Histoire, économie, quotidien : l’ignorance tue

Danger de mort By: Frédéric BISSON - CC BY 2.0

Il est un triste constat que nous pouvons dresser, aujourd’hui comme hier : l’ignorance tue. Seule la connaissance peut atténuer cet état de fait.

Par Johan Rivalland.

Il s’agit, de mon point de vue, d’un sujet intarissable, pour lequel nous aurions pu concevoir une série entière, voire écrire un ouvrage. Un sujet qui met en jeu la vie, les libertés, l’avenir, la fragilité de nos civilisations. Car dans tous les domaines l’ignorance sévit et emporte avec elle la raison, conduisant à des haines, guerres, destructions, polémiques inutiles et pertes de vies.

Plutôt que d’établir une longue recension, je me contenterai ici de n’évoquer que quelques exemples qui me viennent immédiatement en tête, dont certains pourraient bien avoir à voir avec l’actualité.

L’ignorance en Histoire

On peut penser à ceux qui déboulonnent des statues, qui pour beaucoup ignorent le passé, n’ont aucune connaissance véritable de l’Histoire ou l’examinent avec les yeux de l’idéologie (notons au passage qu’il n’est pas beaucoup proposé de débaptiser des rues Lénine ou Staline, par exemple) ou de la pure démagogie.

Et qui, par extension, pourraient aboutir à ce qu’on remette en cause tant de personnages et de faits historiques que l’Histoire elle-même serait emportée et viendrait à disparaître, et la culture avec elle.

En sous-estimant toutes les conséquences dramatiques que la perte de mémoire peut impliquer, en termes de connaissance, de valeurs, de capacité à tirer les leçons du passé pour ne pas reproduire les mêmes erreurs, et à s’appuyer sur les connaissances passées pour aider à bâtir l’avenir, au lieu de risquer de sombrer dans le nihilisme.

C’est bien connu, les nombreux jeunes Russes qui n’ont pas vécu le temps de l’URSS et louent des personnages comme Lénine ou Staline, semblent hélas bien ignorants de ce qu’ont pu vivre leurs aïeux.

Que dire, dans ces conditions, de ce qu’il en est en France ou ailleurs ? Et il ne s’agit pas là des seuls personnages inquiétants de notre histoire récente dont le retour en grâce semble fasciner les uns ou les autres ici ou là…

Il y a ensuite tous ceux, y compris politiques de premier plan, qui confondent l’Histoire et la rumeur, conduisant à des décisions aux lourdes conséquences. Les leçons de l’Histoire ne peuvent être tirées lorsque celle-ci est, en effet mal connue ou mal interprétée, fondée sur des statistiques ou des analyses défaillantes.

L’ignorance des faits

C’est bien l’ignorance des faits, des rapports pourtant publiquement commandés et disponibles, des prévisions et anticipations, qui ont conduit à la mascarade que nous avons connue lors de l’arrivée de la Covid-19. Catastrophe liée à l’impréparation, l’oubli, la bêtise, l’inconséquence. Confondante à ce niveau-là. Et qui se paye en tant de vies qui auraient pu être épargnées.

Et c’est toujours cette incroyable ignorance, au bout pourtant de plusieurs mois de tergiversations, qui conduit une grande partie de la population à douter de l’intérêt de porter le masque (regarder à partir de 1’58, le lien du premier sujet ne fonctionnant pas).

Les uns considèrent presque fièrement que ce n’est pas dans leur culture, les autres (allant un peu vite en besogne) que « l’épidémie est passée », d’autres encore agissent par goût du défi de l’autorité.

Il faut dire qu’à force de tergiversations, de contradictions incessantes, de privations de libertés peu de temps auparavant inimaginables, de surabondance d’informations (contradictoires) et de l’effet de lassitude qui va avec, les messages importants (qui auraient dû seuls être vraiment véhiculés) sont devenus totalement inaudibles.

Et pourtant, il n’y a pas plus évocateur que cette illustration que l’on m’avait envoyée durant le confinement qui, mieux que tout grand discours permet de comprendre l’intérêt de porter le plus souvent possible un masque, dans certaines situations, si on veut espérer endiguer la progression de cette pandémie :

Les Sud-Coréens, eux, peuple probablement plus mature, ne s’y trompent d’ailleurs pas (avec les résultats que l’on sait), et continuent de nous regarder avec des yeux stupéfaits.

L’ignorance est hélas la même lorsqu’il est question de vaccins, de poids des coutumes, de croyances ancestrales ou de traditions meurtrières (excisions, vente d’écailles de pangolin, dont les vertus présumées sur la santé continuent de circuler, et qui pourraient bien avoir eu un lien avec l’arrivée de la pandémie du Covid-19 si ce n’est d’autres maladies, etc.).

« Combattre l’ignorance ». Tel est l’objectif très louable que s’est donné Hans Rosling tout au long de sa carrière et, en forme d’accomplissement avant de disparaître, à travers le remarquable et très précieux Factfulness, dont je viens de débuter la lecture et que je vous présenterai à mon tour très prochainement. Il s’agit à mes yeux d’un livre fondamental, mettant en avant un état d’esprit à même de combattre efficacement les idées reçues.

L’ignorance au quotidien

Nos comportements au quotidien peuvent se révéler dangereux, voire mortels. Les effets des excès de la consommation de tabac n’ont pas toujours été connus, et la tendance naturelle de beaucoup est, même aujourd’hui, de sous-estimer ses effets, dans l’idée que cela arrive plutôt aux autres ou qu’on a le temps… Même chose certainement en matière d’alimentation.

L’alcool au volant, les jeux parfois dangereux des adolescents dans les cours de récréation ou ailleurs, sont d’autres tendances révélatrices de l’inconscience dont on peut parfois faire preuve, par simple négligence ou pour d’autres raisons, mais avant tout avec une part d’ignorance. Mais, loin de moi de justifier ici les arsenaux répressifs qui sont déployés en la matière, ce n’est pas le sujet. Simple constat.

L’ignorance conceptuelle

L’incapacité à comprendre l’autre est une source de bien des conflits et de bien des malentendus, qui conduisent, par excès de naïveté et surtout de prétention, à susciter le rejet de ce même pour quoi on se battait. Là encore, c’est l’ignorance qui est à l’œuvre.

En 2014, j’avais lancé une série intitulée « L’Enfer est pavé de bonnes intentions », qui comportait une vingtaine de volets et dont l’idée était de montrer comment l’ignorance des données fondamentales d’un problème conduit, en de nombreux domaines, à proposer de mauvaises solutions, toujours belles sur le papier mais en réalité perverses lorsqu’elles se trouvent mises en œuvre.

L’ignorance en économie

Nous savons que les Français haïssent l’économie. Ce qui n’aide pas, là encore, à avancer et paralyse moult initiatives, nous privant de nombreuses perspectives qui pourraient pourtant nous être bénéfiques. Mais nous savons aussi que la cause en est toute simple : les Français sont fâchés avec l’économie.

Et lorsqu’on est fâché avec le réel, alors, on est souvent tenté de se réfugier dans la magie. C’est tellement plus attrayant. Mais gare au retour des réalités… Malheureusement, là comme ailleurs, il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Et généralement, on ne voit pas le lien entre les mauvais choix et leurs conséquences. Suscitant très généralement d’autres nouveaux choix allant dans le même sens et ne faisant qu’accroître le mal).

Pire encore, la méconnaissance jointe à la manipulation de certains est susceptible de conduire à la régression, si l’on n’y prend garde. Et nous pourrions bien tous nous en mordre les doigts durablement. Mais quand les stars s’en mêlent, sur ce sujet comme sur d’autres, alors que dire ?…

La dictature de l’émotion

On en voit tous les jours des exemples. L’écologie, ou plutôt l’écologisme en est le meilleur symbole de notre époque actuelle, suscitant des débats ou absence de débats trop passionnés pour que l’on puisse étudier les choses sereinement. Le pathétique prend alors la place de la raison et du sens des réalités. Là encore, des stars s’en mêlent et s’emmêlent, omettant au passage que ce n’est pas de la décroissance dont ils se font les hérauts que viendra leur propre avenir.

La connaissance est remplacée bien trop souvent par la dictature de l’émotion, bien plus pratique électoralement que la véritable réflexion de fond et de long terme sur les grands sujets qui engagent réellement l’avenir.

Lorsque ce ne sont pas les journalistes et les médias traditionnels qui donnent dans l’excès et la recherche du sensationnel, ce sont aussi ce que l’on surnomme les fake news diffusées via les réseaux sociaux qui jouent également leur rôle pervers dans cette dictature de l’émotion et la crédulité qu’elle suscite au détriment de la recherche de la vérité ou des faits établis.

Et la liste mériterait largement d’être complétée… Oui, l’ignorance tue. Si la connaissance est souvent imparfaite et qu’en la matière on cherche en permanence à progresser (n’étaient les perturbations de nature politique ou idéologique qu’elle subit hélas en permanence), le combat est loin d’être à armes égales.

La tentation est toujours vive de céder à la facilité, au sensationnel, à l’émotion, aux bons sentiments. Mais c’est loin d’être la meilleure voie à emprunter pour éviter la misère et la destruction.

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