Le perdant radical. Essai sur les hommes de la terreur, d’Hans Magnus Enzensberger

Un portrait psychologique du fanatique sous toutes ses formes.

Par Johan Rivalland.

Le thème est intéressant : l’auteur allemand, Hans Magnus Enzensberger, montre que les forcenés massacrant des gens dans un lycée, comme nous l’avons vu plus d’une fois notamment aux États-Unis, les candidats aux attentats-suicide, ou encore les pères de famille qui tuent leur femme et leurs enfants avant de se suicider, ont un point en commun : ce sont des perdants radicaux. En ce sens qu’ils veulent faire payer aux autres leur vie ratée. Par le moyen de la recherche de bouc émissaire, le recours à la violence et au meurtre. En cherchant finalement à se punir et punir les autres de leur propre échec.

 

Au cours d’un processus chaotique et obscur, les cohortes de déclassés, de vaincus, de victimes se séparent. Le raté peut se résigner à son sort, la victime peut demander compensation, le vaincu peut toujours se préparer au prochain round. Le perdant radical, en revanche prend un chemin, distinct, il devient invisible, cultive ses obsessions, accumule ses énergies et attend son heure.

 

Un essai intéressant, mais non exempt de quelques critiques

 

Toutefois, l’auteur a beau jeu de critiquer les sociologues et leurs statistiques (et incidemment le capitalisme, la concurrence, l’impérialisme ou la mondialisation, épouvantails habituels de nombre « d’intellectuels » ou de romanciers et poètes, comme il semble être présenté lui-même). Mais aussi les économistes, puisqu’il écrit : « Celui qui se contente des critères objectifs, matériels, des données des économistes et des constats implacables des empiristes ne comprendra rien au véritable drame du perdant radical ».

Si l’on peut adhérer à l’idée selon laquelle chaque individu est unique et qu’il est opportun de s’intéresser à la psychologie de chacun, Hans Magnus Enzensberger n’en tombe pas moins, me semble-t-il, dans un autre travers : une certaine condescendance à l’égard des chercheurs, sans que lui-même, finalement, ne fasse autre chose que développer des considérations certes dignes d’intérêt, mais dont la démarche me paraît davantage intuitive ou le fruit de l’observation que véritablement fondée sur une démarche scientifique. Les deux pourraient être complémentaires… Ainsi, lorsqu’il affirme que le nombre de perdants augmente chaque jour (sous l’effet des orientations actuelles de l’humanité évoquées plus haut), pourrait-on lui reprocher cette affirmation « gratuite », non étayée justement par exemple de statistiques et certainement guidées par ses impressions, a priori ou observations aléatoires. Se défendant de vouloir recourir à une théorie de classes, il n’en oppose pas moins le perdant radical à son antipode, le « gagnant radical », qui serait lui aussi un produit de la mondialisation, « lui aussi totalement isolé d’un point de vue social, (…) la proie d’obsessions, (…) qui perd le sens des réalités, se sent incompris et menacé ». Sur quoi fonde-t-il cette affirmation ?

 

Quel portrait du perdant radical ?

 

Ce que l’on craint, chez le perdant radical, c’est qu’il est imprévisible et ne laisse rien paraître. Difficile de le distinguer, même pour un psychologue parmi ses centaines de patients. Or, à tout instant il peut laisser aller sa folie meurtrière, sous le moindre prétexte, même anecdotique, comme une simple plaisanterie, une simple remarque ou un simple regard. « Il est incapable, nous dit Hans Magnus Enzenberger, de tenir compte des sentiments d’autrui ; mais ce qu’il ressent lui-même est sacré ».

L’analyse qui suit est intéressante : l’auteur se réfère aux progrès enregistrés depuis 200 ans dans de nombreux domaines, remarquant que la misère humaine n’en a pas disparu pour autant. Mieux encore, ils ont fait émerger de nouveaux droits, de nouvelles attentes, de nouvelles exigences.

 

Ainsi, les sociétés ont démocratisé le combat de chacun pour être reconnu et, ce faisant, elles ont donné naissance à des espoirs d’égalité auxquels elles ne peuvent répondre ; et, parallèlement, elles ont fait en sorte que l’inégalité saute aux yeux de tous les habitants de la planète (…), c’est pourquoi le potentiel de déception des hommes a augmenté à chaque étape du progrès.

 

En somme, plus les progrès sont un succès, plus ils sont perçus comme allant de soi et plus on juge les maux qui restent comme inacceptables. Dans le cas du perdant radical, c’est pire encore : plus la comparaison avec les autres est à son désavantage, plus sa rage meurtrière a des chances d’éclater. Et il doit donc trouver des coupables qui sont responsables de son sort. Ils peuvent faire partie de son entourage comme être issus des traditionnelles théories du complot, parmi lesquelles « la faute des Juifs » est presque toujours présente.

Dans sa quête de destruction et d’auto-destruction, la médiatisation de son acte sera un motif de satisfaction supplémentaire. Dont on sait, à travers l’exemple des mineurs meurtriers de masse aux États-Unis, à quel point ils entraînent des situations mimétiques.

Le détonateur idéologique

Hans Magnus Enzenberger remet ensuite en cause l’idée d’instinct de conservation, dont l’histoire des civilisations, des idées, ainsi que l’observation des faits (suicides, sacrifices humains, martyrs, mort pour la patrie, sportifs de l’extrême ou aventuriers en tous genres en période de paix) montrent qu’il est loin d’être avéré. Partant de là, rien de si surprenant à ce que le perdant radical se laisse entraîner par une pulsion de mort. Pire lorsqu’il trouve refuge dans un cercle de perdants qui l’accueille chaleureusement et lui témoigne son respect ; si on y ajoute un détonateur idéologique (religieux, politique, nationaliste, communiste, raciste) :

C’est alors que se décuple l’énergie destructrice dont il est porteur, lui faisant perdre ses derniers scrupules ; un mélange de pulsion de mort et de mégalomanie s’opère, et à son impuissance vient se substituer un sentiment de toute-puissance aux conséquences catastrophiques.

On peut penser aussi bien aux sectes, aux organisations terroristes ou révolutionnaires, ou à des tas d’autres situations, qu’à l’ascension d’Adolphe Hitler au pouvoir comme l’évoque l’auteur, « qui tire sa force d’attraction du fait qu’il se présente lui-même comme un perdant obsessionnel », ses adeptes et partisans – qu’il méprise en sachant qu’il s’agit de perdants – n’ayant aucune valeur à ses yeux. Pas plus que celle des autres.

Et, une fois de plus, au-delà de la crise économique et du Traité de Versailles, appuyés sur le « complot bolcheviko-capitaliste mondial » et les Juifs, qui servirent de cibles, c’est ce qui rendit possible son accession au pouvoir. Jusqu’à la poursuite du suicide collectif.

Le fanatisme islamiste

Hans Magnus Enzenberger peut alors s’intéresser au cas de l’islamisme qui, bien que s’étant détourné du centralisme des groupes précédents, ainsi en phase avec son époque, peut puiser à volonté dans l’arsenal abondant de ses nombreux prédécesseurs. Jusque dans leurs postures et leurs mimiques.

Très inspirés, en particulier, des précurseurs européens, et surtout du totalitarisme communiste, leurs adversaires préférés demeurent les mêmes : l’Amérique, l’Occident décadent, le capital international, le sionisme. Sans oublier les Infidèles, et les très nombreux musulmans considérés comme dissidents. Soit un total de 5,2 milliards d’êtres humains.

Forts de leur maîtrise des technologies modernes et des médias – inspirés de leur ennemi occidental – ils ont acquis une puissance et une notoriété universelle jamais égalée.

Mais l’auteur montre que c’est tout le monde arabe qui a connu un déclin continuel depuis 800 ans, sous l’effet en particulier de l’immobilisme du monde musulman, par le sabotage de l’introduction de l’imprimerie par les grands juristes du XVe siècle, qui a fait prendre un retard considérable dans les sciences, les techniques, les inventions, les connaissances, et donc les infrastructures, les transports, etc. Le tout gangrené, qui plus est, par des institutions politiques accompagnées de corruption, clientélisme, luttes de clans. Et par des modèles importés de nationalisme et socialisme qui ont échoué partout. Favorisant, au final, l’exil des meilleurs scientifiques, techniciens, ingénieurs, médecins, écrivains ou penseurs politiques. Sans oublier les restrictions sévères à l’égard de la place de la femme dans la société, qui constitue assurément selon l’auteur l’un des facteurs principaux du retard des sociétés arabes.

D’où cette dépendance à l’égard de l’Occident, difficile à supporter, pour tout ce qui est indispensable à la vie quotidienne. Et donc cette humiliation silencieuse pourvoyeuse de haine et de ressentiment, alors même que la référence au Coran incite au sentiment de supériorité du monde arabe. Un sentiment de supériorité assis sur la religion, contrairement à d’autres peuples ou civilisations qui peuvent aussi parfois se croire supérieurs.

Il en ressort, nous dit l’auteur, une blessure narcissique qui débouche pour certains sur la recherche de coupables et sur des théories conspirationnistes. Des groupes de perdants radicaux se forment alors.

Toutes les caractéristiques, que l’on a étudiées dans d’autres contextes, se retrouvent ici : même désespoir dû à l’échec, même recherche de boucs émissaires, même perte de sens des réalités, même soif de vengeance, même obsession de la virilité, même compensation par un sentiment de supériorité, la fusion des pulsions destructrice et autodestructrice, enfin le souhait, par l’escalade de la terreur, de devenir maître de la vie des autres et de sa propre mort.

Dans ce contexte, l’attentat-suicide permet au perdant radical de « donner libre cours autant à ses fantasmes mégalomanes qu’à sa haine de soi (…) Le courage par lequel il se distingue est celui du désespoir. Son triomphe réside dans le fait qu’on ne peut ni lutter contre lui ni le punir, puisqu’il s’en charge lui-même ».

Contrairement aux autres guérillas, en revanche, ils ne cherchent aucunement à s’assurer le soutien des populations civiles. Ce qui explique que leurs cibles soit indifférenciées (civils, militaires, hommes, femmes, musulmans comme non musulmans).

Que la terreur ne nuise pas seulement à l’image de l’Islam, mais aussi aux conditions de vie de ses fidèles à travers le monde entier, ne dérange pas plus les islamistes que l’anéantissement de l’Allemagne ne dérangeait les nazis. Avant-gardistes de la mort, la vie de ceux qui partagent leur foi est le dernier de leurs soucis. Aux yeux des islamistes, le fait que la plupart des musulmans n’ont aucune envie de se faire exploser ou de faire exploser les autres ne signifie qu’une chose : ils ne méritent rien de mieux que d’être eux-mêmes liquidés. Car le but du perdant radical est justement de faire du plus grand nombre possible des perdants. Que les islamistes soient eux-mêmes en minorité ne peut signifier qu’une chose à leurs yeux : ils sont des Élus.

— Hans Magnus Enzensberger, Le perdant radical – Essai sur les hommes de la terreur, Gallimard, octobre 2006, 64 pages.