Faut-il censurer « Autant en emporte le vent » ?

Gone with the Wind by Li'd(CC BY-NC-ND 2.0) — Li'd, CC-BY

Autant en emporte le vent est à la fois le summum d’un sud illusoire et une reconnaissance de sa défaite complète face aux forces de la modernité libérale.

Par Nick Gillespie.
Un article de Reason

Nous vivons une époque de censure avec des contenus potentiellement choquants coupés par des fournisseurs nerveux et des gens virés pour des décisions éditoriales qui auraient provoqué peu ou pas d’indignation voici à peine quelques mois.

La série de télé-réalité Cops (flics) qui existait depuis longtemps a été supprimée suite aux nombreuses manifestations au sujet de George Floyd, tué par un policier, et le New-York Times a saqué le responsable de sa page opinions après qu’il ait publié une tribune controversée du Sénateur républicain de l’Arkansas Tom Cotton.

Elmer Fudd a été dépouillé de ses armes dans une nouvelle saison des dessins animés Looney Tunes diffusés par HBO Max, un nouveau service de streaming payant qui a aussi retiré de son programme Autant en emporte le vent, le film de 1939 qui détient le record absolu du nombre d’entrées payantes en Amérique.

La direction de HBO Max a déclaré dans un communiqué :

Ces représentations racistes c’était mal à l’époque et c’est mal aujourd’hui, et nous avons eu le sentiment que garder ce titre au programme sans explication et sans dénoncer ces représentations serait irresponsable.

L’annonce est arrivée un jour seulement après que John Ridley, qui a gagné un oscar pour le scénario de 12 Years a Slave (2013), ait pris la parole dans les pages opinions du Los Angeles Times en demandant que le service « veuille bien retirer ‘Autant en emporte le vent’ de son programme de films ».

Selon lui :

[Le film] glorifie le sud d’avant-guerre. C’est un film qui, lorsqu’il n’est pas en train d’ignorer les horreurs de l’esclavage, ne le fait que pour perpétuer certains des pires stéréotypes des gens de couleur. C’est un film qui,  faisant partie du récit de la « cause perdue », dépeint avec romantisme la Confédération d’une manière qui persiste à légitimer la notion que le mouvement sécessionniste était quelque chose d’autre ou mieux, quelque chose de plus noble que ce qu’il était vraiment – une insurrection sanglante pour conserver le « droit » de posséder, vendre et acheter des êtres humains.

Et avec tout ça, Ridley insiste sur le fait qu’il « ne croit pas à la censure » :

Je voudrais juste, après qu’un bon moment soit passé, que le film revienne sur la plate-forme d’HBO Max avec d’autres films qui donnent une image plus vaste et plus complète de ce qu’ont vraiment été l’esclavage et la Confédération.

Il n’y a pas de raison de mettre en doute la sincérité de Ridley à propos de la censure. De plus, sa description d’Autant en emporte le vent est exacte. Le roman, publié en 1936, ainsi que le film représentent l’apogée de la renaissance culturelle sudiste du début du XXe siècle dont ont fait partie le roman objectivement pro-Ku Klux Klan The Clansman ainsi que le film qui en a été tiré, Naissance d’une nation (qui détenait le record de recettes en Amérique avant Autant en emporte le vent).

Ce qui est plus étrange c’est que Ridley se soit focalisé sur une plate-forme jeune et relativement petite. Le film est encore disponible en streaming ou à l’achat sur Youtube, Vudu, Google Play, iTunes et Amazon (qui vend aussi plusieurs éditions du roman, qui figure au palmarès des œuvres de fiction les plus appréciées et les plus vendues de l’histoire américaine).

Mais Autant en emporte le vent, aussi bien le livre que le film, a posé de graves problèmes dès sa création. Ou, plus précisément, leur immense popularité qui se maintient encore aujourd’hui a posé de graves problèmes et, de diverses manières, nous faisons face à des difficultés avec le racisme plus ouvertement aujourd’hui qu’à aucun moment depuis le milieu des années 1960.

Au lieu de le mettre au placard pour l’instant – HBO Max a signalé qu’il diffuserait le film à nouveau dans un avenir non précisé, après avoir mis en place une critique et un contexte appropriés – je défendrais plutôt le point de vue que c’est le moment idéal de mettre en perspective la représentation furieusement fausse sur le plan historique, quoique toujours populaire, d’esclaves heureux et bien traités dans Autant en emporte le vent avec des films tels que 12 Years a Slave ou Django unchained qui mettent en avant la brutalité physique et la torture qui faisaient cette étrange institution.

Pourquoi David O. Selznick, fils de Juifs lituaniens, s’est-il autant investi dans la reconstitution d’un monde d’avant-guerre qui aurait certainement été hostile à ses propres ancêtres ? Pourquoi des personnes telles que ma mère, née en 1927 dans une famille pauvre d’immigrants italiens, se sont-elles identifiées à Scarlett O’Hara, la fille gâtée et chouchoutée d’un propriétaire de plantation ? Comment pouvons-nous supporter le fait que tant d’œuvres culturelles de notre pays se complaisent dans d’affreux et répugnants stéréotypes de race et de genre, souvent d’une manière dont nous sommes à peine conscients ? (Essayez de lire Gatsby le magnifique en repérant son antisémitisme et sa peur des Noirs et des immigrants, par exemple).

Dans « Gone With the Wind: The Feminization of the Anti-Tom Novel (Autant en emporte  le vent : la féminisation du roman anti-Tom) », un essai de la collection What Was Literature? parue en 1982, le critique littéraire Leslie Fiedler élève le roman alimentaire de Margaret Mitchell au statut d’œuvre d’art tout en dénonçant sa représentation d’une Amérique explicitement raciste qui n’existe plus.

Il avance que Mitchell, « héritière littéraire » du suprémaciste blanc indéfendable Thomas Dixon, n’a fait que reprendre le grand roman américain anti-esclavage « La case de l’oncle Tom » en créant le personnage de Scarlett qui, pour le meilleur ou pour le pire, est tout aussi emblématique que le Capitaine Achab, Natty Bumpo ou Hester Prynne. Secouer son emprise sur l’inconscient collectif américain est peut-être une décision de bonne gestion de la part de HBO Max mais il faudrait comprendre pourquoi cette emprise persiste si on veut s’extraire de ce qui reste de racisme en Amérique.

Reconnaitre l’importance d’une œuvre ne signifie pas valider l’univers moral de son auteur (ou de son audience). Autant en emporte le vent est à la fois le summum d’un sud illusoire et une reconnaissance de sa défaite complète face aux forces de la modernité libérale.

À la fin du livre et du film Rhett Butler quitte non seulement Scarlett mais aussi l’Amérique parce que l’Atlanta de la reconstruction est « trop nouvelle pour moi, trop brute ». La hiérarchie de race et de classe qu’il a personnifiée et dans laquelle il a réussi a été remplacée par l’individualisme, le capitalisme et la possibilité de s’élever et de se réinventer permise par l’urbanisation.

À rebours des penchants de Mitchell, Scarlett est l’héroïne du livre car elle est la seule de ses personnages à s’adapter à un monde radicalement différent de celui qui l’a vue naitre.

Il y a des leçons à tirer d’un regard critique posé sur notre passé culturel, en particulier dans des périodes de tension et de conflit. Nous passons notre temps à policer notre discours et notre expression dans des domaines toujours plus nombreux. La tentation, quoique bien intentionnée et temporaire, de mettre la poussière sous le tapis est rarement une solution mais elle doit plutôt nous inciter à faire le bilan que nous aurions dû faire depuis longtemps.

Sur le web

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.