L’enfer est pavé de bonnes intentions (8) : les vices de la vertu

Les vices de la vertu (Crédits Robert Laffont, tous droits réservés)

Après la fausse compassion (volet 6) et la vraie démagogie (volet 7), comment les fausses vertus peuvent mener aux vrais vices et les vraies impostures aux vrais complexes ou fausses illusions (pléonasme).

Après la fausse compassion (volet 6) et la vraie démagogie (volet 7), comment les fausses vertus peuvent mener aux vrais vices et les vraies impostures aux vrais complexes ou fausses illusions (pléonasme).

Par Johan Rivalland

Dans la suite logique des volets précédents, voici trois ouvrages qui ont pour point commun de s’intéresser aux ressorts de la démagogie et de la mauvaise foi, mais aussi des complexes ravageurs qu’elles peuvent induire. Les bonnes intentions affichées, au service des dérives les plus regrettables… qui peuvent se transformer en véritable enfer.

Les vices de la vertu

Les vices de la vertuClaude Malhuret, qui est un homme de valeur dont vous vous rappelez peut-être encore, entre autres, comme secrétaire d’État aux Droits de l’Homme, mais dont ce n’est certainement pas le principal trait emblématique, a écrit cet ouvrage au titre magnifique et inspiré il y a déjà une dizaine d’années.

Un ouvrage qui n’a rien perdu de son actualité, ni de son acuité. Une critique acerbe de la pensée de mai 68, ses slogans réducteurs et caricaturaux, ainsi que de toute l’idéologie moralisatrice qui a inspiré toute une génération. Sous des apparences de vertu et de générosité, ce sont beaucoup d’aveuglement et d’utopie qui ont imprégné notre Société au plus profond, allant jusqu’à une véritable négation du réel (souvent, d’ailleurs, de bonne foi).

Dans de multiples domaines, l’auteur montre avec beaucoup de finesse comment l’idéologie peut l’emporter sur le bon sens et aboutir à des effets néfastes (les vices) et à un véritable constat d’échec.

Du victimisme au nihilisme, du communisme à l’anti-mondialisme ou à l’écologie politisée, du négationnisme des crimes communistes à l’oubli, sous les vertus d’anti-fascisme et de droit de l’hommisme, de l’idéologie des « droits à » à la haine de soi, nombreux sont les thèmes développés. Claude Malhuret révèle ici toute la profondeur de sa pensée, qui va bien au-delà du simple brûlot politicien.

L’ancien président de Médecins sans frontières exprime un triple refus :

Le refus de voir la liberté confondue avec la fuite en avant de tous les désirs, de tous les caprices et de tous les « droits », le refus de voir l’équité dégradée dans l’égalitarisme qui nie l’influence des choix personnels sur le destin individuel, le refus de voir la responsabilité abolie par le dolorisme qui enferme les victimes dans leur statut et par le relativisme qui mène à la désespérance.

Un ouvrage à lire, pour un bon moment de réflexion passionnante et stimulante.

— Claude Malhuret, Les vices de la vertu, Robert Laffont, mars 2003, 260 pages.

 

Comment guérir du complexe de gauche

Comment guérir du complexe de gaucheUn titre osé, mais parfaitement évocateur, de la part d’un auteur de qualité dont j’ai eu plaisir chaque année à lire les ouvrages, jusqu’au jour où il n’en a plus édité (j’ignore ce qu’il est devenu).

De l’antifascisme à l’antiracisme, en passant par l’anti-colonialisme et l’anti-libéralisme, pour ne citer que quelques vieilles lunes, Thierry Wolton passe en revue les différentes lubies de la gauche, qui ont imprégné profondément et figé durablement le paysage politique français, la droite ayant été incapable depuis plusieurs décennies d’assumer ses propres valeurs et la gauche étant demeurée « la plus ringarde » du monde, ainsi que le montre l’auteur.

De manipulations en désinformations, les gens de droite trop souvent et facilement traités de « fascistes » ou de « collabos » par leurs adversaires (qui ont bien su réécrire l’histoire), ont pendant longtemps parfaitement joué le rôle d’ « idiots utiles » et continuent encore aujourd’hui d’agir ou de s’exprimer de manière timorée.

Pire, la droite, bien loin d’être libérale, exècre elle-même ce terme jugé répréhensible et semble bel et bien complètement imprégnée des valeurs de gauche pour encore longtemps, en faisant la droite « la plus couarde » du monde, comme le dit l’auteur.

L’intolérance, le négationnisme et le totalitarisme de gauche ont fait beaucoup de mal. Il est temps de retrouver une situation plus saine. D’où l’utilité de cet ouvrage. Comment guérir du complexe de gauche ? Thierry Wolton y apporte ici quelques réponses utiles, dont beaucoup de politiques gagneraient à s’inspirer.

Un ouvrage qui date aussi de 2003, mais mériterait une plus large diffusion, tant les choses ont peu évolué et le rendent donc plus que jamais pertinent et pleinement d’actualité.

— Thierry Wolton, Comment guérir du complexe de gauche, Plon, mai 2003, 182 pages.

 

Le progressisme entre illusion et imposture

Les contre réactionnairesRiche de son engagement dans les milieux dits « antifascistes » et « antiracistes », P.A Taguieff a décidé d’écrire ce livre, heurté par le constat ahurissant que les personnes engagées dans ces mouvements, comme dans ceux de « défense des droits de l’homme », ne se mobilisaient jamais contre les dictateurs en exercice, ni ne s’indignaient devant les régimes tyranniques qui privent des millions d’hommes de leur liberté.

Bien au contraire, ces tenants du « progressisme » sont nombreux à admirer des dictateurs comme Fidel Castro ou le colonel Khadafi, des chefs terroristes par exemple palestiniens, ou encore à avoir adulé des monstres sanguinaires tels Mao. À l’inverse, ils peuvent se montrer très violents à l’encontre de militants d’extrême-droite, traiter de fascistes des policiers en exercice opérant de banals contrôles d’identité ou qualifier de méthodes fascistes les mesures de sécurité d’un ministre de l’intérieur, procédant de manière générale beaucoup par amalgames.

Par progressisme, P.A Taguieff entend « tout ce qui se dit et se fait au nom du Progrès sans qu’en résultent des progrès observables ». Il précise qu’il constitue un moyen de combattre des adversaires politiques, il sert d’arme symbolique permettant de disqualifier les contradicteurs ou les interlocuteurs récalcitrants. L’invocation magique du mot « progrès » possède plus d’efficacité symbolique que n’importe quel argument rationnel. C’est un mot-massue, avec lequel il est facile d’assommer l’intrus, l’objecteur, le contradicteur, rejeté dans les ténèbres de la « réaction ». C’est ainsi qu’au nom des Lumières on substitue le terrorisme intellectuel au légitime désir de convaincre par l’usage d’arguments. L’espace public est empoisonné par le soupçon et les mises en accusation, destinées à souiller leurs cibles ».

Il fonctionne comme une idéologie. Les dictatures communistes se couvraient d’ailleurs de références au Progrès et à la « libération de l’humanité », légitimant ainsi les crimes commis en son nom et les pires totalitarismes. À l’inverse, est considéré comme réactionnaire celui qui refuse le mouvement, un sens donné à l’Histoire, le « Grand bond en avant », serais-je tenté de parodier. Devant un tel « binarisme moralisateur », tout contradicteur risque à tout moment de s’entendre lancer un facile « Taisez-vous ! Vous représentez le passé, vos idées sont dépassées, vous incarnez la Réaction ! » résume l’auteur.

Après les doctrines racialistes légitimant la colonisation, celles du darwinisme social, voire de l’eugénisme, au XIXème siècle, le XXème siècle sera celui de la Révolution bolchévique, puis de « l’antifascisme sans fascisme », où sont considérés comme fascistes pêle-mêle les « puissants », les « dominants », les « bourgeois » ou les « capitalistes », puis le « libéralisme sauvage », « l’impérialisme américain », ou encore le « sionisme ».

Moult organisations dites « antiracistes » ou de « défense des droits de l’homme » se révèlent de cette orientation. Le progressisme est ainsi devenu « une doctrine de haine doublée d’un permis de haïr avec bonne conscience ». Le progressisme, nous dit P.A Taguieff, « c’est la foi dans le progrès sans l’esprit critique ni le sens de la tolérance, avec la conviction dogmatique de posséder la vérité et d’être installé dans le Bien ».

Suivent des formules évocatrices de ces mouvements, telles le « tribunal des opinions », le « Robespierrisme aménagé, qui fait appel à la guillotine symbolique de la condamnation médiatique », la « dictature d’opinion (…) où les intellectuels jouent le rôle de consciences politiques, de propagandistes et d’agitateurs, où se déploie une intolérance d’autant plus sournoise qu’elle se couvre d’appels à la « tolérance », à « l’ouverture » ou à la « lutte contre l’intolérance », et où règne un esprit d’inquisition permanente, alimenté par des stéréotypes, des soupçons et des rumeurs. » Une sorte de monde où « les citoyens libres sont un ennemi principal ».

Si l’ouvrage est très intéressant et très documenté, fourmillant de références comme toujours chez Pierre-André Taguieff, la lecture des 620 pages et ses multiples notes de bas de page qui en ralentissent l’avancement (j’ai d’ailleurs fini par abandonner la lecture aux deux tiers, après beaucoup de patience et d’acharnement), est beaucoup trop longue et s’avère fastidieuse. La même chose en plus condensé aurait été probablement mieux indiquée.

Un essai néanmoins à découvrir, qui présente beaucoup d’intérêt et a le mérite de présenter beaucoup de vérités que tout un chacun peut avoir l’occasion d’observer presque chaque jour.

— Pierre-André Taguieff, Les contre-réactionnaires : Le progressisme entre illusion et imposture, Denoël, mars 2007, 624 pages.