La France peut-elle tenir encore longtemps ? d’Agnès Verdier-Molinié

Atlas BY Roman Kruglov(CC BY-NC-ND 2.0) — Roman Kruglov, CC-BY

Ce que l’on voit, ce sont les 2800 milliards d’euros de dette à fin 2020. Ce qu’on ne voit pas, ce sont les plus de 4000 milliards d’engagements hors bilan…

Par Francis Richard.

« La France peut-elle tenir encore longtemps ? »

La réponse est non. Quel est le problème ? L’endettement public. Rien de nouveau.

En 2005 déjà, le rapport Pébereau sur la dette publique avait tiré la sonnette d’alarme : elle n’était pourtant que de 1067 milliards d’euros à fin 2004… sans compter les engagements hors bilan :

« En 1978, la dette représentait moins de 10 % du PIB, en 2002 moins 50 %, en 2007, 64,5 % du PIB avant de s’envoler progressivement pour atteindre 98,1 % en 2019 et finalement 120 % en 2020. »

Et encore l’endettement public ainsi calculé n’est que la pointe de l’iceberg. Ce que l’on voit, ce sont les 2800 milliards d’euros de dette à fin 2020. Ce qu’on ne voit pas, ce sont les plus de 4000 milliards d’engagements hors bilan…

Ne pas rembourser la dette

D’aucuns proposent de ne pas rembourser la dette et même de dépenser plus en augmentant les recettes : en rétablissant l’impôt de solidarité sur la fortune et en taxant les plus aisés, c’est-à-dire les riches.

Ils ne voient pas que, sans les investisseurs, il n’y aurait « plus de versement des retraites, plus de financement des salaires des agents publics, plus de versement des prestations sociales, etc. »

Ils ne voient pas que la crise qui en résulterait ne serait pas uniquement économique mais financière et qu’il faudrait renflouer le secteur bancaire qui détient une part importante de cette dette.

Le prix à payer

Agnès Verdier-Molinié donne brièvement trois exemples pour montrer que ce n’est pas une option.

En Grèce, le défaut a été évité, mais cela a tout de même coûté très cher et continue de coûter très cher à la population :

« Le parti grec Syriza voulait annuler la dette grecque, ils ont vite compris que ce n’était pas crédible […]. Les banques ont accepté des échanges de dettes, l’Europe a permis d’augmenter la durée de remboursement et de faire baisser les taux mais il n’y a eu aucune annulation de la dette qui aurait voulu dire défaut de la Grèce et catastrophe pour tous. La Grèce a ensuite mis 7 ans pour pouvoir à nouveau emprunter sur les marchés. »

Elle cite un article du Point du 2 avril 2020, où Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE, dit que les mesures suggérées par certains pour résoudre le problème des dettes publiques – une inflation élevée ou le dépôt de bilan des États – seraient catastrophiques :

« J’ai vu, en tant que président du Club de Paris, combien cette dernière solution [le dépôt de bilan des États] était traumatisante en Amérique latine. »

Elle rappelle enfin qu’en 1797 les républicains, après le coup d’État du 18 fructidor, avaient pris le pouvoir et fait « voter une loi annulant les deux tiers de la dette publique » :

« Il faudra attendre presque vingt ans, sous la Restauration, pour de nouveau lever un grand emprunt. »

Rembourser la dette en l’augmentant

Depuis 45 ans, l’État est déficitaire et n’a emprunté que pour combler ses déficits de fonctionnement et pour rembourser les emprunts précédents venus à échéance. Cela ne peut continuer indéfiniment.

Pourtant, comme si la croissance pouvait se décréter, l’idée chimérique de certains est de « faire de la dette en plus pour générer de la croissance et arriver à payer la dette ». C’est pour concrétiser une telle idée que Christine Lagarde a été nommée à la tête de la BCE…

L’UE s’est mise à emprunter en son nom propre en misant sur le fait que les pays frugaux paieraient pour les pays dépensiers. Mais cette fuite en avant n’est pas durable, car un jour les frugaux ne voudront plus payer et tout le monde paiera, d’une manière ou d’une autre :

« Il va vite s’avérer irréaliste de vouloir tout concilier : taux d’intérêt à zéro, inflation à 2 %, un euro pas trop fort par rapport au dollar, une Europe qui s’endette sans créer de nouveaux impôts. »

La France, un enfer fiscal

En France, on sait ce qu’il faut faire pour créer de nouveaux impôts, furtivement ou pas. On pourra, par exemple, augmenter la CSG (Contribution sociale généralisée) des retraités moyens et aisés de 8,3 à 9,2 % ou, une fois de plus, faire payer les riches.

En France, on est riche (sic) quand on fait partie du premier décile, c’est-à-dire « à partir d’un revenu fiscal mensuel de 4600 euros » ou, selon l’Observatoire des inégalités, à partir de 3470 euros par mois » ; soit deux fois le revenu médian…

La France est un enfer fiscal. Il existe en effet 483 impôts, taxes et cotisations. Si les articles du Code général des impôts n’ont pas été augmentés en nombre, ils « se sont boursouflés de l’intérieur »

Ce qu’on voit, ce sont les prétendus cadeaux aux entreprises – CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) ou Pacte de responsabilité. Ce qu’on ne voit pas, ce sont les hausses :

  • d’impôts sur la main-d’œuvre, sur les outils de production ;
  • de cotisations sociales.

Ainsi « la France est le pays qui, avec la Grèce, possède dans la zone euro la fiscalité la plus lourde sur les entreprises par rapport à sa valeur ajoutée ».

La France et son coût de production des services publics

Si encore l’État rendait des services à la hauteur de ses ponctions. Mais le coût de production de ses services est de 27 % du PIB en 2018, soit 3,6 % de plus que la moyenne des 21 pays européens, soit 84 milliards d’euros.

Ce surcoût correspond… à son déficit habituel. Il est dû entre autres à la superposition des niveaux de décision, si bien qu’il s’avère être « un système à la fois ruineux et ingouvernable », qui, de plus, remplit mal ses missions régaliennes.

Ce surcoût pèse, via la fiscalité, sur les entreprises. Avant la crise induite par la (folle) politique sanitaire, la dette des entreprises françaises s’élevait déjà à 2000 milliards, deux fois plus élevée en proportion que celle de leurs homologues allemandes :

« La dette vient en grande partie du fait que nos entreprises sont plus imposées, cela pèse aussi sur l’investissement et donc sur l’emploi. »

Les remèdes

Agnès Verdier-Molinié propose des remèdes à l’endettement public qui ne sont pas dans l’air du temps mais qui sont inévitables. Ce sont tous des remèdes de libération, faute de quoi, et à ce rythme, la France ne tiendra plus longtemps :

Baisser les impôts : ceux des Français (pour faire revenir les riches qui sont partis), ceux des entreprises, ceux sur le patrimoine (exonérer de droits de succession les entreprises et augmenter l’abattement sur les donations).

Baisser les dépenses publiques : reculer l’âge de la retraite, réduire le nombre d’agents dans la fonction publique, rationaliser les prestations sociales, réduire le train de vie de l’État.

Libérer le travail : faciliter les accords d’entreprises, diminuer les contraintes qui pèsent sur les entreprises (pour sauver ce qui reste de l’industrie et, pourquoi pas, réindustrialiser), supprimer le statut public des agents de l’État.

Décentraliser les décisions : c’est-à-dire le contraire de décentrer et déléguer au privé.

Conclusion

Bref, cela revient à suivre les bons exemples des pays frugaux (Danemark, Suède et Pays-Bas) qui se portent mieux que la France (moins de dépenses publiques, moins de chômage et une richesse par habitant supérieure) :

« Si nous voulons rester libres, ne pas voir débarquer le FMI, il va falloir faire preuve de bon sens et appliquer les réformes qui marchent chez les autres et on verra à quel point la France peut réussir. »

 

D’Agnès Verdier-Molinié, chez Albin Michel :

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