Fake news et Gilets jaunes : ce qu’on vous cache sur la révolte

Les hausses des prix ne sont que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, le dernier exemple de répression, de persécution, et de matraquage des conducteurs depuis cinq mois. OPINION.

Par Erik Svane.

Devant le blocus de la Rue Arsène Houssaye, un journaliste de Contrepoints essaie d’ouvrir le dialogue avec des forces de l’ordre — ERIK SVANE/JIXIE JUNY

L’un des auteurs de Contrepoints avait presque l’impression d’être visé personnellement alors qu’autour de lui, les grenades de gaz lacrymogène tombaient de part et d’autre (voir sa vidéo). C’était sur la foule de Gilets jaunes rassemblés sur l’avenue de Friedland, l’une des avenues desservant la place Charles de Gaulle l’Étoile, déjà couverte non par le brouillard mais par la fumée des projectiles et le départ d’incendies ça et là.

Était-ce tout simplement une coïncidence ? C’est quand la foule a commencé à scander « Macron ! Démission ! » que les grenades se sont mises à pleuvoir et que l’avenue de Friedland a commencé à ressembler à la bataille du même nom entre l’Empereur Napoléon I et le Tsar Alexandre I.

Quoi qu’il en soit : l’avez-vous remarqué ? Le mouvement des Gilets Jaunes est criblé de fake news. Tant les médias français que les médias internationaux répètent inlassablement que ces manifestations sont une protestation contre la hausse des taxes sur le carburant.

Que font les médias, exactement ? Ils mettent les deux camps plus ou moins à égalité. (Ce qui semble a priori logique et, avouons-le, louable.) Les uns (les dirigeants de l’État) veulent plus d’impôts, et les autres (les citoyens) n’en veulent pas.

C’est ce qui, du coup, donne lieu à des incompréhensions, en France ou ailleurs : pourquoi tant de mélodrame — surtout, pourquoi tant de violences — quand tout le monde sait que, oui, on peut se plaindre des taxes, mais bon, après tout, les impôts ne sont-ils pas nécessaires ?

Ce n’est pas faux de dire que les manifestations sont une protestation contre la hausse des taxes sur le carburant, mais les fake news, sont rarement des mensonges outranciers ; elles sont ce qu’on omet de dire, ce qu’on ne dit pas.

C’est ce qui donne lieu à des incompréhensions, en France ou ailleurs, qui permet aux cyniques de hausser les sourcils et d’ironiser sur les hystériques qui forcent la France entière à se mettre à l’arrêt pour « quelques centimes de plus » aux stations-service — en ajoutant parfois des messages laconiques sur les problèmes bien plus graves dans le reste du monde.

La goutte d’essence qui fait déborder le réservoir

En fait, les hausses des prix ne sont que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase (ou, plutôt, la goutte d’essence qui a fait déborder le réservoir… du trop-plein fiscal), le dernier exemple de répression, de persécution, et de matraquage des conducteurs depuis cinq mois. (De ce fait, le mouvement des Gilets jaunes n’est guère si différent de la révolution américaine des Minutemen — quoique moins violent (pour l’instant) — dans les années 1770 après une douzaine années de taxes punitives et d’exactions du gouvernement anglais de George III…)

Récapitulons :

• D’abord Édouard Philippe a fait passer une loi en juillet, ce qu’aucun gouvernement d’Europe ou d’Occident (ou de la planète) n’a fait — sur la baisse de la limite de lenteur (pardon, de la limite de vitesse)

• Ensuite, il y a eu la multiplication des radars, de plus en plus sournois, notamment les radars mobiles qui sont maintenant, tant sur les autoroutes que dans les villes, confiés à la responsabilité de sociétés privées en recherche de gains.

En fait, c’est durant l’été, à la suite de ces mesures, que les protestations ont commencé, par des actions de résistance dans tout l’Hexagone : la destruction sauvage de radars sur le bas-côté de la route

• Puis, le gouvernement a renforcé, de façon gratuite, le permis à points, avec des punitions grotesques pour des actions tout à fait subjectives (la perte de 6 points (!) pour ne pas laisser la priorité aux piétons ?!)

• Enfin, la hausse des prix de l’essence

Qu’est la démocratie si ce n’est
le pouvoir de dire aux autorités :

Nous ne sommes pas des vaches à lait !

Depuis l’Argentine, selon Le Figaro, où il participait au G20, Emmanuel Macron a réagi aux violences qui ont éclaté en France en marge de la mobilisation des Gilets jaunes.

« Ce qui s’est passé [samedi] à Paris n’a rien à voir avec
l’expression pacifique d’une colère légitime», a lâché le président de
la République lors d’une déclaration à la presse.

« Aucune cause ne justifie que les forces de l’ordre soient attaquées, que des
commerces soient pillés, que des bâtiments publics ou privés soient
incendiés, que des passants ou des journalistes soient menacés ou que
l’Arc de Triomphe soit souillé », a poursuivi Emmanuel Macron.

« Je respecterai toujours les contestations, j’entendrai toujours les
oppositions. Mais je n’accepterai jamais la violence», a ajouté Emmanuel
Macron. »

Effectivement, il serait facile de dire qu’idéalement, il faut toujours agir dans le calme et la paix. (Et qui ne regrette pas les dégâts, totalement injustifiables, sur l’Arc de Triomphe ? nous y reviendrons à la fin de cet article…)

Trop facile.

Jamais de violence

Reprenons les termes, et les arguments, du gouvernement, point par point :

Emmanuel Macron n’acceptera « jamais la violence » nous dit-il.

N’est-ce pas un exemple de violence faite aux Français (sinon de façon physique, du moins de façon morale), cette manie depuis six mois de tenter de devenir le numéro 1 européen du radar et d’ajouter punition sur punition sur les conducteurs (voir leur énumération ci-haut) en leur prenant leur argent durement gagné ?

Tandis que Patrick Aulnas évoque la folle fiscalité environnementale et que Arnaud Bezard Falgas décrit l’Hexagone comme une théocratie fiscale, Brice Gloux dénonce le taux de prélèvement le plus élevé d’Europe alors que Damien Theillier, lui, a dressé une liste (non exhaustive) des taxes nécessaires en France pour « rendre la société moins injuste ».

Dans Le Point, Jean Nouailhac s’indigne :

« En 2017, les automobilistes auront supporté quelque 67 milliards de taxes et amendes diverses, presque autant que l’impôt sur le revenu !

… Pour mieux comprendre le ras-le-bol fiscal des automobilistes, il
faut entrer un peu dans le détail de ces 36 milliards d’euros de taxes
sur les carburants, l’essentiel provenant de la TICPE, la taxe
intérieure de consommation sur les produits énergétiques, laquelle est
elle-même taxée d’une TVA à 20 % ! La surtaxe de la taxe. Le comble du
vice fiscal !  »

Comme le dit le général Bertrand Soubelet dans Le Figaro,

 » La grande méprise de nos élites est de perdre de vue, consciemment ou
pas, la quintessence de leur statut : être au service [du] service public, être au service du bien commun. « 

À propos de la décision de baisser les limites de vitesse (sic) de 10 km/h, Paul de Métairy en conclut que l’attitude du gouvernement n’est rien de moins que hallucinante de cynisme :

« Outre l’abus de droit de prendre les usagers pour des cobayes d’une expérimentation purement vexatoire [il y a le fait que] Même à 90 km/h on a l’impression de se traîner, ce qui provoque une déconcentration considérablement accrue à 80 km/h, au détriment de la  sécurité, comme aussi le phénomène inverse : une frustration et une agressivité en hausse.

Obliger les conducteurs à avoir l’œil rivé sur leur compteur comme sur
un écran de TV est insensé [et] va engendrer une dangereuse
exaspération. »

« Une dangereuse exaspération » couplée à « une frustration et une agressivité en hausse » : voilà, monsieur le président de la République ; voilà, monsieur le Premier ministre ; voilà, monsieur le ministre de l’Intérieur ; voilà, Monsieur Barbe et Madame Perrichon et tous les autres, ce qui explique tant le mouvement des Gilets jaunes que les actions extrêmes qui en découlent.

Le problème de l’État

Cela s’appelle le réveil du citoyen.

Quand on comprend que le problème principal des Français, c’est l’État, on ne s’étonne plus des décisions et des actions des Gilets jaunes (la vaste majorité d’entre eux, par ailleurs, demeure pacifique).

On pourrait dire que le mot d’ordre du mouvement a été renforcé :

Nous ne sommes ni des cobayes ni des vaches à lait.

Pour Jean-Pierre Le Goff, guère surpris par le mouvement et sa révolte contre les taxes sur le carburant,  » la France des Gilets jaunes n’est autre que la France périphérique sortie depuis trop longtemps des écrans radars médiatique et politique. Elle rejette la politique d’Emmanuel Macron mais plus largement quatre décennies de libéralisme culturel et d’adaptation économique à marche forcée voulus par les élites. « 

Revenons au discours du président de la République :

« Ce qui s’est passé [samedi] à Paris n’a rien à voir avec
l’expression pacifique d’une colère légitime »… a poursuivi Emmanuel Macron.

Mais quand les autorités excluent tout changement de cap et ignorent donc toutes vos protestations pour mener à bien leur objectif (plus ou moins) avoué d’emmerder les Français, voilà le résultat !

En fait, ce que demandent messieurs Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Christophe Castaner, et al, c’est de la dignité, du respect. Mais qu’en est-il des membres du gouvernement ? [Emmanuel Macron ne respecte pas] les contestations, [Emmanuel Macron n’entend pas] les oppositions.  Au contraire : il les ignore allègrement.

Comme je l’ai écrit dans un précédent article sur Contrepoints,

« Le respect n’est-ce pas plutôt quelque chose de mutuel, de réciproque ?

… les politiciens et les bureaucrates qui édifient ce Code de la route, respectent-ils, eux, les conducteurs ?

… les politiciens font-ils preuve de respect envers les conducteurs en
[baissant la limite de vitesse (sic)], en augmentant les prix de l’essence, en triplant le montant des PVs et en évoquant des péages à l’entrée des villes ?

… en quoi fait-on preuve de respect envers les conducteurs quand ils sont réprimés, persécutés et matraqués ? »

En quoi fait-on preuve de respect envers les Français quand ils sont traités comme des cobayes et comme des vaches à lait ?

La route de la servitude

N’est-on pas, par ailleurs, en droit d’être sceptique ? Depuis 50 ans, voire tout un siècle, ou plus, les élites, les politiques, les leaders culturels couvrent d’éloges, tant au niveau personnel et culturel (Luke. Don’t give in to hate. That leads to the Dark Side… of the Force), tant au niveau national qu’international, les vertus comme la compassion, la tolérance, la lucidité, l’esprit Zen, le pacifisme, la paix etc. Des valeurs qui semblent certes — et comment ! — ô combien admirables.

Mais est-on en droit de se poser des questions ? Se pourrait-il qu’en fait, tout ce cirque soit finalement une astuce cynique pour châtrer le peuple et ainsi l’amener sur la route de la servitude en validant l’ensemble des décisions unilatérales des élites, tout en évitant un trop grand nombre de protestations et de révoltes  contre les autorités ?

La triste vérité — on peut très certainement le regretter — c’est que parfois il est nécessaire de se révolter. Il ne faut pas toujours forcément prendre les armes, il ne faut pas toujours forcément avoir recours à la pendaison, il ne faut pas toujours forcément avoir recours à la guillotine, mais… parfois un peu de goudron et de plumes peuvent faire le plus grand bien.

À propos de cynisme, est-on en droit de se demander pourquoi l’Arc de Triomphe n’a pas été protégé, et si les autorités ne voyaient pas d’un bon œil la réputation du mouvement des Gilets jaunes tout entier en prendre un coup, en s’abstenant de s’opposer aux casseurs, aux blacks blocs et à la racaille ?

C’est en tout cas ce que pense Jean-Paul Garraud :

Jamais depuis le début de sa construction en 1806, l’Arc de triomphe n’avait été vandalisé, saccagé, ravagé. Hier, il a été décidé d’évacuer le cordon de CRS qui le protégeait et ainsi de l’abandonner [aux] mains des casseurs, des voyous, des criminels. Hier, le combat à mener, celui qui aurait été à l’honneur de nos représentants et de nos forces de l’ordre, c’était de défendre ce haut symbole de l’histoire et de la gloire de la France. Hier, il fallait protéger ce monument et la tombe du soldat inconnu. C’était un honneur et un devoir. Concentrer nos forces, se battre pied à pied, ne rien lâcher. Mais un ordre contraire a été donné. Le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur supervisaient sur place les opérations. Ce sont les donneurs d’ordres, ils doivent être démis de leurs fonctions. C’est la première des décisions que le président doit prendre aujourd’hui.