La France abîmée

Comment les Français ont vécu la période de la Révolution française de l’intérieur. Témoignages choc et impression de chaos.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
France abimée

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

La France abîmée

Publié le 7 novembre 2013
- A +

Par Johan Rivalland.

France abiméeBrillant essai que ce travail d’historien sur le sentiment révolutionnaire, cette réflexion de l’auteur sur la nature humaine. Nulle question, ici, de porter des jugements de valeur sur cette France abîmée de la période révolutionnaire. Ainsi que le bandeau qui accompagne le livre le suggère, en évoquant l’utopie mal vécue, Xavier Martin précise clairement, dans un style dont on peut souligner au passage la grande qualité et la parfaite élégance, qu’il s’agit seulement de « montrer que les contemporains, républicains inclus, ont eu le sentiment d’un tel avilissement, et tout au plus analyser ou suggérer les justes raisons qu’ils se pouvaient croire de penser ainsi ».

Une époque effroyable, presque irréelle

En effet, on retrouve dans les très nombreuses références ou écrits présentés par l’auteur, toute cette violence inouïe qui fit des hommes des monstres, tant dans les actes relatés que dans le langage, dont on sait qu’il traduit souvent très bien un état d’esprit.

Nombreux sont ceux qui, à l’époque, et même parmi les plus chauds partisans de cette Révolution, ont parlé d’horreur, de cannibalisme, d’anthropophagisme, de bêtes puantes, de nation dégradée et férocisée, d’entière dégradation de la nature humaine, et j’en passe. De nouveaux mots font même leur apparition, comme extermination, dont moult fanatiques font l’apologie, sous des applaudissements nourris et enthousiastes.

L’état de la démoralisation est fort à cette époque, faisant dire à la très républicaine Mme de Staël :

Le spectacle de l’injustice, de la cruauté, de l’échafaud, ont flétri tous les âges. L’existence n’est plus qu’une lutte entre le dégoût de la vie et l’effroi de la mort.

La liberté à marche forcée

Il faut « contraindre le peuple à être libre », selon les bons mots du féroce Turreau, se conformant ainsi tout comme d’autres à l’idée de Rousseau selon laquelle il faut « assujettir les hommes pour les rendre libres ».

Ce qui ne se fera pas sans une justice expéditive, menée au pas de charge et sous des prétextes fallacieux par un Fouquier-Tinville bien peu scrupuleux de la recherche de la vérité, comme on le sait. Et chacun de devenir schizophrène, n’osant plus reconnaître ses amis, ni ses frères, de peur d’apparaître suspect et être emporté par la mort. En 1796, le mot suspect se trouvait tant galvaudé qu’on envisagea même de réprimer des gens « plus que suspects » !

Suivant l’idée de Rousseau au sujet du citoyen, selon laquelle « on le forcera d’être libre », les hommes réquisitionnés pour la guerre (le terme apparaît en 1792, appliqué au militaire) vont devoir se lever en masse, au nom du peuple et du bonheur obligatoire, Napoléon Bonaparte en faisant de la chair à canon.

Un fort sentiment de brimade et d’anéantissement de l’humanité

La nostalgie de l’Ancien Régime et de la douceur d’antan s’empare même des plus révolutionnaires (Marat), face à la tyrannie de la Révolution. Faisant dire à Camille Desmoulins :

Nous n’avons jamais été aussi esclaves que depuis que nous sommes républicains, si rampants que depuis que nous avons le chapeau sur la tête.

La Révolution est le règne des médiocres, « disgraciés de la nature quant au physique et/ou au moral, qui ont voulu se venger sur les mieux pourvus sous tous les rapports ».

« Malheur à celui qui a du talent, qu’une réputation quelconque mettait en évidence ». Tandis que Lavoisier est guillotiné sans ménagement, Fourcroy évoque « cette désastreuse époque où l’esprit, les talents, les lumières, la philosophie, le savoir étaient devenus des titres de proscription et des droits à l’échafaud ».

L’Académie Française ferme ses portes en 1793. Place à la grossièreté du langage, la rudesse des manières, à « l’ignorance même des premières notions humaines, vantées comme des vertus républicaines ».

Selon le Bordelais Jean-Baptiste Brochon, le sans-culotisme « était l’anéantissement de toute délicatesse, de toutes les convenances, le triomphe de la supériorité absolue […] de la grossièreté sur l’éducation, du fripon sur l’honnête homme, de l’audace la plus cynique sur une vertueuse modestie ».

Pour Xavier Martin :

Constat douloureux : depuis que la liberté de penser s’est faite en quelques sorte obligatoire, jamais la pensée ne s’est sentie aussi traquée.

Le conformisme organisé

Mirabeau déplore qu’on puisse être aujourd’hui « proscrit pour la seule différence d’opinion », ce qui décidément, nous dit Xavier Martin, « au pays des droits de l’homme flambant neufs, tient quelque peu du paradoxe ». Et chacun, d’un seul regard peut être soupçonné d’avoir des pensées cachées, anti-révolutionnaires.

Les larmes et émotions sont proscrites, tandis que toute expression du visage devient dangereuse, hormis le sourire d’exaltation, que l’on se doit d’afficher, nourri d’applaudissements même contre nature, sous peine d’être accusé d’être un « ennemi du peuple » et de voir sa tête tomber.

De même, on se doit d’adopter le nouveau code vestimentaire idéologisé : le débraillé et, en guise de langage, le jargon révolutionnaire. Les comités de surveillance, en effet, veillent au grain.

Il faut tout faire pour éviter de paraître soi. L’uniformité règne et « beaucoup avaient peur de montrer leur peur » résumera plus tard Alexis de Tocqueville. Au lieu du bonheur, rendu obligatoire, règne surtout le malheur.

Vicissitudes de la vertu et utopie destructrice

Enfin, l’épilogue de ce passionnant ouvrage est particulièrement instructif et plein de signification, sur le sujet des vicissitudes de la vertu.

Le rejet par les Lumières de l’approche philosophique chrétienne, voyant la vertu « comme une disposition stable à bien agir » aboutit à une négation des considérations traditionnelles sur les vices et les vertus (Sade dressant même quasiment un éloge assez significatif des premiers, à l’aune de l’époque troublée et violente à laquelle il écrit), tandis que les philosophes des Lumières ne voient de distinction entre vices et vertus que de pure imagination, préférant une conception selon laquelle tout ce qui est utile à la société est une vertu ou dont le prix ne consiste que dans l’utilité. On sait quelles influences cette philosophie aura…

Quant à Holbach, il décrète :

S’il était possible qu’un mensonge fût vraiment utile au monde, il deviendrait dès lors une vertu ; la vertu ne peut consister que dans l’utilité générale.

L’utilitarisme à la benthamienne, amplifié dans son approche collectiviste par Helvétius, aura de lourdes conséquences sur l’esprit révolutionnaire et celui de ses idéologues, qui aboutit à « un saccage de la distinction du bien et du mal ».

Comme toutes les utopies, celle que vit la Révolution est forcément in-humaine, note Xavier Martin, se référant toujours aux références de l’époque, imprégnées de l’esprit des Lumières, et se défendant de prendre parti, en dehors de son travail d’historien se basant sur les écrits des contemporains, qu’il invite à ne pas juger trop sévèrement au vu de notre propre recul, celui dont nous disposons. Seules les bonnes intentions comptent. Ce qui légitime les crimes de masse. D’autres utopies suivront… et s’en inspireront.

Un ouvrage d’une grande force, aux témoignages précieux, à lire si l’on s’intéresse à l’esprit de la Révolution, et au-delà aux notions de bien et de mal, ainsi qu’à l’étude de la nature humaine.

Xavier Martin, La France abîmée. Essai historique sur un sentiment révolutionnaire (1780 – 1820), éd. Dominique Martin Morin, collection Lhomme des droits de lhomme, mars 2009, 264 pages.


Lire aussi : La crise financière française de 1789-1799

Voir les commentaires (11)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (11)
  • Dommage que le livre soit devenu introuvable !

    • En cherchant bien ( sans faire de publicité) on peut le trouver sur internet.

      • gardez votre argent, des livres  » d’histoire  » sur la révolution française, dans le sens du vent, c’est à dire des historiens anglo-saxons, qui jugent cet évènement à l’aunes des idées de notre temps, ce n’est pas ça qui manque :
        vous pouvez par exemple lire  » les cents jours de robespierre  » d’ un certain Fayard, seul problème, dans les deux dernières pages, plusieurs énormes erreurs, comme pretendre que le  » curé rouge  » jacque roux, avait participé à la crise de thermidor, alors qu’il était mort 6 mois plus tot … on ne peut pas appeler ça des historiens, mais des léches cul d’éditeur ( probablement couchent-ils, comme certaines actrices, ou mannequins )

        vous voulez lire un bon livre sur la révolution ? alors achetez  » la révolution française  » de françois Furet, ou  » la prise de la bastille  » de jacque Godechot, on n’a pas du faire beaucoup mieux depuis !

  • pour qui veut ce donner la peine de s’instruire un peu, l’historiographie de la révolution est assez bien connu, et entre les lèches cul des bolcheviks, qui veulent contre toute évidence voir dans l’évènement la répetition de 1917, et les lèches cul du pape, qui se répande en ragot pour montrer la nature inutile et dégénéré de la revolution française, il est facile de trouver des auteurs impartiaux, qui disent les choses telles qu’elle sont, sans idéologie, en essayant de comprendre et d’expliquer: c’est ça le travail d’historien.

    un exemple: comment classer Brissot ? certain le présente comme un précurseur d’Hitler, car c’est lui qui a contribué à déclencher la guerre avec l’europe. oui mais voila, la dernière nuit avant d’etre guillotiné, Brissot a noirci des pages pour poursuivre la plus grande lutte de sa vie, la defense des esclaves noirs des colonie…

    et l’abbé Grégoire ? comment le classer: conventionnel, refusant d’abjurer contrairement à d’autre, inventeur du terme  » vandaliser « , qui fut un de ceux qui fit le plus pour que les juifs acquièrent le statut de français comme les autres.

    évidement, pour certains la révolution n’a servi à rien !

    • L’esclavage et l’abolition des privilèges de la noblesse sont deux rares sujets sur les quels libéraux et socialistes ont combattu ensemble, où liberté et égalité n’ont pas été contradictoires.

  • « proscrit pour la seule différence d’opinion », ce qui décidément, nous dit Xavier Martin, « au pays des droits de l’homme flambant neufs, tient quelque peu du paradoxe ».
    Encore un bouquin à éviter… Il n’y a pas de paradoxe, le rapprochement république DDH date de la seconde moitié du XXème par des conteurs d’histoire à la solde.
    Les droits de l’HOMME c’est la monarchie constitutionnelle mais en aucun cas la république qui n’est que TERREUR, ptain c’est quand même évident pour peu qu’on lise les historiens d’avant 1930. La révolution c’est la conjuratin d’Orléans avec de nombreuses familles aristocratiques avec assassinat projeté de la famille royale (octobre 89), c’est la vanité du Tiers-Etat bourgeois, richissime, sans reconnaissance sociale (Cf. Léon Napo, la révolution c’est la vanité, pas autre chose). Puis c’est le coup d’état de 92 et la victoire des jacobins qui n’ont jamais reconnu la DDH. Roby le dit, c’est la Déclaration des droits de l’homme et du CITOYEN, on doit tout au citoyen, aux autres la mort. Les jacobins se sont sont appuyés sur l’anarchie (Commune de Paris et club de province) – je fais des recherches en ce moment sur un certain Larivière, juge chargé d’enquêter sur un jacobin sans-culotte. Son cas me semble intéressant car ce juge a été emprisonné… par les jacobins puis transférer à Orléans pour finalement faire partie de la charrette le menant à Versailles pour y être assassiné, naturellement sur les ordres de Danton.

  • La bestialité innommable de la Révolution française a montré au monde un aspect du peuple français qui ne s’efface pas.

    Cette psychopathie générale et populaire n’est pas une péripétie dont la parenthèse est refermée, et le mélange de jalousie destructrice, le mièvreries cachant mal une absence totale d’empathie, est toujours bien prégnante.

    Toutes les foules sont dangereuses, mais la France a le pire potentiel.

  • Tout le contraire de Louis XVI le roi martyr!Qui a tout fait pour éviter la violence et traiter les problèmes..

  • Intéressant à quel point certains extraits rappellent ce qui s’est passé en Chine pendant la Révolution Culturelle.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Benjamin Constant a été l'infatigable défenseur de la limitation du pouvoir, clé de voûte de sa pensée politique. Il est des premiers que l'on peut qualifier de libéral en France. Léonard Burnand, spécialiste de Necker et de Germaine de Staël, vient d'en écrire la biographie. À l'heure où de prétendus libéraux s'aplatissent devant le pouvoir, dont ils justifient tous les empiétements, tout en quémandant prébendes et places, cette lecture s'impose sans doute.

Pourtant, à bien des égards, Benjamin Constant reste une énigme comme le souli... Poursuivre la lecture

Le droit de vote, un glorieux acquis de la Révolution française ? L’Ancien Régime meurt en organisant pour la première fois des élections au suffrage universel masculin : cette première fois devait être aussi la dernière avant longtemps. Loin d’établir le suffrage universel, la Révolution le réduit, le contrôle, le dénature ou le manipule au gré des changements chaotiques de gouvernements en une petite décennie. Par Gérard-Michel Thermeau.

En 1789, les élections aux États généraux assez confuses dans leurs modalités pratiques, à l’ima... Poursuivre la lecture

1
Sauvegarder cet article

Méfions-nous des révolutionnaires. Et de tous ceux qui entendent proclamer « la Liberté » - et non pas « les libertés » - en lui prêtant une vision qui leur est propre et est faite bien souvent de profonde intolérance, s’assimilant plutôt à des formes de totalitarisme qui cachent leur nom.

Ces révolutionnaires proclamés sont la plupart du temps des nostalgiques de la Révolution française, qui constitue leur point de référence, ainsi que pour ceux qui ont pu mener des révolutions par la suite, à l’instar de ce qui s’est produit en Russi... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles