Peut-on considérer l’information comme un bien public ?

Reading the newspaper By: Pedro Ribeiro Simões - CC BY 2.0

Le Président Macron semble avoir une bien curieuse idée de la nature de l’information et de la manière dont elle doit être contrôlée. Lorsque le « Ministère de la Vérité » menace de passer de la fiction à la réalité.

Par Johan Rivalland.

Devant un petit comité de journalistes qui en sont restés pantois, notre président a tenu très récemment des propos bien étranges. Devisant sur l’un des grands sujets du moment – la nature de l’information, le caractère de plus en plus relatif de ses sources et la qualité de celles-ci, dont les fameuses fake news — il a qualifié l’information de bien public. Mais il est surtout ensuite allé bien plus loin…

L’information, un bien public ?

Là où on peut, à juste titre, mesurer l’importance de la qualité de l’information, du rôle éthique qui doit être celui des journalistes, et des conséquences que peut avoir la circulation étendue d’informations fausses, on peut s’interroger sur l’idée d’information comme bien public.

Doit-on considérer par là que l’information est un bien dont l’accès est libre et sans restriction (comme la respiration de l’air, l’absorption de quelques gorgées d’eau d’un ruisseau, la fréquentation d’un lieu de promenade ouvert à tous) ? Ou entend-on par là un accès en échange par exemple d’une redevance ou du paiement d’une somme d’argent (comme pour une chaîne publique ou un journal en kiosque) ?

Qu’il y ait paiement ou non, l’idée est a priori que l’on pense à un bien en théorie accessible à tous. Si tel est bien le cas, on peut alors se demander comment doit être géré un bien qui est accessible à tous, mais dont la nature particulière fait que de nombreux risques de désordre existent à partir du moment où la recherche de vérités ou, tout au moins, d’informations fiables, devient difficile et est susceptible d’avoir une incidence vive sur les comportements.

Un problème qui n’est pas nouveau

On sait que la circulation de l’information est une chose délicate et non exempte de manipulations en tous genres (mensonges, propagande, déformation de la réalité, amplification de phénomènes, etc.). Tout au long de l’histoire de l’humanité, des individus, des États, des puissances, en ont usé et abusé avec des intentions pas toujours très saines. Ainsi que l’avait, par exemple, étudié Vladimir Volkoff à travers sa Petite histoire de la désinformation. Il y évoquait d’ailleurs l’action sur « l’opinion publique », ce qui pourrait nous rapprocher de notre questionnement sur l’idée de bien public.

D’autres auteurs – et non des moindres – ont également établi le constat d’une situation paradoxale où l’information n’a jamais été aussi abondante et accessible, et où pourtant les convictions irrationnelles n’ont pour ainsi dire jamais été aussi fortes. C’est le cas de Jean-François Revel dans son ouvrage bien nommé La connaissance inutile, où il posait la question suivante :

Comment expliquer la rareté de l’information exacte dans les sociétés libres, d’où ont disparu en grande partie les obstacles matériels à sa diffusion, si bien que les hommes peuvent aisément la connaître s’ils en sont curieux ou simplement s’ils ne la repoussent pas ?

Or, il est un fait que l’hostilité, voire le rejet, de la connaissance peut aller jusqu’à susciter des polémiques étonnantes et des attaques haineuses à l’encontre de certains auteurs, ou même dériver jusqu’à des comportements de type schizophréniques ou régressifs au-delà de ce qu’on pourrait imaginer.

Un danger pour la démocratie ?

L’enjeu est également démocratique puisque – et c’est l’un des grands sujets d’actualité – on sait que les théories du complot ont tendance à pulluler, amplifiées par l’effet internet et la puissance de diffusion des réseaux sociaux. À tel point que Gérald Bronner a, à travers ses nombreux ouvrages, disséqué les ressorts et mécanismes de la fausse information, pouvant conduire à ce qu’il a appelé La démocratie des crédules. Il y présente la puissance des mythes et leur influence forte sur les comportements humains, parfois collectifs :

En effet, ces mythes sont fondés sur un effet de dévoilement très satisfaisant pour l’esprit, un sentiment proche de ce que nous ressentons lorsque nous découvrons la solution d’une énigme (…) Par ailleurs, celui qui fait sien le mythe du complot a le sentiment d’en savoir davantage que le quidam et d’être donc moins naïf que lui. De là, il n’est pas toujours aisé de le convaincre de l’inanité de ses arguments, car il voit vite son interlocuteur comme le médiateur d’une doctrine officielle qu’il entend combattre.

Et c’est bien là qu’intervient la discussion d’Emmanuel Macron avec les journalistes qu’il recevait. Comment éviter que l’on se trouve – de plus en plus – dans des dérives telles que la parole de monsieur Tout le monde acquiert le même poids que celle de journalistes, d’experts, de scientifiques, de spécialistes de certaines questions ?

Une problématique que posaient déjà en quelque sorte, parfois maladroitement – donnant lieu à diverses interprétations — Pierre Cahuc et André Zylberberg, à travers leur ouvrage Le négationnisme économique. Reposant sur trois piliers – l’ethos, le pathos et le logos – les auteurs déploraient le manque d’équilibre entre les types d’invités sur les plateaux d’émissions de débats, aboutissant à une surenchère médiatique dans le registre de l’émotion, du spectacle et des arguments fallacieux, les chaînes organisant ces débats recherchant, bien entendu, un certain niveau d’audimat.

Quand ce n’est pas un autre cirque médiatique qui est organisé pour le plus grand plaisir de spectateurs et sous couvert de Grand débat, comme on l’observe également depuis quelques temps. Reconnaissons à notre président la légitime préoccupation qui consiste à se poser, dans ces conditions, la question de la validité de l’information telle qu’elle a de plus en plus tendance à circuler. Surtout lorsque, comme l’écrivait Jean-François Revel, les mécanismes en œuvre sont particulièrement complexes :

L’obstacle à l’objectivité de l’information, en démocratie, n’est plus ou très peu la censure, ce sont les préjugés, la partialité, les haines entre partis politiques et familles intellectuelles, qui altèrent et adultèrent les jugements et même les simples constatations. Plus encore parfois que la conviction, c’est la crainte du qu’en-dira-t-on idéologique qui tyrannise et qui bride la liberté d’expression. Ce qui paralyse le plus, quand la censure a cessé d’exister, c’est le tabou.

Doit-on réinstaurer la censure ?

À propos de censure, est-il bien certain qu’elle ait disparu ? Et n’assiste-t-on pas, au contraire, à une tentation de sa résurgence ? Et c’est là que cet article veut en venir.

Car notre président, face aux journalistes, partant de l’idée que l’information est un bien public (même lorsqu’elle provient d’entreprises privées), estime du rôle de l’État d’en assurer la neutralité. Oui… vous avez bien lu ! Et donc, afin de s’en assurer, propose… de financer des structures qui seraient chargées d’y veiller. Des journalistes – sortes de gardiens du temple – seraient alors subventionnés (fonctionnarisés ?), avec pour rôle impérieux de contrôler la validité de l’information. On a peine à y croire.

Un ministère de la Vérité ?

Et c’est là que le journaliste de l’hebdomadaire Le Point dont l’article est en référence dans le premier lien tout en haut de cette page, a la bonne idée de se référer à Georges Orwell et son 1984. On est en pleine fiction : irait-on jusqu’à créer une sorte de ministère de la Vérité ? En vertu de quoi l’État se mettrait-il à contrôler l’une des libertés les plus précieuses de l’être humain, la liberté d’expression ?

Mais voilà… Comme le remarque à juste titre Nicolas Lecaussin dans un article sur la loi contre les fake news :

En quoi les avantages accordés par l’État seraient-ils moins dangereux pour la fiabilité de l’information que les rémunérations données par des tiers ?

Tout en relevant qu’un certain nombre de journaux sont déjà subventionnés et bénéficient d’avantages fiscaux… Jusqu’à faire croire en la défense de ce qui se présente bien plutôt comme un faux pluralisme.

Les journalistes (d’État) au-dessus de tout soupçon ?

En quoi les journalistes subventionnés d’aujourd’hui, ou semi-fonctionnaires de demain (?), pourraient-ils être considérés comme des garants d’une information fiable ? Ne constate-t-on pas déjà régulièrement qu’ils ne sont pas toujours – loin de là – neutres dans leur approche de l’information ? N’ont-ils pas tendance – et l’erreur est humaine, car il ne s’agit pas nécessairement de mauvaise foi – à informer et désinformer, à l’instar de ce que tente de démontrer Ingrid Riocreux lorsqu’elle évoque la fabrique du consentement ? De même, Gérald Bronner, déjà cité plus haut, note que :

Tous ces errements médiatiques ne révèlent pas plus que ceci : les journalistes et les commentateurs en général, sont des hommes comme les autres. Ils sont victimes d’illusions mentales et contaminés par des enjeux idéologiques, mais cette fragilité habituelle de l’esprit humain est amplifiée par l’urgence à délivrer une information à laquelle les contraint le monde médiatique.

Éviter toute dérive autoritaire

Nous n’en sommes plus à l’époque de l’ORTF. Encore moins de l’Union soviétique et sa Pravda (comme l’évoque le journaliste du Point). Pas plus que nous ne sommes dans un pays contrôlé comme la Chine. Les technologies sont là, l’information – quelle que soit sa nature — circule vite. Cela ne va pas sans poser des problèmes. Mais pour autant, doit-on en passer par des solutions extrêmes ? Mesure-t-on bien toutes les implications d’idées aussi stupéfiantes que celle qu’a étonnamment évoquée le Président à ces journalistes ?

Je ne sais quelle mouche l’avait piqué lorsqu’il a émis cette idée, comme il a tendance à en émettre d’autres ces temps-ci, mais je ne peux croire un seul instant que tout ceci soit bien sérieux et que l’on pourrait s’acheminer vers de telles dérives.

Face à cette tentation autoritaire, n’est-il pas plutôt souhaitable d’en passer par l’argumentation, encore et encore, par le débat, ou encore par des initiatives intéressantes (à l’image de ce que propose l’Université Paris Descartes à l’ensemble de la communauté des chercheurs, professeurs et étudiants, mais même au-delà, en créant un cahier spécial destiné à argumenter en réponse aux attaques portées à l’esprit scientifique à travers les « fake news ») ? C’est bien là une démarche plus saine que de prétendre contrôler la liberté d’expression et risquer d’aboutir – on peut le craindre – à des esprits qui se braquent plus que jamais et des révoltes encore accentuées contre un pouvoir qui ne pourrait alors qu’inspirer davantage de méfiance et de perte de confiance.

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