La France abîmée

France abimée

Comment les Français ont vécu la période de la Révolution française de l’intérieur. Témoignages choc et impression de chaos.

Par Johan Rivalland.

France abiméeBrillant essai que ce travail d’historien sur le sentiment révolutionnaire, cette réflexion de l’auteur sur la nature humaine. Nulle question, ici, de porter des jugements de valeur sur cette « France abîmée » de la période révolutionnaire. Ainsi que le bandeau qui accompagne le livre le suggère, en évoquant « l’utopie mal vécue », Xavier Martin précise clairement, dans un style dont on peut souligner au passage la grande qualité et la parfaite élégance, qu’il s’agit seulement de « montrer que les contemporains, républicains inclus, ont eu le sentiment d’un tel avilissement, et tout au plus analyser ou suggérer les justes raisons qu’ils se pouvaient croire de penser ainsi ».

Une époque effroyable, presque irréelle

On retrouve, en effet, dans les très nombreuses références ou écrits présentés par l’auteur, toute cette violence inouïe qui fit des hommes des monstres, tant dans les actes relatés que dans le langage, dont on sait qu’il traduit souvent très bien un état d’esprit.

Nombreux sont ceux qui, à l’époque, et même parmi les plus chauds partisans de cette Révolution, ont parlé d’ « horreur », de « cannibalisme », d’ « anthropophagisme », de « bêtes puantes », de nation « dégradée et férocisée », « d’entière dégradation de la nature humaine », et j’en passe. De nouveaux mots font même leur apparition, comme « extermination », dont moult fanatiques font l’apologie, sous des applaudissements nourris et enthousiastes.

L’état de la « démoralisation » est fort à cette époque, faisant dire à la très républicaine Mme de Staël que « le spectacle de l’injustice, de la cruauté, de l’échafaud, ont flétri tous les âges. L’existence n’est plus qu’une lutte entre le dégoût de la vie et l’effroi de la mort ».

La « liberté » à marche forcée

Il faut « contraindre le peuple à être libre », selon les bons mots du féroce Turreau, se conformant ainsi tout comme d’autres à l’idée de Rousseau selon laquelle il faut « assujettir les hommes pour les rendre libres ». Ce qui ne se fera pas sans une Justice expéditive, menée au pas de charge et sous des prétextes fallacieux par un Fouquier-Tinville bien peu scrupuleux de la recherche de la vérité, comme on le sait. Et chacun de devenir schizophrène, n’osant plus reconnaître ses amis, ni ses frères, de peur d’apparaître suspect et être emporté par la mort. En 1796, le mot « suspect » se trouvait tant galvaudé qu’on envisagea même de réprimer des gens « plus que suspects » !

Suivant l’idée de Rousseau au sujet du citoyen, selon laquelle « on le forcera d’être libre », les hommes « réquisitionnés » pour la guerre (le terme apparaît en 1792, appliqué au militaire) vont devoir « se lever en masse », au nom du peuple et du bonheur obligatoire, Napoléon Bonaparte en faisant de la « chair à canon ».

Un fort sentiment de brimade et d’anéantissement de l’humanité

La nostalgie de l’Ancien Régime et de la « douceur d’antan » s’empare même des plus Révolutionnaires (Marat), face à la tyrannie de la Révolution. Faisant dire à Camille Desmoulins : « Nous n’avons jamais été aussi esclaves que depuis que nous sommes républicains, si rampants que depuis que nous avons le chapeau sur la tête ».

La Révolution est le règne des médiocres, « disgraciés de la nature quant au physique et/ou au moral, qui ont voulu se venger sur les mieux pourvus sous tous les rapports ».

« Malheur à celui qui a du talent, qu’une réputation quelconque mettait en évidence ». Tandis que Lavoisier est guillotiné sans ménagement, Fourcroy évoque « cette désastreuse époque où l’esprit, les talents, les lumières, la philosophie, le savoir étaient devenus des titres de proscription et des droits à l’échafaud ».

L’Académie Française ferme ses portes en 1793. Place à la grossièreté du langage, la rudesse des manières, à « l’ignorance même des premières notions humaines, vantées comme des vertus républicaines ». Selon le Bordelais Jean-Baptiste Brochon, le sans-culotisme « était l’anéantissement de toute délicatesse, de toutes les convenances, le triomphe de la supériorité absolue (…) de la grossièreté sur l’éducation, du fripon sur l’honnête homme, de l’audace la plus cynique sur une vertueuse modestie ».

« Constat douloureux, nous dit Xavier Martin : depuis que la liberté de penser s’est faite en quelques sorte obligatoire, jamais la pensée ne s’est sentie aussi traquée ».

Le conformisme organisé

Mirabeau déplore qu’on puisse être aujourd’hui « proscrit pour la seule différence d’opinion », ce qui décidément, nous dit Xavier Martin, « au pays des droits de l’homme flambant neufs, tient quelque peu du paradoxe ». Et chacun, d’un seul regard peut être soupçonné d’avoir des pensées cachées, anti-révolutionnaires.

Les larmes et émotions sont proscrites, tandis que toute expression du visage devient dangereuse, hormis le sourire d’exaltation, que l’on se doit d’afficher, nourri d’applaudissements même contre nature, sous peine d’être accusé d’être un « ennemi du peuple » et de voir sa tête tomber.

De même, on se doit d’adopter le nouveau code vestimentaire idéologisé : le débraillé et, en guise de langage, le jargon révolutionnaire. Les comités de surveillance, en effet, veillent au grain.
Il faut tout faire pour éviter de paraître soi. L’uniformité règne et « beaucoup avaient peur de montrer leur peur » résumera plus tard Alexis de Tocqueville. Au lieu du bonheur, rendu obligatoire, règne surtout le malheur.

Vicissitudes de la vertu et utopie destructrice

L’épilogue de ce passionnant ouvrage, enfin, est particulièrement instructif et plein de signification, sur le sujet des « vicissitudes de la vertu ». Le rejet par les Lumières de l’approche philosophique chrétienne, voyant la vertu « comme une disposition stable à bien agir » aboutit à une négation des considérations traditionnelles sur les vices et les vertus (Sade dressant même quasiment un éloge assez significatif des premiers, à l’aune de l’époque troublée et violente à laquelle il écrit), tandis que les philosophes des Lumières ne voient de distinction entre vices et vertus que « de pure imagination », préférant une conception selon laquelle « tout ce qui est utile à la société » est une vertu ou dont « le prix ne consiste que dans l’utilité ». On sait quelles influences cette philosophie aura…

Quant à Holbach, il décrète que « s’il était possible qu’un mensonge fût vraiment utile au monde, il deviendrait dès lors une vertu ; la vertu ne peut consister que dans l’utilité générale ». L’utilitarisme à la benthamienne, amplifié dans son approche collectiviste par Helvétius, aura de lourdes conséquences sur l’esprit révolutionnaire et celui de ses idéologues, qui aboutit à « un saccage de la distinction du bien et du mal ».

Comme toutes les utopies, celle que vit la Révolution est forcément « in-humaine », note Xavier Martin, se référant toujours aux références de l’époque, imprégnées de l’esprit des Lumières, et se défendant de prendre parti, en dehors de son travail d’historien se basant sur les écrits des contemporains, qu’il invite à ne pas juger trop sévèrement au vu de notre propre recul, celui dont nous disposons. Seules les bonnes intentions comptent. Ce qui légitime les crimes de masse. D’autres utopies suivront… et s’en inspireront.

Un ouvrage d’une grande force, aux témoignages précieux, à lire si l’on s’intéresse à l’esprit de la Révolution, et au-delà aux notions de bien et de mal, ainsi qu’à l’étude de la nature humaine.

Xavier Martin, La France abîmée. Essai historique sur un sentiment révolutionnaire (1780 – 1820), éd. Dominique Martin Morin, collection Lhomme des droits de lhomme, mars 2009, 264 pages.


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