Pour en finir avec Karl Marx

Dès le départ il était clair pour Marx comme pour Engels qu’il faudrait agir en despote pour voir le communisme triompher.

Par Nathalie MP.

Il y a 200 ans, le 5 mai 1818 à Trèves en Allemagne, naissait Karl Marx. Curieux anniversaire que celui-ci : dans sa ville natale, les vitrines des confiseurs se sont garnies de chocolats Karl Marx et le maire a fait accrocher aux feux tricolores des petits bonhommes barbus à l’effigie du philosophe. Très consensuel, ce Marx, alors que son nom ne cesse de faire retentir communisme avec goulag et Lyssenko. À moins qu’il ne soit tout simplement tombé bien bas dans les mémoires pour n’être plus qu’une sorte d’objet promotionnel touristique évidé de tout contenu dérangeant.

En réalité, trois visions s’opposent. On a d’abord les fidèles comme Nicolás Maduro et Xi Jinping. Pour le premier, président d’un Venezuela au fond de l’abîme humanitaire et politique, Marx a non seulement analysé la réalité, mais, en bon révolutionnaire, « il a essayé de la transformer ». En effet… et quel succès !

Quant au second, leader communiste d’une Chine qui a connu avec profit une certaine forme de libéralisation depuis la mort de Mao, mais qui tend maintenant à se rigidifier politiquement, il s’est inscrit sans retenue dans l’héritage marxiste, comme pour mieux asseoir la légitimité du parti communiste chinois sur une figure historique. Pour lui :

Le nom de Karl Marx est encore respecté à travers le monde et sa théorie rayonne encore avec la lumière brillante de la vérité.

Ce n’est pas l’avis de tous ceux qui voient dans ces célébrations – et dans la statue de Marx offerte par la Chine à la ville de Trèves – la glorification hautement inappropriée d’un homme dont les élucubrations économiques et philosophiques sur le déterminisme en histoire, la dialectique entre bourgeois et prolétaires et la fin prévisible du capitalisme ont servi de socle idéologique et pratique à des régimes dont le seul résultat vraiment spectaculaire fut d’atteindre l’accablant total de 100 millions de morts dans le monde.

Un troisième groupe, comprenant notamment le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et le maire de Trèves, considère que si le communisme n’est évidemment pas une bonne chose et si l’Allemagne a pu mesurer de près son degré d’inhumanité dans l’ex-RDA :

Marx n’est pas responsable de toutes les atrocités dont ses héritiers supposés doivent répondre » (J. -C. Juncker, commémoration de Trèves)

Pas directement, pas pénalement, certes. Mais quand on entend Xi Jinping se réclamer du marxisme avec tant de gourmandise, quand on lui voit attribuer les progrès de la Chine moderne au socialisme, on ne peut s’empêcher de penser à ce que disait Hayek dans Droit, législation et liberté :

Les fondations de la barbarie totalitaire ont été posées par d’honorables savants bien intentionnés, qui n’ont jamais reconnu leur progéniture intellectuelle.

Et l’on s’attriste de voir qu’en 2018, 45 ans après la parution de L’Archipel du Goulag, la pensée européenne mainstream se calque sans recul sur la parade de la gauche à l’époque, à savoir que les crimes de Staline (auxquels il a fallu ensuite rajouter ceux de Lénine, Mao… la liste est longue) ne sont que des « erreurs », des « déviations » d’un projet politique qui reste à leurs yeux tout aussi immaculé que son père fondateur.

Car comme l’a souligné André Glucksmann dans le Nouvel Observateur en 1975, si Soljenitsyne a tellement déplu à gauche, c’est parce qu’il a mis en évidence que non seulement « le ver est dans le fruit », mais que « le ver, c’est le fruit ». Que non seulement il y a eu les camps, mais que « Staline était déjà dans Marx ». Profanation insupportable !

Auteur avec Friedrich Engels du Manifeste du Parti communiste (1848), activiste politique pour établir (1864) et unifier la première Internationale ouvrière, et théoricien de la chute inéluctable et imminente du capitalisme dans son magnum opus Le Capital (1867 pour le Livre I), Karl Marx a inspiré de nombreux mouvements révolutionnaires dont la nature fondamentalement totalitaire et meurtrière s’est révélée tout au long du XXème siècle. En URSS, dès mars 1918, soit après 4 mois d’exercice du pouvoir, les Bolcheviks pouvaient s’enorgueillir d’avoir largement dépassé les horreurs du tsarisme.

Après l’effondrement sur elle-même de l’Union soviétique, laboratoire grandeur nature du communisme de 1917 à 1989, sous l’effet de ses propres incapacités génétiques à assurer la liberté politique et la prospérité économique, on aurait pu croire que Marx avait définitivement rejoint les poubelles de l’histoire. Mais comme l’explique non sans ironie Jean-François Revel dans La grande parade :

Pour la gauche « Ce que réfute l’histoire du XXème siècle, ce serait non le totalitarisme communiste, mais … le libéralisme ! »

Selon Marx, c’était le capitalisme qui devait s’effondrer sur lui-même, en raison d’un vice intrinsèque qu’il a théorisé sous le nom de « Loi de la baisse tendancielle du taux de profit ». Associé à l’idée que la valeur est entièrement générée par le travail, ce concept est au coeur de sa pensée économique :

Le capitaliste tire son profit du travail de son ouvrier car le maigre salaire qu’il lui paye est plus faible que la valeur qui résulte de son travail. Sous la poussée de la concurrence, les capitalistes tendent à faire baisser la part du travail salarié par rapport aux machines, ce qui entraîne une baisse des profits, les machines ne produisant pas de valeur. Il s’ensuit alors une nouvelle baisse des salaires pour tenter de compenser, etc.

Cette loi n’a jamais été vérifiée empiriquement. C’est d’ailleurs une chose dont Marx aurait pu se convaincre lui-même. Comme le signale Nicolas Lecaussin de l’IREF, pendant la durée de vie de  Marx :

Les salaires des ouvriers ont doublé et le PIB par habitant en Angleterre a été multiplié par trois !

Plus généralement, on connaît l’extraordinaire développement en matière de santé, d’éducation et de pouvoir d’achat qu’a connu le monde depuis les années 1970. Rien à voir avec le communisme, champ de ruines partout où il passe, mais tout à voir avec les effets conjugués de la mondialisation et de la libéralisation des économies.

Quant à la valeur entièrement attribuée au travail, c’est une notion que les économistes classiques avaient largement réfutée, non pas contre Marx qui n’avait encore rien écrit, mais contre Adam Smith ! Dès 1803 dans son Traité d’économie politique, Jean-Baptiste Say identifie plusieurs points sur lesquels Smith « paraît s’être trompé » :

Il attribue au seul travail de l’homme le pouvoir de produire des valeurs. […] Je ne crains pas d’avancer que Smith n’avait pas envisagé sous toutes ses faces le grand phénomène de la production  (TEP, page 23)

Un peu plustard, l’économiste libéral français J. G. Courcelle-Seneuil (1813-1892) fait remarquer dans une Notice sur la vie et l’oeuvre d’Adam Smith, que ce dernier a rendu un fier service aux socialistes :

Smith a énoncé une proposition chère aux socialistes, lorsqu’il a dit que le travail constituait la valeur réelle de toutes les marchandises, sans avoir montré d’autre travail que celui des bras.

Pour Jean-Baptiste Say et pour tous les économistes classiques, la valeur des choses ne dérive pas du travail (ni de la matière) qu’elles contiennent, mais de l’utilité qu’on leur reconnaît, utilité qu’on ne peut faire apparaître que dans l’échange.

Jean-François Revel raconte que Marx était tellement obnubilé par ses propres thèses qu’il pressait son éditeur d’accélérer la publication du Capital (livre I) de peur que le capitalisme ne s’effondrât avant ! Ce en quoi on le voit tomber dans l’illusion de sa propre « idéologie », terme qu’il utilise volontiers contre ses adversaires pour dépeindre les représentations erronées que se font les hommes de leurs conditions sociales et politiques.

Notons que la crise de 2008 a redonné beaucoup d’espoirs aux marxistes. Peu leur importe que ses ressorts aient beaucoup plus à voir avec des décisions étatiques concernant la monnaie et l’attribution de crédits hypothécaires qu’avec la dérégulation bancaire américaine. « Marx avait raison », s’exclament-ils contre toute raison mais tout ragaillardis.

Outre que les thèses économiques de Marx ne tiennent guère la route, remarquons également que si le capitalisme doit s’effondrer, les causes de cet effondrement ont évolué. Dans le Manifeste du Parti communiste (1848), la bourgeoisie, qui détient les moyens de production et aliène le prolétariat, est renversée par ce dernier selon le jeu naturel de la dialectique historique :

L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes.

[…]

La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du Prolétariat sont également inévitables.

Mais dans Le Capital (1867), l’effondrement provient, comme on l’a vu, de l’essence du capitalisme lui-même. On voit mal, dès lors, quelle révolution prolétarienne serait nécessaire. Un élément de plus à verser aux faiblesses du raisonnement marxiste.

Mais la plus grande faiblesse de toutes, la plus grande faute, l’injure irréparable envers les hommes, c’est que dès le départ il était clair pour Marx comme pour Engels qu’il faudrait agir en despote pour voir le communisme triompher. Dès le départ, il était clair que le ver serait l’unique fruit du marxisme.

Tout en soulignant l’étroite parenté qui existe entre nazisme et communisme1, Jean-François Revel a largement démontré dans le chapitre « Les origines intellectuelles et morales du socialisme » de La grande parade que l’extermination des groupes (souvent des races) récalcitrants ou jugés trop « moribonds » pour accéder aux lumières du communisme était une voie parfaitement et froidement  envisagée par Marx et Engels.

Dans le Manifeste du parti communiste, ils écrivent noir sur blanc que les 10 mesures préconisées (voir ci-contre) ne pourront être réalisées que par « une violation despotique des droits de propriété et des rapports de production bourgeoise ». 

À l’issue de quoi devraient s’instaurer les lendemains chantants d’une société apaisée et sans classe. Sauf que toutes les mesures – qui rappellent hélas mot pour mot des programmes politiques encore brûlants d’actualité – ne sont que spoliation, confiscation et centralisation étatique autoritaire qui génèrent leurs propres résistances et la nécessité toujours renouvelée de terrasser ces résistances.

Voilà comment Staline et tous les autres étaient déjà dans Marx.

Sur le web

  1.  Hitler a toujours beaucoup admiré les marxistes. De son propre aveu, ses désaccords avec eux « sont moins idéologiques que tactiques » (Cité par Revel dans La grande parade).