La violence et la Terreur sont-elles nécessaires pour faire aboutir les révolutions ?

Présentation d’un texte de Benjamin Constant, contestant une doctrine trop souvent en vogue, hier comme aujourd’hui.

Par Johan Rivalland.

Le texte présenté ici date de la période du Directoire. Et c’est en témoin attentif et engagé de la période de la Révolution française que ce grand penseur de la liberté qu’est Benjamin Constant observe la manière dont celle-ci est perçue et analysée.

La Terreur, un mal non nécessaire

À travers ces pages, Benjamin Constant a pour objectif de défendre l’idée selon laquelle, contrairement à une doctrine en vogue à cette époque (mais encore par la suite et toujours de nos jours) et qu’il juge à la fois fausse et dangereuse dans ses conséquences, la violence de la Terreur n’était pas du tout essentielle à l’atteinte des finalités de cette Révolution.

Il est lui-même un partisan résolu de la République et de la société issue de la Révolution, mais il se réclame des principes de 1789. Il défend donc, à ce titre, un régime à la fois libéral et révolutionnaire.

C’est ainsi que, à l’instar de Gustave Le Bon plus tard, il montre que les révolutions n’ont pas besoin d’excès pour réussir et que, contrairement à ce que d’aucuns affirment ou croient résolument,  la liberté ne s’impose pas par la force.

Pour autant, il ne condamne pas ses détracteurs et ne cède aucunement à la facilité qui consisterait à caricaturer la pensée de ses adversaires en la fustigeant de manière abrupte.

Rien n’est plus contraire au progrès des lumières que de faire retomber sur un écrivain l’odieux ou l’absurdité de prétendues conséquences, qu’il n’a pas tirées de ses principes, et que nous en tirons dans son aveu : il faut les développer, pour qu’il compare à celles qu’il en tire ; mais ce n’est jamais que par la plus coupable injustice que ce développement peut dégénérer en accusation.

Je commence donc par professer hautement que je ne prête aucune intention odieuse aux défenseurs du système que j’ai exposé. Je ne crois point que leur but soit de conclure entre les hommes qui jusqu’à présent détestèrent la république, et ceux qui la déshonorèrent jadis, un traité dont la base soit l’opprobre de ses fondateurs. Mais j’affirme que ce qui n’a pas été leur but est le résultat positif de leur système. Par lui, tous les crimes pourraient être pardonnés, les principes seuls seraient punis. On proscrirait Vergniaud, on justifierait Marat.

Il ne s’agit donc pas tant, pour lui, comme il a injustement été accusé par certains de le faire, de chercher à condamner des hommes ou des acteurs d’une histoire qui, bien souvent, les a dépassés et ne se sont pas comportés si différemment que pourraient se comporter n’importe quel terroriste en d’autres circonstances et en n’importe quelle époque, que de condamner un système, dont les principes peuvent s’avérer bien plus durables et éternellement dangereux.

Prouver qu’il faut pardonner aux hommes qu’a égarés le bouleversement révolutionnaire, est une tentative très utile, et j’ai devancé mes adversaires dans cette route ; mais prétendre que ces égarements en eux-mêmes, étaient une chose salutaire, indispensable, leur attribuer tout le bien qui s’est opéré dans le même temps, est, de toutes les théories, la plus funeste.

Malheureusement, c’est l’inverse de cette position qui se trouve trop souvent privilégiée : condamnation des hommes, mais indulgence pour les principes. Or, quel que soit le gouvernement révolutionnaire que l’on pourrait imaginer, nous dit Benjamin Constant, même au sein de la nation la plus douce en apparence, de l’ivresse des pouvoirs illimités résulterait la perversion des âmes même les plus sages.

La République sauvée malgré la Terreur

L’apologie de la Terreur consiste donc à croire que sans la ferveur du peuple, sans le recours à la force, une révolution ne peut aboutir. Affirmation parfaitement abusive selon notre auteur, qui entend en démontrer le caractère erroné.

Je me propose de prouver que la terreur n’a pas été nécessaire au salut de la république, que la république a été sauvée malgré la terreur, que la Terreur a créé la plupart des obstacles dont on lui attribue le renversement, que ceux qu’elle n’a pas créés auraient été surmontés d’une manière plus facile et plus durable par un régime juste et légitime ; en un mot, que la terreur n’a fait que du mal, et que c’est elle qui a légué à la république actuelle tous les dangers qui, aujourd’hui encore, la menacent de toutes parts.

Il dénonce ainsi les confusions qui veulent que ce soit la terreur qui aurait permis de marcher aux frontières, de rétablir la discipline dans les armées, d’effrayer les conspirateurs et d’abattre toutes les factions ; ou celle qui consiste à prendre le gouvernement pour la terreur et la terreur pour le gouvernement. En réalité, montre-t-il, la terreur (les hommes qui l’opérèrent) et le gouvernement ne firent que coexister. Or, selon lui, le gouvernement eût pu inspirer une crainte suffisante pour obtenir l’obéissance par la justice.

Il ne faut pas attribuer sans discernement tous les effets à toutes les causes, et prodiguer au hasard son admiration à ce qui est atroce, et son horreur à ce qui est légal.

Armées obéissantes et courageuses dévastées par des exactions frénétiques et capricieuses à l’encontre de milliers d’innocents, abolition de toutes les formes, même militaires, meurtres de guerriers irréprochables par des bourreaux sans vergogne, tribunaux sans appel et sans forme condamnant des innocents pour effrayer d’éventuels conspirateurs, crimes de la part d’agents arbitraires et rapaces, fausses accusations et les exécutions qui s’ensuivirent, exceptions à l’inverse pour de vrais coupables à qui on fournissait des moyens contre la loi, assassinat des prêtres, etc. La terreur n’a produit aucun bien et le gouvernement n’a recouru à aucun des moyens traditionnels et pourtant efficaces qui lui auraient permis l’obéissance, sans l’injustice de toute cette violence.

En effet, le crime nécessite le crime ; et la terreur ayant soulevé tous les esprits, et tous les esprits s’étant égarés dans ce soulèvement, la terreur fut nécessaire pour tout comprimer. Mais, sans la terreur, ce soulèvement n’eût pas eu besoin, pour prévenir de grands dangers, de recourir à d’affreux remèdes.

Des dégâts en partie irréparables

C’est donc à une France abîmée qu’a conduit la Terreur, à la soumission de Lyon et au génocide de la Vendée. Alors même que sans la Terreur, nous dit Benjamin Constant, toutes ces insurrections n’auraient pas eu lieu comme elles ont eu lieu. Pas plus que la Terreur n’a fait des Français un peuple neuf (voir, là encore, Gustave Le Bon). À l’inverse, elle a entraîné :

le dépérissement de l’esprit public, le fanatisme qui se soulève contre tout principe de liberté, l’opprobre répandu sur tous les républicains, sur les hommes les plus éclairés et les plus purs. Les ennemis de la république s’emparent habilement de la réaction que la terreur a causée. C’est de la mémoire de Robespierre que l’on se sert pour insulter aux mânes de Condorcet, et pour assassiner Sieyès. C’est la frénésie de 1794 qui fait abjurer, par des hommes faibles ou aigris, les lumières de 1789.

Quant à la constitution libre dont elle aurait préparé les voies :

Rien de plus faux encore. La terreur a préparé le peuple à subir un long joug quelconque ; mais elle l’a rendu indifférent, peut-être impropre à la liberté. Elle a courbé les têtes, mais elle a dégradé les esprits et flétri les cœurs. La terreur, pendant son règne, a servi les amis de l’anarchie, et le souvenir de la terreur sert aujourd’hui les amis du despotisme.

Arbitraire, mépris des formes, malveillance, violences et forfaits en tous genres, perte de confiance en l’autorité légitime, voilà l’esprit qu’elle a en réalité insufflé.

Et c’est également toute une génération d’esprits brillants qui a été détruite au passage. Évoquant la perte particulièrement irréparable de ceux qu’on appelait les Girondins, voici ce qu’il écrit :

Une génération entière a été engloutie ; et cette génération jeune, forte, neuve, éclairée, quoique enthousiaste, nourrie de l’étude des Anciens, des principes de la philosophie, des écrits de Voltaire et de Rousseau, promettait une réunion de talents, d’idées libérales et de courage, que l’on ne peut guère espérer de retrouver ni dans la génération qui s’éteint, ni dans celle qui s’élève. Nous sommes aujourd’hui entre des vieillards dans l’enfance et des enfants mal élevés.

Une doctrine dangereuse

Laisser penser que la terreur est nécessaire au milieu de toute révolution visant la liberté est donc une doctrine dangereuse. Selon lui, cela risquerait à la fois de décourager les nations pas encore libres et de persuader les peuples nouvellement affranchis qu’il faut des crimes et des excès pour affermir leur liberté.

Dans le cas de la France, non seulement elle n’était pas nécessaire, mais elle a tout emporté avec elle, jusque ses propres chefs, qui prétendaient la diriger. Et les républicains ne furent que ses victimes.

Il ne faut donc pas confondre la république avec la terreur, les républicains avec leurs bourreaux. Il ne faut pas surtout faire l’apologie du crime et la satire de la vertu. Puisque enfin vous voulez adopter la république, il ne faut pas déshonorer ceux qui l’ont fondée, ni proscrire ceux qui la défendent.

Enfin, à ceux qui affirment que même Rome a été fondée par des brigands, il répond que ceux-là se trompent sur les faits. Si ces brigands ont bien fondé la monarchie romaine, dont le rayonnement fut limité, la république fut fondée quant à elle par des esprits plus austères et plus vertueux. Et c’est à eux qu’il convient d’être reconnaissants.