Ve République et Gilets jaunes

gilets jaune drapeau bbr sur les champs elysees nov 2018 By: KRIS AUS67 - CC BY 2.0

Les Gilets jaunes rêvent moins d’un grand soir institutionnel que d’un retour à l’esprit qui animait les fondateurs de la Ve République.

Par Ghislain Benhessa.

Par-delà les affrontements de rue hebdomadaires, les tentatives de récupération politique, les passes d’armes médiatiques et les analyses sociologiques qui font florès, quelles aspirations profondes soutiennent les revendications des Gilets jaunes ?

Ce mouvement a bien jailli d’une fracture béante et jusque-là silencieuse : une partie de la France de la « modernité liquide », de la piétonisation des centres-villes et des trottinettes électriques, biberonnant au lait du libéralisme, regarde en chien de faïence la France périphérique décrite par le géographe Christophe Guilluy, solidement arrimée à l’automobile et au gazole. Surtout, comment comprendre la mutation des revendications, de la fronde initiale contre la hausse des taxes sur le carburant au débat sur l’instauration du Référendum d’Initiative Citoyenne, dont l’acronyme seul brûle aujourd’hui toutes les lèvres ? En réalité, la forêt de doléances cache un arbre au nom bien connu : la démocratie directe. Car ce que souhaitent confusément nombre de Gilets jaunes est moins une refonte d’ampleur des institutions de la Ve République qu’un retour à l’esprit qui animait les constituants de 1958.

D’une exaspération sociale à une fronde institutionnelle

Au début de l’automne, les événements se laissaient enfermer dans une grille de lecture claire. La hausse des taxes sur le carburant faisait ressurgir le débat sur le pouvoir d’achat ou la « vie chère », pour reprendre la formule de Ségolène Royal. Le mouvement puisait alors son originalité et son élan de sa spontanéité, alimentée par le caractère viral des réseaux sociaux. Malgré la dimension a priori anti-écologique de leur démarche, le soutien massif aux Gilets jaunes s’explique par l’intégrité de leur action : nombre de Français se sont immédiatement reconnus dans ce cri d’alarme poussé par une large partie des classes populaires et moyennes, victimes de la mondialisation. Une gronde qui a d’ailleurs fait des émules, des gyros bleus aux stylos rouges.

Or, sur cette angoisse sociale se sont rapidement greffées des revendications institutionnelles, alimentées par l’impopularité du président de la République, successivement atteint par l’affaire Benalla, les démissions foudroyantes de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb, et le doigt d’honneur de Saint-Martin. La violence du conflit a accru la distance entre les Gilets jaunes et le gouvernement, ce dernier peinant à canaliser un mouvement protéiforme qui donnait à voir le spectacle d’une France au bord de l’insurrection. Le conflit prenait des allures de duel à mort entre, d’un côté, une République en marche perçue comme l’incarnation de la « mondialisation heureuse » chère à Alain Minc et, de l’autre, une armée de déshérités dont les protestations s’intensifiaient à proportion du silence assourdissant d’Emmanuel Macron et du déni gouvernemental. Dès lors, les mesures annoncées à contretemps par le chef de l’État le 10 décembre dernier ne pouvaient plus faire sens. Une partie des Gilets jaunes s’était mise à rêver d’un grand chambardement institutionnel, quand Emmanuel Macron souhaitait les renvoyer chez eux en augmentant la prime d’activité. Soit une nouvelle illustration du fossé qui, année après année, alimente la désaffection croissante des citoyens envers la politique.

Le droit de révocation ou la revanche contre l’irresponsabilité du Président

À regarder de plus près les revendications constitutionnelles brandies par les Gilets jaunes, ces dernières ont paradoxalement moins pour objectif de modifier en profondeur notre Constitution que de renouer avec l’esprit qui la guidait originellement. Lors de l’élaboration de la Ve République, le mot d’ordre suivi par le Général de Gaulle était simple : pas de pouvoir sans responsabilité, pas de responsabilité sans pouvoir. Si le président de la République est la clef de voûte des institutions, c’est en raison d’une légitimité démocratique propre, qu’il tire depuis 1962 de son élection au suffrage universel direct, et parce qu’il est responsable politiquement devant le peuple. Par conséquent, si sa légitimité devait être écornée en cours de mandat, le Président n’a d’autre solution que la démission. C’est exactement la raison pour laquelle De Gaulle a immédiatement cessé d’exercer ses fonctions en 1969, conséquence de son désaveu lors du référendum sur la réforme du Sénat qu’il avait choisi de soumettre à l’approbation du peuple.

Or, qu’observe-t-on sans relâche depuis une quarantaine d’années ? Une succession de présidents de la République qui, malgré les débâcles électorales subies durant leurs mandats, en ont occulté les conséquences politiques. La réforme du quinquennat n’a rien arrangé, supprimant les élections législatives de mi-mandat qui permettaient au peuple de renouveler ou non sa confiance à la majorité présidentielle.

À l’aune de cet état de fait, il n’est nullement étonnant de voir apparaître, dans l’arsenal brandi par les Gilets jaunes, un droit de révocation à l’encontre du président de la République. Une telle exigence n’aurait probablement jamais émergé si les anciens Présidents avaient respecté la pratique gaullienne, en tirant les conséquences de leurs revers électoraux plutôt qu’en s’accrochant coûte que coûte à leur mandat comme à une bouée de sauvetage. Le droit de révocation n’est aujourd’hui que le rejeton non désiré d’une fonction présidentielle qui s’est progressivement déliée de sa responsabilité politique.  

Le R.I.C. ou comment contrer « l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde »

Concrètement, le Référendum d’Initiative Citoyenne appelé de leurs vœux par les Gilets jaunes consiste en l’injection d’une dose supplémentaire de démocratie directe dans le corps des institutions françaises. Soit une arme pour contrer la politique devenue « l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde », selon la formule de Paul Valéry. À courte vue, une telle revendication paraît s’inscrire dans le sillage de la démocratie participative, marotte d’une rhétorique contemporaine prônant proximité et horizontalité du pouvoir, bruyamment relancée par Raphaël Glucksmann et son mouvement Place publique.

Pourtant, le R.I.C. procède moins d’un obscur désir de démocratie participative que du souhait, typiquement gaullien, de favoriser l’expression directe du peuple auquel la souveraineté nationale appartient. En somme, si le R.I.C. manifeste une forme de défiance à l’égard de la représentation nationale, il s’inscrit surtout dans le programme constitutionnel échafaudé par De Gaulle, lequel n’a eu de cesse de court-circuiter le Parlement pour consulter directement le peuple français. Tactique à laquelle il a justement recouru pour asseoir l’élection du Président au suffrage universel direct en 1962.

Qu’on ne s’y trompe pas. Les aspirations constitutionnelles des Gilets jaunes sont moins l’expression d’une volonté de détricoter les institutions que d’en revenir à leurs fondations, à une certaine idée de la souveraineté populaire qui jadis hantait les rêves des constituants. S’il est tentant de réduire le conflit qui oppose les révoltés des ronds-points et le gouvernement à la partition entre populistes et mondialistes bouleversant les démocraties représentatives occidentales, une telle grille de lecture néglige la spécificité des doléances constitutionnelles. Les Gilets jaunes rêvent moins d’un grand soir institutionnel que d’un retour à l’esprit qui animait les fondateurs de la Ve République. Plus les choses changent, et plus elles restent les mêmes.

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