Auto-censure : l’avertissement de George Orwell plus pertinent que jamais 

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Comme prévu par George Orwell, la liberté d’expression peut être sérieusement entravée même si les États ne pratiquent pas la censure.

Par Brad Polumbo.
Un article de la Foundation for Economic Education

Règle numéro un : vous vous exprimez à vos risques et périls. Règle numéro deux : ne prenez jamais le risque de commander un article qui contredit le discours convenu. Règle numéro trois : ne croyez jamais un rédacteur en chef ou un directeur de la publication qui insiste pour que vous alliez à contre-courant. Au bout du compte le directeur cèdera à la pression de la foule, le rédacteur en chef sera viré ou limogé et vous serez lâché par tout le monde.

Ce qui précède est un extrait de la préface de George Orwell de La ferme des animaux intitulée « La liberté de la presse » dans laquelle il évoque les effets glaçants de l’influence de l’Union soviétique sur l’édition et le débat public dans le monde, et bien au-delà de ce que permettaient ses lois sur la censure officielle.

Euh, en fait non. Cette citation est extraite de la lettre de démission de Bari Weiss, la journaliste en charge des pages « opinions » du New-York Times, rédigée le mois dernier, dans laquelle elle tire la sonnette d’alarme au sujet de l’hostilité envers la pluralité des idées qui règne sans partage au sein du journal de référence du pays.

Modérément à contre-courant mais loin d’être d’extrême droite sur le plan politique, la journaliste décrit le harcèlement délibéré et la cruauté qu’elle a dû affronter de la part de ses collègues, au point qu’elle n’a pas pu poursuivre son travail :

Mes incursions sur le terrain de la malpensance m’ont fait subir de l’intimidation permanente de la part de collègues qui ne partagent pas mon point de vue. Ils m’ont traitée de nazi et de raciste ; j’ai appris à ignorer les commentaires selon lesquels « j’écrivais encore sur les juifs. » Plusieurs collègues perçus comme amicaux ont été harcelés par leurs collaborateurs. Mon travail et ma personnalité sont ouvertement rabaissés sur les canaux Slack visibles par toute l’entreprise où les rédacteurs qui font les gros titres interviennent régulièrement. C’est là que certains collègues ont insisté pour que je sois exclue de l’entreprise si celle-ci doit vraiment devenir « inclusive » alors que d’autres postent des emojis de hache à côté de mon nom. Ou encore d’autres rédacteurs du New-York Times médisent de moi publiquement en me traitant de menteuse et d’intolérante sur Twitter sans craindre de subir des sanctions pour harcèlement. Il n’y en a jamais.

La lettre de Weiss nous rappelle l’avertissement crucial qu’Orwell avait émis en son temps : pour conserver une société libre et ouverte, les protections contre la censure gouvernementale, quoique primordiales, sont loin d’être suffisantes.

 

« Je ne crois pas avoir jamais dit qu’il est important de collectionner les œuvres des artistes blancs. J’ai dit qu’il est important de ne pas exclure les œuvres des artistes blancs. » Le conservateur qui a dit cela a été accusé de suprématisme blanc et a démissionné.

Pour bien le comprendre, regardez simplement le sort réservé à Weiss et à tant d’autres qui ont osé contrarier la police de la pensée moderne ces temps derniers.  Voici quelques-uns des innombrables exemples de la cancel culture en action :

— Un conservateur de musée de San Francisco a démissionné après une levée de boucliers et une pétition simplement pour avoir déclaré que son musée continuerait à collectionner des œuvres d’artistes blancs.

— Un immigrant palestinien propriétaire d’un commerce a vu son bail résilié et son restaurant boycotté après que des activistes ont exhumé de vieux messages insultants publiés par sa fille sur les réseaux sociaux alors qu’elle était adolescente.

— Un ouvrier hispanique du bâtiment a été viré pour avoir fait un soi-disant geste de suprémaciste blanc, geste qui pour la plupart a toujours simplement signifié « OK ».

— Un footballeur a été expulsé de l’équipe Galaxy de Los Angeles parce que sa femme a publié quelque chose de raciste sur Instagram.

— Le rédacteur en chef des pages opinion du New-York Times a été viré et son collègue a été rétrogradé après qu’ils ont publié une tribune d’un sénateur américain qui défendait un point de vue largement partagé et que leurs collègues démocrates ont affirmé que ces mots « mettaient en danger des vies de Noirs ».

— Un cadre inconnu de Boeing a été récemment pris à partie par la foule et licencié pour un article écrit trente ans plus tôt qui défendait le point de vue selon lequel les femmes ne devraient pas avoir de fonction de combattantes dans l’armée.

— Un analyste de données a twitté les conclusions d’un article de recherche (d’un chercheur noir) au sujet de l’inefficacité des manifestations et a été viré après que des collègues ont déclaré que leur sécurité était menacée.

— Une foule conscientisée, emmenée par des progressistes aussi en vue que le journaliste Paul Krugman, a tenté de faire licencier un économiste de Chicago de son poste de rédacteur en chef d’un journal d’économie pour avoir twitté que le slogan « coupez les vivres à la police » mine les chances que le mouvement Black Lives Matter obtienne de véritables réformes.

Ce ne sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres. On remarque un important point commun : aucun de ces exemples n’implique une censure d’État. Ce sont pourtant des illustrations glaçantes de répression de la liberté d’expression.  Comme David French l’a écrit pour The Dispatch :

« La cruauté harcèle les employeurs jusqu’à ce qu’ils virent les employés. La cruauté harcèle les employés jusqu’à ce qu’ils s’en aillent même s’ils ne sont pas virés. La cruauté augmente le prix à payer pour dire la vérité telle qu’on la conçoit jusqu’au point où on se retrouve à choisir de garder le silence, principalement comme un moyen d’éviter des souffrances. »

« Il existe une différence spectaculaire entre ne pas être d’accord et user de cruauté et de calomnie. Je connais Bari suffisamment pour savoir qu’elle accepte les désaccords. L’autre option est difficile à supporter, même quand on a la peau dure. »

« D’un côté beaucoup de nos lecteurs et de nos collaborateurs sont en désaccord avec @bariweiss – admettons. Mais le fait qu’elle ait été harcelée ouvertement, pas seulement sur les médias sociaux mais sur des canaux Slack internes, ça ne va pas du tout. »

 

« Ce que le Times a fait à @bariweiss est honteux. Ce n’est pas courtois, ce n’est pas dans l’intérêt des lecteurs et la culture bien documentée du harcèlement va être, je l’espère, mise en lumière. C’est la plus grosse affaire de médias depuis des années. »

Ces remarques récentes font écho à ce dont Orwell nous avait prévenus il y a des décennies :

Évidemment il n’est pas souhaitable qu’un ministère ait le moindre pouvoir de censure… mais le plus grand danger pour la liberté de penser et de s’exprimer en ce moment n’est pas l’ingérence directe de [l’administration] ou d’un quelconque organisme officiel.  Si les directeurs de publication et les rédacteurs en chef s’efforcent d’écarter certains sujets de leurs journaux ce n’est pas parce qu’ils ont peur d’être poursuivis, mais parce qu’ils ont peur de l’opinion publique. Dans ce pays la couardise intellectuelle est le pire ennemi que doit affronter un auteur ou un journaliste, et je trouve que ce fait n’a pas été débattu comme il le mérite.

De même, le philosophe britannique Bertrand Russel soulignait dans un discours de 1922 :

« Il est clair qu’on n’est pas libre de penser si le fait de professer certaines opinions vous empêche de gagner votre vie. »

« Une des raisons pour lesquelles je n’aime pas le terme cancel culture – au-delà de sa définition floue – c’est que (comme fake news) il implique qu’il désigne quelque chose de nouveau. Ce n’est pas le cas. Lisez ce discours génial de 1922 de Bertrand Russel : « Liberté de penser et propagande officielle ».

Entre autres choses, Russel – qui s’exprimait en tant qu’athée dans l’Angleterre des années 1920, et donc exclu en diverses occasions, remarquant que les communistes étaient pareillement exclus aux USA – soulignait que la « liberté de penser » est empêchée par bien plus que des sanctions ou interdictions d’État :

Pourtant, dans le monde moderne, les sanctions pénales ne sont que les plus petits des obstacles à la liberté de penser. Les deux grands obstacles sont les sanctions économiques et la distorsion des faits. Il est clair qu’on n’est pas libre de penser si le fait de professer certaines opinions vous empêche de gagner votre vie. Il est clair aussi qu’on n’est pas libre de penser si tous les arguments pour un des camps de la controverse sont perpétuellement présentés sous le meilleur jour possible, alors que les arguments de l’autre camp ne peuvent être découverts que par des recherches assidues. Ces deux obstacles existent dans tous les grands pays que je connais, sauf la Chine qui est le dernier refuge de la liberté. Ce sont ces obstacles qui me préoccupent – leur ampleur actuelle, la probabilité qu’elle s’accroissent, et la possibilité qu’elles diminuent.

Certains pourraient se demander pourquoi il est si important de protéger la liberté d’expression et d’opinion au-delà de la loi. Après tout, si personne ne va en prison pour ça, quelles graves conséquences pourrait-il y avoir ?

Bien que cette logique soit compréhensible au premier abord, elle passe à côté de l’essentiel.

La liberté d’expression en public est le seul moyen par lequel une société peut, à force d’essais et d’erreurs, s’approcher petit à petit de la vérité. C’est l’abolitionniste Frederick Douglas qui a décrit la liberté d’expression comme « le grand rénovateur moral de la société et de l’État. » Ce qu’il voulait dire c’est que seule la parole libre et publique peut remettre en question les orthodoxies en vigueur et faire évoluer la société. Depuis le suffrage des femmes jusqu’au mouvement pour les droits civiques, nous n’aurions jamais autant progressé sur le sexisme et le racisme sans le droit de nous exprimer librement.

Le silence entérine le statu quo. Comme John Stuart Mill l’a formulé :

Si l’opinion est juste, on est privé de la possibilité de remplacer l’erreur par la vérité : si elle est fausse, on perd la perception plus claire et l’impression plus vivace de la vérité produite par la confrontation avec l’erreur, et c’est peut-être un aussi grand avantage.

Ce procédé génial de découverte par la parole libérée exige avant tout que l’État ne s’en mêle pas, mais il ne peut pas se réaliser au sein d’une culture hostile à toute opinion discordante et au débat. Lorsque le fait d’émettre un point de vue différent peut vous valoir la haine de la foule ou menacer votre emploi, seuls les plus puissants dans la société ou ceux dont le point de vue est en phase avec l’orthodoxie du moment pourront parler ouvertement sans crainte.

Orwell et Russel avaient raison en leur temps, même si nous ne le comprenons vraiment qu’aujourd’hui. C’est l’auto-censure induite par la culture, et non pas l’État, qui érode tout autant notre découverte collective de la vérité.

 

Une traduction par Contrepoints de Why George Orwell’s Warning on ‘Self-Censorship’ Is More Relevant Than Ever 

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