Le programme de Xavier Bertrand ne sauvera pas la France

Convention Santé Garantir à chacun la santé de demain by UMP Photos (Creative Commons CC BY-NC-ND 2.0) — UMP Photos,

Ce qui sauvera les Français serait de se passer de l’État et faire confiance aux initiatives des citoyens. Mais le programme de Xavier Bertrand risque de ne pas être d’un grand secours.

Par Jacques Garello.

Xavier Bertrand va-t-il sauver la droite ? C’est la question que se posent les journalistes et les commentateurs après la décision du candidat de participer au Congrès du 4 décembre organisé par le parti LR.

Je ne sais pas s’il peut sauver la droite, mais il m’étonnerait qu’il puisse sauver les Français.

C’est l’interview qu’il a donnée le 4 octobre dernier à France Info qui m’inspire ce diagnostic. Durant les semaines qui ont suivi il a sans doute apporté quelques amendements aux réformes qu’il suggère, mais l’essentiel avait été dit. Je m’empresse de préciser que mes commentaires n’ont rien d’électoral ni de politique, je m’explique en tant qu’économiste, au nom d’une science dont peu de gens savent qu’elle ne concerne pas l’argent mais le comportement humain et les institutions qui l’influencent1.

D’ailleurs la plupart de mes remarques s’appliqueraient aussi bien à de nombreux autres candidats de droite, mais aussi de gauche. En fait, depuis des décennies notre classe politique a horreur de la doctrine, elle se veut dogmatique, c’est-à-dire modifier sa politique au gré des évènements ou des sondages – ce qui l’autorise à n’avoir de programmes que ponctuels pour séduire les électeurs et de faire des promesses qui ne seront jamais tenues : réalité oblige !

Le pouvoir d’achat : SMIC et relance de la croissance

Le premier chapitre ouvert dans l’interview de France Info a été celui du pouvoir d’achat. Le thème est au cœur des discours ces jours-ci, il nous a libérés de l’obsession maladive du covid.

La réforme essentielle proposée par Xavier Bertrand est l’augmentation du SMIC, qui passerait de 1259 euros net par mois à 1500. Où trouver ces 241 euros supplémentaires ? Xavier Bertrand rassure les entreprises : la différence ne sera pas payée par les employeurs : « C’est l’État qui mettrait ce différentiel ». Il est très à la mode de compter sur les milliards de l’État, sans accroître ni les ressources fiscales ni le déficit budgétaire. Par définition, l’État peut toujours payer… quoi qu’il en coûte sans doute.

Mais qu’importe ? L’essentiel est de considérer l’augmentation du SMIC comme une panacée – et Xavier Bertrand n’est pas le seul à la proposer.

D’une part le SMIC a l’inconvénient incontestable de créer du chômage. Il est en effet un blocage du prix du travail, et empêche les entreprises d’embaucher pour des emplois peu qualifiés ou peu durables – double précarité qui est considérée comme contraire à la « justice sociale ». De plus, en France, le niveau de SMIC est élevé et proche du salaire médian, de sorte que par comparaison le travail qualifié est moins cher. Ce tassement de l’échelle des salaires pénalise l’embauche des moins qualifiés, qui deviennent ainsi davantage menacés par le chômage. Ce sont donc les salariés et candidats à l’emploi les plus démunis qui payent la rançon du SMIC. Les Allemands n’ont pas eu de SMIC jusqu’à la dernière coalition Merkel, les Italiens ont introduit un SMIC marginal en 2019, et les Suisses ont rejeté le SMIC par referendum. Il n’y a pas de SMIC en Autriche, au Danemark, en Finlande et en Suède. Là où le SMIC est élevé, c’est qu’il y a manque de main-d’œuvre : ce qui signifie que si la croissance permet d’accroître le salaire, l’inverse n’est pas avéré.

D’autre part, le SMIC ne tient aucun compte des différences de qualification et de pénibilité des divers secteurs d’activité – raison pour laquelle il est défini actuellement comme « salaire minimum de croissance »2 applicable à tous les salariés du privé. C’est dire que la rémunération du salarié n’a plus de lien direct avec la valeur du travail qu’il fournit – les uns sont avantagés, les autres spoliés.

Mais le sujet du SMIC n’est pas seul au cœur du débat sur le pouvoir d’achat.

En réalité si Xavier Bertrand se positionne ici comme nombre d’autres candidats, c’est parce qu’on voit dans l’augmentation du pouvoir d’achat un outil de relance de l’économie. C’est la vieille idée keynésienne suivant laquelle l’économie est dopée par une « demande globale » plus dynamique : les Français vont consommer davantage, et les carnets de commandes des entreprises vont se remplir.

Comme l’histoire économique l’a démontré sans cesse, ce miracle qui consiste à s’enrichir en dépensant davantage ne s’est jamais produit. La manne tombée du drone étatique peut se porter sur des produits étrangers, ou sur des produits nationaux qui ne sont pas produits en quantité suffisante de sorte que les prix augmentent et le pouvoir d’achat réel est ainsi rapidement diminué.

Il en est ainsi en particulier dans les pays où le marché du travail manque de flexibilité, notamment grâce au SMIC, mais aussi suivant les modalités de l’assurance chômage. La fiscalité sur les entreprises et la progressivité des impôts sur le revenu sont aussi des facteurs de rigidité de « l’offre globale » mais, ce qui est plus grave, de l’absence de mobilité des emplois et des investissements.

Fiscalité : rien sur la spoliation fiscale

Les gouvernants actuels se sont vantés d’avoir diminué la fiscalité sur les entreprises : « moins d’impôt de production ».

C’est un hommage rendu aux premiers de cordée. Après avoir prôné d’un côté l’économie de la demande globale, on veut s’intéresser aussi à l’économie de l’offre globale. C’est une façon de reconnaître le rôle déterminant de l’entreprise, naguère considérée comme le lieu d’exploitation des salariés. Xavier Bertrand s’inscrit dans cet hommage électoral, on a besoin du patronat (au cours de l’université d’été du Medef Bruno Le Maire a été applaudi chaleureusement pour les services rendus par l’État aux entreprises françaises).

Mais en réalité « la production » ne paye pas d’impôt : ce sont les entrepreneurs, les salariés et cadres, les actionnaires qui paient des impôts sur leurs revenus, et ceux qui gagnent le plus d’argent sont soumis à des taux d’une telle progressivité qu’il s’agit d’une véritable spoliation. C’est une puissante incitation à ne pas pousser plus loin l’effort productif. Les premiers concernés sont les entrepreneurs individuels, les patrons de PME et TPE, les artisans, qui ne voient aucun intérêt personnel à développer leur affaire. On a beau vanter sans cesse les mérites des start-up et des entrepreneurs individuels, on peut même leur promettre ou leur allouer des aides et subventions, mais l’État reprend d’une main ce qu’il a donné de l’autre.

Une conséquence encore plus dramatique de cette spoliation fiscale est de perdre chaque année une centaine de milliers de jeunes Français qui iront exercer leurs talents ailleurs (en Allemagne par priorité d’ailleurs). La France exporte ainsi son  capital humain : une perte encore plus lourde que celle de l’expatriation du capital financier.

En dépit de ces évidences, Xavier Bertrand approuve pleinement la suppression de la taxe d’habitation, qui laisse croire aux contribuables qu’ils sont plus à l’aise : c’est électoralement payant. Mais il faut bien compenser cette disparition par d’autres impôts locaux – les municipalités sont incitées à accroître leur « effort fiscal » et la compensation par l’État des pertes subies est d’ores et déjà un leurre.

Les retraites : à 64 ans, mais à petits pas

La classe politique française a tendance à se battre sur l’âge du départ à la retraite : de 55 ans à 67 ans (Édouard Philippe) les uns vont à l’enchère les autres vont à l’encan. Xavier Bertrand a une position médiane : ce sera 64 ans mais en reculant un trimestre chaque année, ce qui nous mènerait à 2032. Alors le problème serait réglé.

Évidemment mettre l’âge de la retraite au centre des réformes sur le régime des retraites est une hérésie que j’essaie de combattre en vain depuis des années 3. En effet il s’agit d’une réforme paramétrique, puisqu’on modifie les paramètres pris en compte pour équilibrer le système (montant et durée des cotisations, montant et formes des pensions), mais on reste dans la logique du système actuel, qui est le système par répartition.

Quand il était ministre du Travail, Xavier Bertrand avait d’ailleurs salué le système par répartition comme une conquête sociale, sous entendu remportée par les syndicats, alors que le système a été mis en place par Vichy en 1941. La répartition, il est vrai, est sympathique : les jeunes actifs paient pour les vieux retraités. Mais cette solidarité intergénérationnelle ne peut survivre avec une population vieillissante. Dans les années 1970 il y avait 4 actifs pour un retraité, il y a aujourd’hui 1,2 actif pour un retraité. Changer les paramètres et augmenter l’âge de la retraite c’est aller sans cesse plus loin : augmenter le nombre d’années de cotisation, et diminuer le nombre d’années de pensionnés (bien que, fort heureusement, les retraités survivent plus longtemps).

Comme tous les candidats (à ma connaissance aujourd’hui, excepté Denis Payre) il n’est fait aucune allusion au système le plus efficace et le plus juste : la capitalisation. Sans doute la transition d’un système à l’autre exige-t-elle des aménagements financiers délicats, mais l’introduction d’un ou deux piliers de capitalisation a pu se faire avec succès dans un grand nombre de pays qui ont su aborder la réforme des retraites sérieusement – alors qu’en France, nous sommes victimes de la tyrannie du statu quo.

La coloration à droite

Certes Xavier Bertrand peut se prévaloir devant l’électorat dit de droite d’avoir des formules et des choix qui tranchent avec le délire des candidats de gauche, Verts compris : « l’autorité, le travail, les territoires ». Il souhaite une « pause des réformes sociétales » (mariage, PMA), une obligation pour les immigrés de respecter les lois de la République, la hausse de la part du budget consacré à la police, la justice (et les prisons qui vont avec), la disparition de certaines instances de déconcentration comme les ARS, la sauvegarde des écoles dans les petites communes.

Mais d’une part ces réformes sont à la mode et le président Macron et d’autres candidats peuvent tenir les mêmes discours : il faut séduire le centre – que l’on soit de droite ou de gauche. Et d’autre part, et le plus important à mon sens, ces réformes accumulent de nouvelles dépenses publiques. Elles sont sans doute justifiées, mais pour les financer il serait nécessaire de réduire toutes les autres dépenses de l’État, donc de réduire l’État à ses seules fonctions régaliennes. Or, c’est précisément ce que Xavier Bertrand ne veut pas faire, puisqu’il conserve et même développe les postes budgétaires liés à l’État providence (qui constituent le gros tiers des dépenses de l’État) et puisqu’il ne remet pas en cause la Sécurité sociale, ruineuse pour les  assujettis.  Il ne conteste pas davantage le nombre et le monopole des services publics, bien qu’il fasse une allusion à la concurrence scolaire et qu’il rende justice aux cliniques privées souvent capables de suppléer aux carences de l’hospitalisation publique.

Peut-on dire que les électeurs de droite trouveront leur compte dans les considérations concernant la nécessaire révision constitutionnelle et les affaires étrangères ? Réduire le mandat présidentiel à un seul quinquennat peut plaire aux électeurs, mais ne serait-il pas plus réaliste de modifier la loi électorale et le calendrier électoral pour donner enfin au Parlement un véritable pouvoir de contrôle de l’exécutif ?

Quant aux affaires étrangères Xavier Bertrand demande que « la France se fasse respecter » car elle est membre du Conseil de Sécurité de l’ONU. De même « l’indépendance énergétique » de la France n’est pas pour demain.

Xavier Bertrand se montre très critique à l’égard des « énergies renouvelables », en particulier des éoliennes. Le nucléaire revient à la mode depuis la hausse du prix du gaz, qui met en évidence notre dépendance vis-à vis de la Russie et de l’Algérie, mais aussi vis-à-vis du marché mondial.

Quant à l’Union européenne, Xavier Bertrand devra préciser encore sa position : peut-il ignorer la crise très grave qu’elle traverse ? La présidence française au 1er janvier 2022 va-t-elle tout changer ?

Un programme paramétrique

J’utilise ici le clivage que l’on retient habituellement pour les réformes des retraites : on essaie de bricoler ce qui existe sans jamais chercher à changer de système.

Les élections présidentielles de 2022 ne semblent pas prendre la dimension d’un choix de société. Le choix entre la droite et la gauche n’existe pas pour deux raisons : l’une est la faiblesse de la gauche, réduite aux Insoumis, l’autre est le fait qu’Emmanuel Macron joue « en même temps » gauche et droite.

Mais, plus fondamentalement, la classe politique française, ses partis et ses leaders, ne sortent pas du même système politique installé depuis des lustres : tout remonte à l’État, dans le domaine économique, social, juridique et sociétal. Le citoyen est devenu un sujet du pouvoir.

Un vrai choix de société serait la réduction de l’État au seul domaine régalien, et l’adoption du principe de subsidiarité : subsidiarité verticale (les problèmes sont réglés au niveau local, régional et l’État n’intervient qu’en ultime recours), subsidiarité horizontale (assez du tout politique, priorité à la société civile sur la classe politique). Tôt ou tard, ce qui sauvera les Français sera un véritable changement systémique : se passer de l’État et faire confiance aux initiatives des citoyens4. Je ne crois pas que Xavier Bertrand nous soit d’un grand secours. Le problème n’est pas de sauver la droite, mais de sauver les Français.

  1. Cette conception de la science économique a été celle de ses origines (école de Salamanque, Adam Smith Théorie des Sentiments moraux, Say, Bastiat, etc.) et de ses plus récents développements (école autrichienne Menger, Mises, Hayek).
  2. Il a été au début salaire industriel, puis salaire interprofessionnel
  3. Jacques Garello Comment sauver vos retraites, Ed.Libréchange, 2015 Cet ouvrage est une synthèse des trois volumes de Jacques Garello et Georges Lane Futur des Retraites et retraites du Futur (tome 1 L’avenir de la répartition tome 2 Les perspectives de la capitalisation tome 3 La transition) publiés par la Librairie des Universités, Aix-en-Provence 2008/2009
  4. Je me permets d’indiquer que les réformes nécessaires pour ce changement systémique sont clairement exposées dans le manifeste Réformer pour libérer
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