Hong Kong : l’orgueil chinois réveille le souvenir des guerres mondiales

Sunrise over Hong Kong by slack12 (CC BY-NC-ND 2.0) — slack12, CC-BY

À Hong Kong, l’orgueil chinois rappelle de mauvais souvenirs historiques, dont ceux de l’Allemagne et du Japon qui ont déclenché des catastrophes mondiales.

Par Yves Montenay.

Hong Kong est la « poule aux œufs d’or » de la Chine. Est-ce cela qui fait hésiter le président Xi à commettre un nouveau Tienanmen ?

L’orgueil et le réalisme sont en concurrence en Chine. Cet orgueil d’une puissance montante rappelle de mauvais souvenirs historiques, dont ceux de l’Allemagne et du Japon qui ont déclenché des catastrophes mondiales.

Pourquoi évoquer tout cela au moment où la Chine menace Hong Kong d’un nouveau Tienanmen ? « C’est une « affaire intérieure » qui ne regarde pas les étrangers » disent les Chinois.

Ce n’est pas si simple.

Hong Kong, zone d’exceptions et poule aux œufs d’or pour la Chine

Rappelons que Hong Kong ce n’est pas simplement quelques rochers couverts de gratte-ciels. Des gratte-ciels il y en a beaucoup d’autres en Chine continentale. Ce qui importe, ce sont les hommes qui y sont.

« Vous êtes Chinois » leur répètent les continentaux. Juridiquement, oui : le traité qui définit le statut actuel de Hong Kong en fait « une région administrative spéciale de la république populaire de Chine » ce qui est illustré par la notion « un pays, deux systèmes », comme le rappelle le sinologue Jean-Philippe Béja dans une tribune publiée dans Le Monde.

Mais en pratique, non. Les deux langues officielles sont le cantonais et l’anglais, pas le mandarin. Les grands-parents parlent même le dialecte de Shanghai, car ils faisaient partie de l’élite économique chinoise qui a fui en 1949 à l’arrivée des communistes. Bien sûr, on parle le mandarin quand il le faut mais c’est une langue étrangère. Par ailleurs on est souvent chrétien, ce qui n’est pas très bien vu sur le continent.

Et puis, on est resté un peu Britannique et pas seulement par la forme et la couleur des cabines téléphoniques et des autobus. On est financier, ouvert sur le grand large, traitant avec le monde entier. On bénéficie d’une police et d’une justice restées britanniques, car indépendantes et non corrompues, ce qui est exceptionnel dans cette région du monde.

L’autonomie promise jusqu’en 2047 donne à Hong Kong un système juridique très particulier, toujours très britannique, sa propre monnaie (le dollar de Hong Kong) et bien d’autres particularités.

Hong Kong est l’économie la plus libérale au monde depuis 1995 d’après la fondation américaine Heritage Foundation.

Et cette ouverture sur le reste de la planète n’est pas seulement financière et commerciale mais aussi éducationnelle et intellectuelle. Les médias traitent sans censure du monde entier contrairement à ce qui se passe sur le continent coupé du reste du monde par « la Grande muraille d’Internet ».

Un habitué me disait : « Dans une usine, à 20 mètres de distance, je peux distinguer le Chinois du continent de celui de la diaspora (Hong Kong, Taïwan, Singapour et les minorités présents dans les autres pays). »

Le résultat n’étonnera pas les Occidentaux démocrates et libéraux : les 7 millions d’habitants ont un niveau de vie de 47 000 dollars (contre 39 000 en France par exemple).

Hong Kong est le 3e centre financier et le 5e port mondial et assure une forte part du commerce extérieur chinois.

C’est une base indispensable pour les investisseurs étrangers sur le continent. Bref non seulement une ville riche et très développée, mais aussi une poule aux œufs d’or pour la Chine !

Que deviendront les Chinois de Hong Kong en cas de conflit ?

Et pour certains Chinois… souvenez-vous de la scène de la mort du « seigneur de la guerre » décrite par Lucien Bodard dans son livre Monsieur le consul après un massacre d’étudiants : le mourant tue ses concubines, appelle le consul de France et lui demande de transmettre à ses enfants étudiant à l’étranger le numéro de son compte à la banque de l’Indochine à Hong Kong. Il y a de cela un siècle, mais massacres et comptes à l’étranger sont toujours d’actualité !

Sans parler de la participation massive de l’élite politique chinoise dans l’immobilier de Hong Kong qui s’effondrerait en cas de départ de la partie la plus riche de la population.

En effet, dans l’immobilier comme dans la finance, le commerce international et bien d’autres domaines, rien ne peut se faire sans les hommes.

Les financiers d’Hong Kong ont sûrement déjà pris leurs précautions, et beaucoup ont des doubles passeports. Ils partiront en cas de coup dur.

Certes la majorité des simples citoyens peut être bloquée par la police et empêchée de sortir. Certains y arriveront quand même, et, pour les autres, que deviendra leur travail s’ils perdent leur motivation et surtout leur liberté d’action, donc de pensée, et leurs contacts ?

Et pourtant, on craint aujourd’hui, en cette fin d’août 2019, que l’orgueil chinois l’emporte sur le réalisme.

Les précédents en Allemagne et au Japon inquiètent

L’orgueil chinois rappelle de mauvais souvenirs : l’Allemagne puis le Japon ont fait leur crise d’orgueil, qui s’est dramatiquement terminée non seulement pour eux, mais aussi pour le monde.

La première crise d’orgueil de l’Allemagne date de 1871. Orgueil d’être passé de la Prusse à l’empire allemand, « le Deuxième Reich », d’avoir battu la France et d’avoir pris les terres « germaniques » d’Alsace et de Lorraine, de battre les commerçants anglais jusqu’au fond de l’Asie, d’être des cadres omniprésents en Europe centrale et orientale jusqu’au fond de la Russie, sans parler des puissantes minorités d’Amérique latine et de quelques colonies.

Cet orgueil est une des causes de la catastrophe européenne de 1914–18. Et cet orgueil va rebondir quand Hitler proclamera que l’Allemagne n’a pas été vaincue en 14-18 mais seulement « vendue par des Juifs ». Son orgueil lui fait attaquer la Terre entière. L’Allemagne sera détruite, amputée d’une bonne part de ses territoires, divisée en deux États tandis que les minorités allemandes sont expulsées. Mille ans d’expansion allemande disparaissent. Mais à quel prix pour la France et l’Europe !

Le Japon fermé depuis des siècles découvre brusquement l’Occident dans les années 1860. Le rattrapage est rapide et rappelle celui de la Chine d’aujourd’hui. En 1905 il écrase les Russes, des Occidentaux certes, mais alors au début de leur développement. Il participe au semi-dépeçage de la Chine aux côtés des Européens. Il annexe Taïwan et la Corée. Neutre pendant la Première Guerre mondiale, il en profite économiquement. En 1941, allié de l’Allemagne, occupant une partie de la Chine, son orgueil le lance à l’assaut des États-Unis. Là aussi c’est la défaite, mais à quel prix pour lui-même et tous ses voisins !

Il tentera de prendre sa revanche sur le plan économique. Ce sera mieux réussi et vers 1980 on parle du Japon future première puissance économique mondiale.

Mais construire la route du futur n’est pas aussi facile que de rattraper ceux qui l’avaient défrichée, et le Japon stagne maintenant depuis 30 ans. C’est une des raisons qui m’amènent à croire que le « miracle » chinois ne durera pas, une autre raison étant sa crise démographique.

L’orgueil chinois en pleine escalade… jusqu’à la guerre ?

Les dirigeants chinois ayant précédé le président Xi étaient très prudents : « certes, nous progressons, mais nous sommes toujours un pays pauvre, nous ne voulons bousculer personne et cherchons à avoir les meilleures relations avec le reste du monde… ».

Le ton a ensuite beaucoup changé avec les menaces sur Hong Kong et Taïwan, les revendications puis l’annexion de facto de la mer de Chine du Sud, la répression des Tibétains et des musulmans, notamment au Sinkiang, une rhétorique nationaliste sur le plan militaire mais aussi économique.

Le reste du monde, longtemps fasciné par l’importance du marché chinois et rassuré par le retard de développement, commence à changer d’attitude.

Le président Trump a brutalement mis les pieds dans le plat.

La coopération avec l’Afrique (cf « Chinafrique, mythes et réalités ») et le projet des « routes de la soie » lancés comme des relations non coloniales et « gagnant-gagnant » sont maintenant regardées avec suspicion.

Les entreprises étrangères rechignent à continuer à investir dans un pays où leur propriété intellectuelle est pillée et où les cellules du parti leur donnent des « conseils » très directifs. Certains Chinois doivent regretter in petto le réalisme des dirigeants précédents.

Mais l’orgueil est un sentiment puissant, souvent irrésistible comme nous l’ont rappelé les exemples historiques ci-dessus. Il peut même pousser à tuer la poule aux œufs d’or. Puis à attaquer Taïwan, une vraie guerre cette fois, surtout si les États-Unis tiennent parole de soutenir ce pays. Bref on retrouverait l’engrenage dans lequel sont tombés l’Allemagne et le Japon.

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