Mettre fin au mouvement des Gilets jaunes ? Rien de plus facile

Gilet jaune karl lagerfeld — Adriana Perez , 26 août 2008 , CC

Ce ne sont pas de nouvelles initiatives que les Français désirent ; c’est la révocation d’anciennes initiatives. OPINION

Par Erik Svane.

Plus il y a d’interdits et de prohibition
plus le peuple s’appauvrit ;
… plus se multiplient les lois et les ordonnances,
plus foisonnent les voleurs et les bandits

— Lao Tseu, Tao Te King
(Le Livre de la Voie et de la Vertu)

L’une des critiques les plus pointues à l’encontre des Gilets jaunes serait la façon dont ils laisseraient leur colère prendre le dessus et dont ils refuseraient de participer aux règles les plus élémentaires de la démocratie, pour ne pas parler des règles élémentaires du savoir-vivre.

« En démocratie, le débat doit être pacifique » dit par exemple dans Les Échos Jacques Hardy, un professeur des universités qui veut « rappeler fermement ces règles »aux membres de « la jacquerie » : « la démocratie sociale… est la sève du
vivre ensemble patiemment construit depuis la fin de la seconde guerre
mondiale » et « les idées peuvent s’exprimer librement sous réserve que
leurs manifestations ne mettent pas en péril l’ordre public. »

Dans un article de Contrepoints, Patrick Aulnas soutient que :

Le mouvement des GJ devient dangereux pour la pérennité de notre démocratie. La démocratie ne peut être la mise en demeure en 2019 d’un Président élu en 2017. La démocratie ne peut être le refus de dialoguer.
La démocratie ne peut être l’injonction d’annuler des réformes qui sont la mise en œuvre d’un programme accepté démocratiquement. Il faut choisir : le débat raisonnable et l’inéluctable compromis démocratique ou la violence des passions habilement entretenue par les extrémistes.

L’on se plaint que les Gilets jaunes ne montrent pas suffisamment de respect envers la démocratie, envers la République, envers le président de la République, envers le gouvernement, envers la maire de Paris, envers les policiers, envers le Code de la route, envers la limite de vitesse (une expression orwellienne qui, de fait, devrait s’appeler « la limite de lenteur », d’où, précisément, la colère des Français ; pour chaque chauffard qui mérite effectivement d’être sanctionné, gageons que 499 Français sont punis parce que, selon l’opinion (vorace) du gouvernement, ils ne
roulaient pas assez lentement).

Le respect est réciproque

Ce sont des belles paroles, certes, mais une question fondamentale s’impose : en tant que valeur, le respect n’est-il pas une valeur mutuelle et réciproque ?

Dès lors que le respect serait une valeur mutuelle, est-on en droit de se demander à quel point les politiciens français, nationaux ou locaux, et le contenu des lois qu’ils ont passé font preuve de respect envers le peuple qu’ils sont supposés servir ?

Passons en revue les mesures qu’a fait passer le gouvernement français depuis que Emmanuel Macron a accédé à l’Élysée, surtout ces six derniers mois :

Avant la hausse des taxes sur le carburant, il a fait voter une loi permettant aux mairies de doubler et même de tripler les PV de stationnement.

Il a fait voter des lois augmentant les prix des carburants, du contrôle technique, augmentant le nombre de points qu’on peut perdre sur le permis de conduire, etc.

Il a fait installer des radars de plus en plus performants et de plus en plus sournois.  Tout comme, en Union Soviétique, le secteur militaire était le seul qui réussissait à accomplir des prouesses, le seul domaine qui semble se porter à merveille en France — mais alors, c’est ici le summum de la technologie ! — c’est la technologie des engins censés surveiller et matraquer son peuple. Peut-être devrait-on parler d’un complexe radaro-industriel ?

Cela dure depuis 15 ans, bien sûr, mais sous le gouvernement d’Édouard Philippe, il a été décidé de céder les radars mobiles aux mains de sociétés privées en recherche de bénéfices et du plus gros rendement.

Surtout, le Premier ministre Édouard Philippe a imité Anne Hidalgo sur le périphérique parisien et a accompli le 1er juillet 2018 ce qu’aucun pays en Europe ou même en Occident n’a jamais fait : aller contre le progrès et baisser la limite de lenteur (pardon, de vitesse) sur les routes secondaires de 90 km/h à 80 km/h.

De fait, ce n’est pas avec les Gilets jaunes que la révolte a commencé ; c’est pendant l’été 2018 avec la destruction des radars dans tout le pays.

Et la goutte d’essence qui a fait déborder le réservoir du trop-plein fiscal, c’est la hausse des taxes sur le carburant.

Quelques questions pour le gouvernement et pour ceux qui critiquent les Gilets jaunes :

  • Pourquoi insiste-t-on pour que les Français parlent calmement et posément avec des politiciens qui ne leur montrent que du mépris ?
  • Est-ce que mettre les Français sous un système de surveillance permanent est censé leur montrer du respect ? Est-ce que traiter les Français comme des vaches à lait est censé leur montrer du respect ?
  • Quand ces mesures sont passées, où était-il, ce débat tant vanté, où était cette discussion vantée jusqu’aux nues ?

On dit aux Gilets jaunes de faire preuve de respect pour les « gouvernants… désignés par des élections libres » tandis que Patrick Aulnas ajoute que « la démocratie ne peut être [ni] le refus de dialoguer [ni] l’injonction d’annuler des réformes qui sont la mise en œuvre d’un programme accepté démocratiquement ».

On pourra répondre que si le candidat Emmanuel Macron, ses candidats aux législatives, et le mouvement LREM dans son intégralité avaient montré un tant soit peu de respect pour les électeurs pendant la campagne de 2017, ils auraient peut-être annoncé toutes les mesures liberticides et appauvrissantes qu’ils avaient l’intention de prendre.  (« Nous avons de bonnes nouvelles pour vous, chers concitoyens : si nous gagnons les élections, nous vous promettons de doubler le montant des amendes de stationnement — voire de les tripler ! Mieux : nous vous promettons d’augmenter le nombre de PV et de points perdus, en baissant artificiellement la limite sur 400 000 km de routes secondaires ! »).

Un membre du gouvernement prétend que seul 1 Français sur 50 fait partie des Gilets jaunes. En effet, personne ne peut nier qu’une grande partie de la population semble tellement aveuglée qu’elle croit qu’une solution à court terme (« c’est bon ! ça suffit ! Ça nous fatigue, à la longue ! rentrez chez vous ! ») va régler le problème. Ça ne veut pas dire que la majorité a raison.

L’un de ceux qui ne font pas partie des Gilets jaunes est un directeur de théâtre de ma connaissance ; celui-ci me disait qu’il faut que cela s’arrête, il n’y a pas plus de 3-4 actes au théâtre, qu’ils mettent un terme à leurs protestations.

Je lui ai demandé comment il s’attendait à ce que le citoyen lambda aille voir l’une de ses pièces de théâtre quand (en admettant que ce dernier ait encore son permis) il a deux fois plus de PV qu’avant et lorsque certaines de ces amendes auront doublé ou triplé.

Cela vaut pour le reste de l’économie, bien sûr, que ce soit l’achat de livres (classiques ou bandes dessinées), le départ en vacances (à l’étranger ou en France) ou le passage hebdomadaire au supermarché (caviar ou jambon) : comment les citadins dans ces secteurs — dans tous les secteurs de la société — qui se disent fatigués par les confrontations et qui sont opposés à la continuation des protestations (ceux qui, de fait, demandent une solution à court terme) vont-ils s’épanouir dans les mois, dans les années à venir, quand l’appauvrissement des citoyens et leur mise en situation de dépendance a été décidé par l’État ?

Alors, terminons sur une note positive : on nous a dit que les Gilets jaunes sont trop désordonnés pour se mettre d’accord sur ce qu’ils veulent.

Mais ce n’est pas ce qu’ils veulent qui les réunit ; c’est ce dont ils ne veulent pas. On ne demande pas des nouvelles initiatives « brillantes » à l’Élysée ; on demande que Emmanuel Macron révoque la vaste majorité de celles prises par son Premier ministre.

Qu’il révoque la limite à 80 km/h ; qu’il révoque les augmentations des prix des carburants et des prix du contrôle technique ; qu’il révoque l’augmentation, scandaleuse, des forfaits de post-stationnement (les FPS, encore un terme orwellien) ; qu’il révoque l’augmentation du nombre de points qu’on peut perdre sur le permis de conduire.

En clair : que le Président Macron révoque la vaste majorité des mesures prises par son gouvernement concernant la Sécurité Routière depuis mai 2017.

D’aucuns regretteront qu’Édouard Philippe soit sans doute obligé de démissionner, mais espérons que d’autres leur rappelleront la façon musclée dont le Premier ministre a tenté d’appauvrir le peuple français. Et qui dit appauvrissement dit liberticide.

De fait, s’il ne craint pas l’humiliation et s’il veut faire un pas de plus en notre direction, le président Macron n’a qu’à s’inspirer des voisins européens de la France, par exemple l’Allemagne dont le taux de morts sur route est plus bas qu’en France : au lieu de remettre la limite sur voies secondaires à 90 km/h, il pourrait la hausser à 100 km/h.

En outre, il pourrait prendre exemple sur le permis allemand, qui, certes, pénalise un excès de « vitesse » (sic) par le paiement d’une amende, et cela dès le premier km dépassé, mais où la perte du premier point sur le permis n’intervient qu’après un
dépassement de la limite de 20 km/h minimum.

Dès lors, le mouvement des Gilets jaunes s’éteindrait aussi vite qu’il a commencé, comme par magie.

Et le peuple français pourra se réunir, comme un, pour entonner, tous ensemble, La Marseillaise !