L’égalitarisme français : une descente aux enfers

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La France est déjà sur la mauvaise pente à cause de son égalitarisme en matière d’éducation et de politique économique.

Par Jean Brilman.
Un article d’Entrepreneurs pour la France

En France au XXIe siècle, la pensée dominante des hommes politiques, des économistes à la mode, comme Thomas Piketty, et des intellectuels majoritairement de gauche, place au premier plan des valeurs : l’égalité. Ils sont en phase avec la majorité des Français qui approuvaient le mouvement des Gilets jaunes à ses débuts. Ce besoin d’égalité, ils le nomment « justice sociale » ou « justice fiscale ».

C’est aux institutions de la République, en particulier à l’État-providence, de veiller au maintien de cette justice égalitariste au moyen de lois et de politiques économiques redistributives.

Mais il ne s’agit plus de l’égalité des droits, tels que définis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, ni même de l’égalité des chances. Cette égalité-là est jugée libérale et totalement insuffisante. Le rouleau compresseur de l’idéologie marxiste, a laissé son empreinte dans la civilisation du XXIe siècle : l’égalité socialiste c’est « à chacun selon ses besoins » (Marx). Et c’est surtout la croyance que la richesse des entrepreneurs vient principalement de l’exploitation du prolétariat et non de leur créativité, de leur prise de risque et de leur bonne gestion.

Le bac à bon marché

Première manifestation de cet égalitarisme en France : le baccalauréat accordé à 85 % des candidats, pas de sélection à l’université et frais d’études peu élevés (contrairement aux universités américaines). Résultat : mépris de l’apprentissage, encombrements coûteux des facultés, étudiants recalés ou abandons des études en cours de cursus, pas d’émulation, pas assez de crédits pour la recherche, mauvais classements internationaux du système éducatif français. La qualité des grandes écoles ne compense que partiellement ces handicaps et reste mal connue à l’étranger.

Paradoxalement, en Chine, le régime communiste en place depuis la mort de Mao, n’a pas rejeté la sélection séculaire des élites (pendant des siècles pour les mandarins). Les élèves et les étudiants travaillent dur. L’équivalent chinois du baccalauréat est un concours : seuls les premiers sont admis dans les meilleures universités.

La conjonction d’une jeunesse bien formée et la stratégie chinoise consistant à capter les savoirs occidentaux des entreprises privées par des processus commerciaux plus ou moins machiavéliques, ont permis à l’élève de dépasser le maître en seulement 40 années.

Sans cette politique de sélection très rude de son système éducatif, la Chine n’aurait pas eu les chercheurs, ingénieurs, techniciens et commerciaux capables d’engranger en si peu de temps une telle masse de connaissances théoriques et pratiques élaborées et accumulées par les entreprises privées occidentales.

Dans les dernières décennies du XXe siècle, beaucoup d’honnêtes économistes et notre élite bureaucratique étaient convaincus que l’avenir des économies développées se trouvait dans les services. On pouvait abandonner l’industrie manufacturière aux pays en voie de développement, dont la Chine. Ils ignoraient que les services à l’industrie représentent la partie la plus sophistiquée des services et que c’est celle qui s’exporte.

L’aversion pour les travaux pénibles

Derrière cette faveur des services il y avait aussi le désir égalitariste des Français sachant lire et écrire, de quitter le monde de l’usine ou des chantiers du bâtiment, sale, bruyant, contraignant, pour celui des bureaux calmes et propres, où le travail parfois aussi répétitif, mais était mieux considéré et s’avérait moins pénible. Les Français ont laissé la place dans les usines et sur les chantiers à une population étrangère pauvre venant du Maghreb et de l’Afrique.

Hélas, cette priorité accordée aux services au détriment de l’industrie, procédait de l’ignorance d’une loi fondamentale de l’économie que la Chine a révélée avec fracas : in fine, c’est celui qui produit qui maîtrise le mieux la technologie. L’Occident, en faisant de la Chine « l’usine du monde » en a fait un nouveau maître dans bien des technologies dont les trains à grande vitesse, l’informatique, les télécommunications et internet, les panneaux solaires, les smartphones, etc., et bientôt l’industrie spatiale.

En outre, les usines créent des pôles d’emploi dans les campagnes et permettent une meilleure répartition des populations sur l’ensemble du territoire. Enfin, les possibilités d’exporter des produits sont plus nombreuses que celles des services. La France, dont l’industrie ne représente plus que 11 % environ de son PIB contre 22% en Allemagne est vouée à maîtriser moins de technologies que son voisin, à connaître d’importants déficits commerciaux et à appauvrir ses territoires.

L’hypertrophie de l’État-providence

En outre, l’idéologie égalitariste a entraîné l’hypertrophie de l’État-providence. L’égalitarisme c’est l’accès à la sécurité, à l’éducation, à la santé, gratuitement pour tous, mais pas seulement. Plus une société est égalitaire, plus s’étend le besoin d’égalité d’accès à d’autres biens ou services : la nourriture, le logement, la culture et les loisirs… Cela se traduit par des aides : aides au logement, aides à la personne, financement de la culture et des loisirs par l’État et les collectivités locales… donc de plus en plus de dépenses publiques qui interviennent dans le calcul du PIB suivant les principes de la comptabilité nationale. Elles en sont devenues une composante majeure puisqu’elles en représentent 57 % en France.

Un gouvernement qui cherche une croissance facile a intérêt à les augmenter. C’est aussi pour cela que les gouvernements répugnent à les baisser. Mais si la sphère publique les finance en augmentant les prélèvements obligatoires pour équilibrer le budget, cela va diminuer la consommation des ménages, mécontenter la population et réduire le potentiel de croissance. La solution de facilité consiste, pour la sphère publique, à prélever moins qu’elle ne dépense, donc à augmenter la dette publique. D’autant que le PIB ne tient pas compte de l’augmentation de la dette.

Le rôle des entreprises

Les gouvernements français depuis 40 ans augmentent la dette au lieu de pousser les Français à travailler plus, développer leurs industries, leur compétitivité, leur marge d’autofinancement et leurs investissements, en bref, à augmenter la production. Pire, un gouvernement socialiste a même diminué la durée du travail de 39 heures à 35 heures, imaginant que le travail est un gâteau qu’il suffit de partager entre tous pour réduire le chômage !

À la fin du XXe siècle et peut-être du XXIe siècle, une grande partie des professeurs d’économie, élevés au lait marxiste, méprisaient le rôle des entreprises. Pour eux la politique économique n’a que deux acteurs, l’État et les consommateurs et qu’une pratique vertueuse : la redistribution des richesses.

Les économistes à la mode prétendent même que plus d’égalité favoriserait la croissance économique alors que la Chine, pays aujourd’hui le plus inégalitaire du monde, a apporté massivement la preuve du contraire. En quatre décennies, 500 millions de Chinois sont passés de la pauvreté absolue à un niveau de vie égal à celui des Européens et des Américains.

L’égalitarisme c’est l’anti-darwinisme : il s’oppose à toute forme de sélection naturelle. Ce faisant il affaiblit la communauté qui en a fait un principe intangible. Le communisme a sombré dans un désastre économique quand il a aboli le marché qui est un processus de sélection naturelle par la compétition entre marchands.

La croissance de l’économie est basée sur l’inégalité : il faut des locomotives qui tirent les trains. Les milliardaires américains comme les milliardaires chinois qui ont créé les multinationales géantes qui dominent ou domineront demain l’économie, rendent davantage de services à la population de leur pays que certains de leurs gouvernants.

Les revendications des Gilets jaunes

Ce qui nous amène aux Gilets jaunes et à leurs revendications. Toutes les statistiques économiques prouvent que la France est l’un des pays les plus égalitaires du monde, sa population la plus imposée et ses dépenses publiques les plus importantes en proportion du PIB. Mais comme l’a écrit Tocqueville,

le désir d’égalité devient toujours insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.

La France est déjà sur la mauvaise pente à cause de son égalitarisme en matière d’éducation et de politique économique. Sa descente vers les enfers du déficit et d’une dette insoutenable va s’accélérer sous l’influence des Gilets jaunes et des partis populistes qui les soutiennent.

L’historien Walter Scheidel a démontré que seules les guerres, les révolutions et les pandémies ont pu rendre économiquement plus égalitaires les sociétés humaines depuis la nuit des temps1. Les mouvements populistes aspirent à la révolution. Mais l’Histoire démontre aussi que les révolutions installent le chaos et la misère dont émergent des dictatures pour remettre de l’ordre.

Sur le web

  1. Walter Scheidel, The great leveler : violence and the history of inequality from the Stone Age to the twenty-first century, Princeton.