« La violence et la dérision » d’Alfred Cossery

Les révolutions sont sources de terribles violences. Dans "La violence et la dérision", Albert Cossery imagine une alternative bien différente à la révolte face à une dictature.
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« La violence et la dérision » d’Alfred Cossery

Publié le 9 janvier 2022
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Les révolutions ne m’inspirent généralement rien qui vaille. Elles sont la plupart du temps synonymes de violence, persécutions, répression, massacres innommables, lendemains qui déchantent, voire manipulations et confiscation du mouvement par des franges plus dures et extrêmes qui n’ont plus grand-chose en commun avec les révolutionnaires initiaux.

Dans La violence et la dérision, Albert Cossery imagine une tout autre façon d’envisager la révolte et le refus de la soumission à un pouvoir dictatorial qui brime les libertés fondamentales.

L’arme de la dérision

Depuis toujours, certains individus n’hésitent pas à recourir à la violence, aux attentats aveugles ou à tout autre procédé sanguinaire afin de tenter de contester ou renverser un pouvoir en place. Souvent de manière un peu vaine et au prix de la perte de vies innocentes, qui leur paraît être le prix à payer pour parvenir à imposer d’une manière ou d’une autre leurs idées.

Dans ce roman d’Albert Cossery, de tels individus n’ont pas disparu. Tels les personnages de la pièce Les Justes d’Albert Camus, certains continuent de s’accrocher à leurs anciens idéaux et à considérer que leur cause ou idéologie justifie cette mort de quelques innocents. Mais ce qui est intéressant, c’est que l’on va assister à leur hargne et au sentiment de trahison qu’ils éprouvent face à d’anciens révolutionnaires de leur trempe, qu’ils connaissent bien, et qui ont évolué en prenant « le parti d’en rire », menant des actions non moins efficaces mais s’écartant complètement de la violence, qu’ils désapprouvent à présent. Un vif échange aura lieu entre eux, qui vaut son pesant d’or.

L’art de renverser le gouvernement sans violence

Je ne dévoilerai pas ici les idées que ce petit groupe d’individus a imaginées afin de bousculer le pouvoir et le pousser dans ses retranchements, mais on peut parler d’un art subtil, d’une manière de contestation tout à fait originale et pacifique qui fait appel entièrement à l’imagination plutôt qu’à la violence inutile ou contre-productive. Une manière intelligente de contester sans pour autant user d’autre chose que de la dérision. D’où le titre du roman.

C’est fin, c’est rafraîchissant, c’est jubilatoire. Non sans rappeler au passage aussi certaines références, telles le Ubu roi d’Alfred Jarry. Extrait :

Le gouverneur était une des faces de l’imposture universelle, la face la plus risible peut-être. Heykal le connaissait de vue, l’ayant souvent aperçu dans la salle des jeux du casino municipal, entouré de ses plus forcenés courtisans. Ceux-ci formaient une assemblée sinistre ; ils se mouvaient autour de lui comme des laquais et souriaient gravement des niaiseries qu’il débitait sur un ton d’oracle. Heykal était tellement subjugué par l’insolente bêtise de cet homme qu’il en arrivait à ressentir pour lui une indéniable passion. Cet être atteignait un tel degré de stupidité tragique qu’on était obligé de le respecter. Il figurait magistralement, à lui seul, la sottise dirigeant le monde. Heykal s’effrayait parfois de l’intérêt presque sadique, qu’il portait à cet homme ; il lui semblait qu’il avait été nommé gouverneur rien que pour sa satisfaction personnelle. Chaque jour lui apportait la preuve que le gouverneur, par ses initiatives et ses paroles publiques, ne songeait qu’à lui complaire en lui offrant de quoi aiguiser sons sens de l’humour. Comme s’il s’était douté que quelqu’un dans la ville attendait de lui quelque acte insensé pour se réjouir. Il ne manquait jamais à sa vocation de pitre. Comment Heykal aurait-il pu ne pas aimer un pareil homme ? Le tuer eût été un blasphème. C’est ce que ne comprenaient pas ces révolutionnaires têtus qui le combattaient ouvertement, lui fournissant ainsi l’occasion de se prendre au sérieux. Pour Heykal, le crime des puissants était si patent qu’il n’y avait nulle urgence de le proclamer à haute voix dans la rue. Un enfant serait à même de s’en apercevoir tout seul… Albert Cossery, La violence et la dérision, Éditions Joëlle Losfeld, février 2000, 177 pages.

 

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  • Je crois que je vais acheter ce livre.
    Cet usage de la dérision comme arme de destruction des emmerdeurs, en l’occurrence les bureaucrates d’état, me rappelle ce très philosophique adage:
    « si on veut forcer ta porte, ouvre-la en grand ».

    Mais est-il bien raisonnable de ridiculiser les despotes?

  • Les sentiments décrits dans cet extrait ressemblent fortement à ceux que j’ai pour Macron. Je suis pour l’emmerder un maximum, pas pour le décapiter!

  • Les commentaires sont fermés.

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