Déboulonnage de statues : où s’arrêter ?

Statue 1of3 By: Gordon Wrigley - CC BY 2.0

Ce que les déboulonneurs nous proposent aujourd’hui, c’est cela : de refaire encore de l’histoire un outil politique. C’était malsain à l’époque. C’est encore malsain aujourd’hui.

Par Xavier Chambolle.

Passionné d’histoire, je trouve ces déboulonnages de statues très préoccupants.

Nous cédons à une vision binaire et passionnée de l’histoire, parfois à une sorte de révisionnisme. Personne n’en sortira grandi.

Il est essentiel de toujours replacer un monument dans son contexte. Et même lorsque le verdict est négatif, il y a moyen de le garder en place et de le transformer.

Pas d’apologie de l’esclavage

L’esclavage a été la norme dans presque toutes les sociétés et à presque toutes les époques. Des statues incriminées, aucune ne fait pourtant l’apologie de l’esclavage et toutes représentent autre chose :

  • une contribution historique importante pour une ville, une région, un pays ;
  • une contribution dans un mouvement historique majeur.

Gandhi est un symbole de la résistance non-violente et de l’anti-colonialisme, mais il semblerait avoir été raciste. Sa statue a donc été retirée en 2018 au Ghana.

Si Gandhi se fait déboulonner, autant dire que tous les personnages historiques le seront !

À commencer par Behanzin, héros national du Bénin, qui était pourtant esclavagiste. Celui-ci nous donnera l’occasion d’observer la cohérence des déboulonneurs.

Nous ne cherchons plus à accepter la complexité du passé, ni à comprendre le contexte d’un monument : nous cherchons des personnages historiques parfaits qui correspondent à une vision Disneyland.

Et pourquoi pas Turenne ?

En tant qu’Alsacien, si j’adoptais la logique des déboulonneurs, je déboulonnerais un paquet de statues en Alsace.

Je commencerais par le monument de Turenne à Turckheim (qui est certes un monument et pas une statue…) : nous honorons là un criminel de guerre sur les lieux de son crime en plus de réviser l’histoire de l’Alsace sous le prisme franco-français. C’est ajouter l’insulte à l’injure (ou plutôt l’insulte à la blessure).

Difficile de trouver pire, non ? La statue d’un criminel de guerre là où il a massacré hommes, femmes et enfants, puis le massacre est ignoré.

Et pourtant, je ne souhaite pas que ce monument soit retiré, ni vandalisé. D’abord parce que juger Turenne comme criminel de guerre, c’est utiliser nos standards contemporains pour juger le passé. Cela n’a absolument aucun sens.

Le monument en tant que tel n’est pas là pour faire l’apologie du massacre, mais pour souligner une victoire française : c’est le contexte.

Ensuite parce que la présence de ce monument pourrait tout de même rappeler le massacre en question. Il ne manque qu’un panneau explicatif qui mentionnerait la victoire, ainsi que la tragédie vécue par les civils.

Il pourrait d’ailleurs être utile d’en profiter pour mentionner que ce monument matérialise le révisionnisme de l’histoire alsacienne par la République française à des fins de propagande dans les années 1930 notamment. Constat malheureusement encore d’actualité aujourd’hui.

Ce monument de Turenne nous rappelle la manière dont nous concevions l’histoire à l’époque : un outil politique.

Ce que les déboulonneurs nous proposent aujourd’hui, c’est cela : de refaire encore de l’histoire un outil politique. C’était malsain à l’époque. C’est encore malsain aujourd’hui.

Le retour de balancier

Cela ne veut pas dire qu’il faut tout conserver tel quel. Il y a la piste du panneau explicatif. Il y a celle de l’œuvre d’art qui réoriente un monument. Il y a aussi la modification. Comme par exemple modifier les monuments aux morts alsaco-mosellans pour inscrire les noms originaux des feldgrauen, plutôt que leur version francisée.

Nous assistons peut-être en ce moment au mouvement d’un balancier. Il va dans un sens, il monte, il monte, puis il commence à aller dans l’autre sens. Et cela ira encore loin dans l’autre sens. Puis ça reviendra. Et ainsi de suite. Chaque époque jugeant les excès du passé et y répondant par ses propres excès.

Serait-il possible de stopper ce mouvement, de ne pas céder aux modes du moment ni aux analyses historiques binaires, de ne pas sombrer dans la vertu ostentatoire ?

La solution est excessivement simple : il suffit d’adopter une position rationnelle, nuancée et dépassionnée. Il suffit de juger l’intention derrière le monument, quitte à rappeler certains faits afin d’éviter de faire l’apologie d’actes que nous jugeons aujourd’hui immoraux ou criminels.

Sans cela, dans un futur lointain où l’humanité sera végétarienne, les citoyens déboulonneront les statues des omnivores du passé. Tandis que les musées seront reconvertis en maisons hantées avec toutes ces statues de monstres abominables, ces hommes des temps obscurs, ces barbares, ces démons. Tandis que les humanoïdes du lointain futur seront bien entendu l’innocence et la pureté incarnées.

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