Le problème (fâcheux) de la mesure de la croissance

Monopoly Money by FreddieBrown(CC BY-NC 2.0)

Le niveau de la croissance est-il sous-estimé ? Les conséquences très loin d’être anecdotiques que cela induit.

Par Johan Rivalland.

Nous évoquions récemment, dans un tout autre contexte, plus passionnel, le fantastique impact que l’innovation et le progrès technique peuvent avoir sur la croissance et la richesse, et comment, via les meilleures performances en termes de productivité qu’ils peuvent induire, on peut en espérer de substantiels bénéfices pour le plus grand nombre – même si le bien-être ne se réduit pas aux dimensions économiques ou matérielles, mais c’est un autre sujet.

Un article récent de Martin Feldstein, datant du printemps 2017 et faisant l’objet il y a peu d’une évocation dans un article de l’hebdomadaire Le Point, revient sur un objet de débat et de recherche bien connu en économie : celui de la mesure de la croissance. L’économiste américain pose une question fondamentale et dont les conséquences sont loin d’être anecdotiques :

Les données officielles sous-estiment-elles le niveau de production et quelles incidences une telle erreur de mesure peut-elle avoir sur les équilibres politiques et économiques ?

La mesure de la croissance

Ainsi que commence par le rappeler Feldstein, la mesure habituelle de la croissance se fait à l’aide du PIB nominal, qui calcule le niveau de production d’une économie, que l’on compare à celui de l’année précédente. Par commodité, on se base sur la mesure des dépenses des différents agents économiques. D’où la fameuse équation macroéconomique PIB = C + I + G + (X – M), où C représente les dépenses de consommation des ménages, I les dépenses d’investissement des entreprises, G les dépenses publiques, X les exportations et M les importations.

Parmi les critiques habituelles de ce type de mesure – en faisant abstraction du peu d’attrait des libéraux pour les agrégats macroéconomiques, peu évocatrices des réalités microéconomiques, c’est-à-dire de ce qui peut être vécu ou ressenti à l’échelle d’une localité ou à celle des individus – on fait généralement remarquer qu’elle n’intègre pas la réalité d’éléments dans certains cas significatifs comme le marché noir ou le travail à domicile d’un parent au foyer par exemple. Martin Feldstein ne manque d’ailleurs pas de les évoquer. Mais il va plus loin…

Les interrogations sur la société post-industrielle

Mais si l’on commence par revenir un peu en arrière, nous pouvons rappeler que la croissance est une grandeur économique que de nombreux auteurs ont étudié de manière approfondie. À l’image de Simon Kuznets, notamment, puis de John Hicks, qui en ont estimé les facteurs prépondérants à l’ère de l’industrie florissante (croissance de la productivité du travail, transferts de main d’œuvre vers l’industrie, révolution des modes de transport et de communication, urbanisation, etc.).

Parmi ces facteurs, le progrès technique – mis en lumière en France notamment par Jean Fourastié et Alfred Sauvy — qui trouve en grande partie son origine dans les progrès de la science et de la technique. Autant d’auteurs qui avaient anticipé le caractère transitoire de l’économie industrielle devant déboucher sur la société tertiaire que nous avons effectivement connue. Et qui avaient donc bien identifié les progrès de la productivité comme un facteur essentiel de la prospérité de masse.

Cependant, cette transition vers la société post-industrielle n’était pas sans susciter des interrogations, voire de réelles craintes. Notamment celle de déboucher sur une activité moins pourvoyeuse d’emplois qu’avant, où le progrès technique serait probablement moins manifeste. Or, il y a eu entre-temps l’avènement des technologies de l’information et de la communication. Qui suscitait dès les années 1960 le relatif scepticisme d’un autre grand théoricien de la croissance, Robert Solow. Corroboré par le sombre constat largement partagé par nombre d’économistes sur le net ralentissement des progrès de la productivité depuis lors. Qui semble bien se vérifier dans les faits, du moins les mesures qui en sont faites.

En réalité, un certain nombre d’économistes commencent à penser que c’est la mesure de la productivité elle-même qui serait aujourd’hui sujette à caution. Et nous en revenons donc à Martin Feldstein…

La croissance de la part du numérique dans la production et sa nette sous-estimation

Si Feldstein évoque encore d’autres facteurs non négligeables que ceux précédemment cités, comme les activités bénévoles (La Croix Rouge, Les Restau du Cœur, etc.), c’est surtout aujourd’hui la part du numérique qui est, selon lui, nettement sous-estimée. Or, l’inflation est prise en compte dans le calcul d’un PIB réel, qui sert de référence. Elle est donc, de fait, forcément sur-estimée – ce qui induit un PIB quant à lui sous-estimé. En effet, ne sont ainsi pas considérés dans le calcul de l’inflation, et donc du PIB réel, des éléments devenus par exemple aussi courants que :

  • la gratuité pour le consommateur de nombreux services du net ;
  • les services de sites d’information comme Wikipedia (ou Wikiberal) ;
  • les quantités prodigieuses de données livrées gratuitement par les utilisateurs d’internet sur leur profil aux sociétés comme Facebook, puis aux annonceurs (ce que l’on nomme le Big Data) ;
  • les très nombreux échanges contractés via l’économie numérique, générant des revenus qui, in fine, finissent par se traduire par une consommation sur les marchés non dématérialisés, souligne l’économiste américain ;
  • les baisses de coûts dans certains cas engendrées par les progrès techniques dans le numérique, qui facilitent par exemple les réservations d’hôtellerie depuis son domicile, et des tas d’autres services analogues. Ce qui aboutit à moins de travail et de capital utilisés pour ce type d’activité, et donc théoriquement… une moindre croissance du PIB.

Les conséquences pratiques

La première conséquence de cette sous-estimation du revenu national est la sous-estimation des indicateurs de productivité. À telle enseigne que l’on en a peut-être conclu hâtivement, ces dernières années, que la croissance de la productivité était notoirement en baisse. Pas si étonnant, remarque Martin Feldstein, lorsque l’on sait que les comptables nationaux continuent de se baser sur des mesures de quantités physiques de biens ou services. Mais quid du nombre de nuitées facturées pour des locations entre particuliers, par exemple (ce qui est loin désormais d’être anecdotique) ?

Ce qui peut expliquer aussi l’apparente contradiction qu’il y a entre l’extraordinaire invention que représente l’économie numérique et la baisse des indicateurs de productivité.

La deuxième conséquence, tout aussi significative, est le biais de perception concernant la santé de l’économie – dans le cas de Feldstein, américaine – conduisant à croire qu’elle va mal. Et qui conduit de nombreux Américains à exprimer de la crainte quant à l’avenir économique de leurs enfants. À rebours de ce qu’ils peuvent constater à un niveau micro-économique, mais influencés par l’annonce de taux de croissance réduits (1,4 % sur 20 ans). Au point de susciter une hostilité croissante envers le libre-échange et le capitalisme. Rien de moins.

En 2016, 29 % des Américains interrogés par Gallup pensaient que l’économie américaine était pauvre. Au niveau individuel, pourtant, deux tiers des Américains pensaient que leur niveau de vie et de confort s’étaient plutôt améliorés.

Et la troisième conséquence – ce qui montre bien à quel point le sujet est extrêmement sérieux et préoccupant – les erreurs de mesure induisent alors de mauvais choix de politique économique, politique de taux d’intérêt bas notamment, qui a pour conséquence d’accroître les risques potentiels d’instabilité financière.

Si le taux d’intérêt réel est inférieur au taux mesuré – voire négatif – alors les choix d’épargne des ménages sont faussés et ceux des banquiers centraux tout autant.

Une approche plus qualitative

On perçoit donc, à travers les justes observations de Martin Feldstein et d’autres auteurs y compris français, l’enjeu fondamental que constitue la recherche des économistes pour tenter de se rapprocher de la réalité. Et il semble évident qu’à l’ère du numérique et de toutes ses implications, nous ne pouvons plus raisonner en termes purement quantitatifs. Le temps, la compétence, le bien-être, la disponibilité, l’attention portée aux autres, et quantité d’autres facteurs immatériels sont autant de facteurs qui renforcent le retour à l’idée d’analyse subjective de la valeur et doivent révolutionner notre manière de penser. Il en va sans doute de l’avenir de nos choix économiques et politiques.