« La liberté d’inexpression » d’Anne-Sophie Chazaud

Un ouvrage de réflexion parfaitement bienvenu, sur un sujet plus que jamais d’actualité.

Par Johan Rivalland.

La liberté d’expression est régulièrement attaquée. Si l’actualité récente l’a montré une fois de plus dans toute son horreur et son caractère extrême, ce n’est hélas pas un sujet nouveau. Et la censure est bel et bien plus que jamais manifeste ici et là, pas seulement sous la forme la plus évidente, mais également la plus insidieuse, même mue par les bonnes intentions.

C’est pourquoi le titre de l’ouvrage de la philosophe Anne-Sophie Chazaud est très bien vu. Car en définitive, il est tout à fait évocateur de parler de liberté « d’inexpression » lorsque, de fait, tant d’esprits que l’on pourrait qualifier de totalitaires – et sans qu’ils le ressentent généralement comme tel – entendent faire taire ceux qui ne pensent pas comme eux ou ainsi qu’ils voudraient qu’on pense.

Réduisant la liberté d’expression à une apparence, et conduisant de fait à rester le plus inexpressif possible dans l’énonciation de ses idées.

Les censures militantes

Il ne nous a pas échappé que nous vivons dans une période de régression préoccupante, dans laquelle la censure prend de nombreuses formes. Parmi celles-ci, on trouve depuis quelques années les censures militantes. Pas seulement l’œuvre de fanatiques qui, de Charlie Hebdo à Samuel Paty, s’octroient le droit d’ôter la vie à ceux dont le mode d’expression ne leur convient pas.

Mais aussi tous ceux – de plus en plus nombreux – qui en appellent à des suppressions de conférences universitaires, d’expositions, de spectacles, de sorties d’ouvrages, de films, et d’autres modes d’expression dont on n’aurait pas imaginé qu’on en viendrait à les réprimer de manière aussi incroyable et régressive. Sans oublier les déboulonnages de statues.

Anne-Sophie Chazaud revient ainsi, entre autres, sur le cas de cette pièce de théâtre antique, Les Suppliantes d’Eschyle, dont la représentation à la Sorbonne en mars 2019 fut entravée par des activistes hargneux et violents de manière complètement ahurissante et inapropriée. Prétendant défendre de manière parfaitement absurde une position anti-raciste et anti-esclavagiste là où cela n’avait nullement lieu d’être.

Tout se passe désormais comme si la culture n’avait plus pour but que de ramener l’individu libre dans le bercail de ses appartenances identitaires fantasmées, nombrilistes, dans le néant de ses revendications sectorielles et atomisées. Le virage droit-de-l’hommiste, terra-novien, qui substitue au peuple une foultitude de minorités […] correspond, culturellement, au moment où, politiquement, la gauche a abandonné le peuple, lui préférant une clientèle […] Quant à toute une immense partie de la droite, elle a depuis longtemps sombré et abdiqué le domaine culturel, hantée à l’idée d’être en permanence accusée de fascisme et autres relents nauséabonds.

Dénonciations, délations, intellectuels jetés en pâture sans autre forme de procès à la vindicte populaire, et autres formes de terreur dignes des procès staliniens ou des auto-critiques maoïstes, sont devenus le lot commun de tous ces militants extrémistes qui aspirent à une certaine pureté morale, mais dont les fantasmes et anachronismes ne font que transformer en totalitarisme.

Les divers exemples que développe Anne-Sophie Chazaud dans son essai démontrent à quel point on n’aboutit qu’à des formes irrépressibles de néant et de régression. Voire d’autocensure, la pression de ces gardiens de la vertu conduisant à des formes « d’aberrations moralisantes et de grotesques tripatouillages » d’œuvres, comme dans le cas de l’opéra Carmen revisité par le metteur en scène Leo Muscato, mais pas seulement, puisque c’est l’ensemble de la presse et de l’édition qui, aujourd’hui, vit sous le règne (et la terreur) de l’autocensure.

Autant de situations qui ne font qu’aboutir à l’état d’une culture (et de la liberté) en péril. Car il faut lire le livre pour mieux se rendre compte, à travers la multitude d’exemples édifiants de ces méthodes dignes de l’Inquisition qui sont présentés, de la gravité de la situation.

J’ignorais par exemple moi-même l’existence et l’importance de ces « comités de contrôle » qu’évoque l’auteur, véritables censeurs (souvent engagés et idéologisés) du processus éditorial, y compris dans les éditions pour la jeunesse. Des procédés dignes de la Révolution culturelle chinoise, comme le titrait un article de Charlie Hebdo à propos des États-Unis, le cœur de ces pratiques provenant de là-bas, à l’instar de la Cancel culture ou des Sleeping Giants.

Quand ce n’est pas purement et simplement le langage qui est touché, comme dans le cas de L’Oréal qui avait enlevé le mot « blanc » de ses packagings.

Il s’agit ici de la censure par le contrôle de la langue qui subit tous les affronts et charcutages militants : effacement de certains mots, euphémisation, novlangue, écriture inclusive, réécriture sont autant d’armes contrôlant l’expression afin de contraindre l’expression et lui imposer un moule. Dans la même veine délirante visant à tordre le réel en tordant la langue, la décision du New York Times d’écrire désormais « Noir » avec une majuscule et « blanc » avec une minuscule, afin de complaire aux activistes militants, traduit cette soumission délirante aux pressions idéologiques, jusqu’au burlesque.

Pas de liberté pour les ennemis de la liberté

Cette célèbre formule de Saint-Just sert de point d’appui à la deuxième partie de l’ouvrage, consacrée à une généalogie de la morale contemporaine. C’est-à-dire la réponse à la question : qu’est-ce qui nous a mené là ?

Raisons historiques et idéologiques, tyrannie des minorités et privatisation de la censure, instrumentalisation de la justice, sont les trois grands points relevés et étudiés par Anne-Sophie Chazaud.

Dérives de la Révolution française, perversions issues des lois mémorielles, victimisation des minorités, harcèlement judiciaire, nombreux sont les exemples qui permettent à l’auteur d’aborder ces questions. Sur ce dernier point, elle revient au passage sur la question du blasphème et des caricatures, mais aussi des effets parfois pervers des réseaux sociaux.

… Tout discours critique ou hostile à l’islam en tant que religion étant dès lors considéré comme une atteinte aux musulmans eux-mêmes, la réhabilitation du délit de blasphème devient possible et le terme « islamophobie » en est l’outil à peine dissimulé […] L’effet de ces actions militantes répétées aux allures de guerre d’usure n’est pas nécessairement de gagner les procès, mais de produire une sorte de censure par intimidation et étouffement, voire par autocensure préventive, d’autant qu’une frange non négligeable d’une certaine gauche sert assez volontiers d’idiote utile quand elle ne devance pas tout simplement l’appel avec zèle.

Ce qui n’est pas non plus une raison pour généraliser et systématiser des pratiques pour lesquelles existent déjà des garde-fous.

C’est donc par le biais de ces excès que les pouvoirs constitués se sont attaqués à l’espace inédit de liberté que constituent les réseaux sociaux au plan démocratique, les résumant bien souvent pour ce faire à l’image stéréotypée d’un vaste espace d’extension du domaine de la haine et de l’ignorance, le plus sûr moyen de tuer son chien étant toujours de l’accuser d’avoir la rage.

La censure politique

La troisième et dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la censure politique, sous ses différentes formes. Des lâchetés électoralistes, comme dans l’affaire Mila, à la loi Avia, particulièrement liberticide et inquisitrice dans son esprit, en passant par les censures algorithmiques ou arbitraires qui ont déjà lieu et dont elle présente plusieurs exemples, Anne-Sophie Chazaud montre en quoi la liberté d’expression, y compris sur les réseaux sociaux, fait partie des principes démocratiques et n’est pas toujours moins vertueuse que ne l’est la parole politique dans ses versions officielles.

Par ailleurs, la notion de médias engagés, de blogs informatifs, proposant une information indépendante des circuits traditionnels ou venant d’autres horizons, fera elle aussi l’objet d’une critique et d’une tentative de décrédibilisation par d’autres moyens : que l’on partage ou non les points de vue initiaux (l’information n’a pas à être neutre : elle se doit d’être scrupuleuse dans sa démonstration des faits, ce qui est très différent), tous les canaux d’information qui permettent de renouveler le rapport des citoyens à l’analyse des faits et à la réflexion, au débat, devraient être par principe encouragés, et c’est précisément la multiplicité de ces points de vue, parfois engagés, qui permet de dégager une représentation éclairée s’approchant de la vérité.

Plus incroyable encore, le décret du 3 août 2017 relatif aux « provocations, diffamations et injures non publiques présentant un caractère raciste ou discriminatoire » investit carrément l’espace privé, intime des individus, traquant l’expression déviante, qu’elle soit sincère, ironique ou de second degré.

Charmante société qui contraindra chacun à se méfier de tous y compris de ses proches, ce qui n’est pas sans évoquer les systèmes totalitaires dans lesquels on incite systématiquement les enfants à dénoncer leurs parents ou inversement, sans parler des voisins, ce qui, pour le coup, permettrait de renouer avec une solide et experte tradition nationale de la délation…

 

Anne-Sophie Chazaud, La liberté d’inexpression – Nouvelles formes de la censure contemporaine, L’artilleur, septembre 2020, 208 pages.

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