L’enfer est pavé de bonnes intentions (10) : l’Europe

L'Union Européenne, une nouvelle URSS (Crédits : éditions du Rocher, tous droits réservés)

L’Europe est un sujet qui nous a toujours été vendu comme répondant à de nobles intentions. Mais de quelle Europe parle-t-on ?

L’Europe est un sujet qui nous a toujours été vendu comme répondant à de nobles intentions. Certes. Mais de quelle Europe parle-t-on ? Et la prééminence du politique sur tous les sujets ne fausse-t-elle pas tout débat de fond, menant petit à petit à l’enfer de la désillusion ?

Par Johan Rivalland

En matière d’Europe, on est constamment dans la caricature ou la simplification (et, en pratique, dans la complication).

Au lieu de répondre à une logique claire (on connait, depuis l’origine de la construction européenne, les grandes lignes opposées en la matière), les débats prennent trop souvent une orientation excessivement politique et éminemment contradictoire, creusant un fossé croissant entre les élites et le peuple votant, qui exprime alors un rejet assez net face au caractère inconstant et mal assumé des politiques en la matière.

Mais que sait-on, au juste, des réelles motivations des uns et des autres, à l’origine de la construction ? Et si les bonnes intentions cachaient parfois des réalités bien plus inavouables ?

Retour sur une idée oubliée, qui a pourtant été un moteur de l’action de certains : « la maison commune européenne ».

L’Europe, une nouvelle URSS ?

L'Union Européenne, une nouvelle URSSTelle est la question très crue et qui interpelle que pose, en titre de l’un des ouvrages, datant de 2005, l’ancien dissident soviétique Vladimir Boukovsky, qui manifeste à travers cet écrit prophétique toute sa vigilance et son écœurement face à l’aveuglement dont nous serions, selon lui, collectivement atteints en Occident.

Alors qu’en référence au Nazisme les démocrates scandent un « Plus jamais ça », l’auteur remarque que rien de comparable n’est énoncé à l’encontre des communistes de l’ex-URSS qui, pour une large part, exerceraient encore des responsabilités dans nombre de pays et, pire, pourraient abandonner leur temporaire profil bas d’ici quelques années pour regagner toute leur morgue.

L’extrême indulgence avec laquelle on les traite fait dire à l’auteur que, contrairement à ce que l’on croit, nous n’aurions pas remporté la Guerre froide et celle-ci ne serait même pas terminée.

Plus préoccupant, nous ne verrions pas que, insidieusement, sous les dehors de vertueux principes tels que liberté, paix, progrès et droits de l’homme, l’Europe aspirerait tout autant à apporter le bonheur à l’humanité que son prédécesseur soviétique.

Et, de la même manière, sans pour autant aller jusqu’à parler « d’ennemi du peuple », tout opposant critique à l’Union européenne se trouverait discrédité et assimilé à quelqu’un de peu fréquentable (sans que ce soit l’unique sujet, l’auteur le montre, pour lequel la liberté d’expression est sujette à caution).

Or, si en apparence l’Union européenne ne semble en aucun cas comparable à l’URSS, Vladimir Boukovsky observe avec inquiétude qu’en profondeur il n’en est rien. Les convergences, similitudes et principes communs sont, de son point de vue, frappants et ce sont eux qu’il propose d’analyser, à travers une série de comparaisons simples mais stupéfiantes.

La « maison commune européenne »

Puis, l’auteur revient rapidement sur l’histoire de la construction de l’URSS, en rappelant notamment les fortes collusions entre communistes et socialistes ou socio-démocrates qui régnaient à l’origine entre-eux, leur divergence portant non sur le but à atteindre, mais les moyens d’y parvenir (violence, terreur, exécutions et dictature du prolétariat pour les uns contre réformisme pour les autres). « Deux manières de cuire le homard », pour reprendre l’analogie de V. Boukovsky.

Rappel capital, puisque l’auteur montre que les socialistes et socio-démocrates ont toujours constitué les meilleurs alliés de l’URSS durant les phases de détente, ne cessant d’espérer la grande convergence qui aurait certainement lieu un jour.

Pire, l’essentiel de l’ouvrage porte sur la manière dont Mikhaïl Gorbatchev a anesthésié les élites et les peuples européens en lançant son idée de « maison commune européenne ». Comme le résume une formule tout à fait révélatrice et sans ambiguïté de l’hiérarque soviétique lui-même devant ses pairs, l’objectif sous-jacent est d’ « étrangler en étreignant ».

De là, s’en suivent de nombreuses références à des archives montrant le détail de la stratégie (visant à évincer les États-Unis de l’Europe, plutôt que de diviser celle-ci, pour mieux ensuite la fondre dans l’empire soviétique, tout en remédiant aux problèmes fondamentaux de celui-ci, au bord du gouffre), ainsi que des dialogues édifiants avec les principaux responsables socialistes européens. Un véritable détournement du projet européen par les forces socialistes enfin réunies et qui aurait pu aboutir si l’URSS n’avait succombé, comme on le sait, à ses maux profonds. Effrayant.

L’ouvrage s’achève, enfin, sur d’autres révélations incroyables, comme celle des révolutions des pays de l’Est (Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie…), qui en réalité étaient des opérations de désinformation montées par Moscou pour restaurer un socialisme bon teint et qui ont mal tourné, sous-estimant le réel désir de liberté des peuples.

Vladimir Boukovsky montre ensuite pourquoi le socialisme n’est pas fini et le projet de « maison commune européenne » nullement abandonné. Très inquiétant.

Et ce n’est pas tout. D’autres « surprises » émaillent cet essai.

Un ouvrage décapant, qui ne manque pas d’interpeller et faire réfléchir, même si tout cela peut sembler maintenant bien loin en cette période de doute et de « crise » de l’idée d’Europe.

Vladimir Boukovsky, L’Europe, une nouvelle URSS ?, Éditions du Rocher, septembre 2005, 179 pages.