Sans la liberté, de François Sureau

Un vibrant plaidoyer pour le retour aux libertés fondamentales, face aux restrictions croissantes imposées par l’État.

Par Johan Rivalland.

François Sureau, avocat et écrivain, est un ardent défenseur des libertés publiques. Face au constat des restrictions croissantes qu’entraîne la loi, il en appelle à en revenir à ce qui avait fondé la société politique. Et met en garde contre les dérives de la « démocratie moderne », qui conduit l’État à réduire abusivement la liberté d’aller et venir, de manifester, de s’exprimer librement, voire même de penser.

S’inspirant de Chateaubriand, selon qui « sans la liberté il n’y a rien dans le monde », il pointe du doigt l’idée insidieuse selon laquelle la liberté serait comme « une vieillerie tombée en désuétude avec l’honneur ». Son propos est relativement accablant, partant d’un constat effroyable pour qui a vécu, avec quasiment toute une génération, dans l’idée que la liberté faisait partie de l’esprit du temps :

 

J’ai vu changer cet esprit-là. Chaque année un peu plus depuis vingt ans, les plaques tectoniques de notre société politique se déplacent dans une mesure telle que j’ai fini, comme bien d’autres, par me demander si l’amour de la liberté, ou celui de l’État de droit qui vise à le garantir, n’étaient pas un simple vernis, une référence morte, un propos de fin de banquet. Je parle moins ici des coups de canif, bientôt de scie égoïne, portés à la Constitution, que des raisonnements produits en nombre pour les justifier, et qui semblent passer sans obstacle de la police aux procureurs, des procureurs aux parlementaires, personne ne paraissant s’aviser de l’étrangeté d’un ordre où on laisserait aux chiens de garde le soin de redessiner la maison.

 

Nous nous sommes habitués à vivre sans la liberté

 

Dépité par ce qu’il observe, François Sureau déplore que les politiques, face aux inquiétudes des populations à l’égard du terrorisme, mettent en cause sans vergogne les fondements de l’ordre politique et de la liberté, y renonçant sans sourciller, cédant ainsi aux sirènes de la propagande sécuritaire. Et cédant face à « ceux qui ne nous aiment pas parce que nous aimons la liberté ».

Issu d’une génération où on avait conscience du prix de la liberté chèrement acquise, après que les grands totalitarismes eurent été vaincus, il dit avoir « compris qu’il dépend de très peu de monde que notre société se corrompe » et écrit :

 

Ma surprise tient à la manière dont j’ai vu depuis dix ou vingt ans les meilleurs caractères se corrompre comme dans un bain d’acide.

 

Se disant pessimiste, mais pas résigné, il tient pour vaine l’indignation et constate que « nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté ». D’où sa volonté de réagir avec force, pour tenter de réveiller les consciences et conduire à ce que l’on reformule le projet politique fondé sur la liberté, consubstantielle à l’Homme, et de s’y tenir. Il observe ainsi qu’il s’en est fallu de peu pour que le délit cognitif ne soit introduit dans le droit français, ou que l’on condamne quelqu’un sur la vague intention du passage à l’acte, ou que l’on assigne à résidence de simples suspects, comme du temps de la Terreur.

 

Gouvernements et parlements de droite et de gauche ayant cédé sous la vague, par lâcheté, inculture ou démagogie, il n’a dépendu que du Conseil constitutionnel que ces errements soient arrêtés.

 

… Et encore, peut-être seulement temporairement, craint-il, chaque attentat étant susceptible de mener au retour à de telles considérations, la manie étant depuis longtemps déjà de légiférer à chaque incident.

 

Tout se passe comme si, depuis vingt ans, des gouvernements incapables de doter, de commander, d’organiser leurs polices, ne trouvaient d’autre issue que celle consistant à restreindre drastiquement les libertés pour conserver les faveurs du public et s’assurer de leur vote, dans une surprenante course à l’échalote qui nous éloigne chaque année un peu plus des mœurs d’une véritable démocratie.

 

Un État répressif, plutôt que garant des libertés

 

Loi anti-casseurs, loi sur les fake news, loi visant à réprimer les discours de haine sur Internet… de plus en plus l’État s’engouffre de manière intrusive, maladroite et préoccupante dans des formes de contrôle social plus poussées. Au mépris des droits fondamentaux des individus et de la liberté d’expression.

Des formes de censure qui se rapprochent de plus en plus du système chinois de condamnation de citoyens à la mort sociale. À la fois une trahison et une régression vers le pire de l’ancien monde, celui que nous pensions décrier.

 

Et nous qui nous moquions du substitut Pinard, qui poursuivait Flaubert ou Baudelaire, nous en sommes les héritiers. Notre bonne conscience se compare à la sienne. Nous partageons avec lui, sans même y avoir pensé, comme d’instinct, l’idée que l’ordre moral vaut par lui-même en tant qu’ordre, à raison des valeurs qu’il promeut, et non parce qu’il garantit l’existence de la liberté.

 

François Sureau insiste ensuite sur le fait que notre système de droits a été pensé de manière à ce qu’il n’y ait pas à choisir entre sécurité et liberté.

Fondé sur les droits naturels, tels que définis dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789, il garantit que le respect des libertés fondamentales est au cœur du projet politique et qu’aucun gouvernement ne doit y déroger. D’où la séparation, en principe, des pouvoirs exécutif et judiciaire. Principe mis à mal dans les circonstances récentes de l’état d’urgence. Et, à ce stade, selon François Sureau, la réaffirmation des « droits de l’Homme » au sens classique ne suffit plus. Se référant à Tocqueville, il constate les dérives de notre système démocratique.

 

Une génération de politiques formés par l’administration, serviteurs devenus maîtres, aura renoncé à l’action véritable tout en diminuant nos libertés.

 

Mais, selon lui, les gouvernants ne sont pas seuls en cause. Les parlementaires, la presse, et même la société civile par son manque de réaction et en quelque sorte sa servitude volontaire, se sont tous fourvoyés. Pour autant, il n’est pas trop tard – même si, nous dit-il, il devient difficile d’être optimiste – pour que les plus convaincus tentent de convaincre que la liberté est une manière d’être. Sans pour autant devoir passer pour de doux rêveurs.

 

Car je ne suis pas assez naïf ni assez démocrate pour croire que les institutions, par leurs vertus propres, rédiment ceux de nos congénères qui se sont cru le droit d’en diriger d’autres. La politique a ses règles et doit être pensée dans son ordre. Son exercice pourtant ne devrait jamais conduire à oublier cet homme que la société organisée doit servir et non pas asservir : l’homme qui rêve, qui invente, accepte ou se refuse selon son seul gré. L’homme pour lequel Baudelaire a écrit que l’on avait oublié deux droits dans la déclaration, le droit de se contredire et celui de s’en aller.

 

— François Sureau, Sans la liberté, Tracts Gallimard, septembre 2019, 64 pages.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.