Retraites : un problème démographique avant d’être financier

Seniors Retraités (Crédits Patrick, licence CC-BY-NC-ND 2.0)

Et si, au lieu de raisonner en termes économiques, la question des retraites n’était-elle pas avant tout une question de démographie ?

Par Yves Montenay.

Le gouvernement a lancé le 31 mai 2018 une grande consultation pour préparer une réforme des systèmes de retraite. Parallèlement une vigoureuse campagne de presse a été lancée dans les réseaux sociaux et la grande presse, notamment dans Les Échos, pour promouvoir un système par capitalisation.

Techniquement ces deux projets apportent des perfectionnements au système actuel, mais n’abordent pas le vrai problème, à savoir fournir aux retraités non seulement de l’argent mais surtout des services.

Commençons par les objectifs du gouvernement, avant de passer à l’examen d’ensemble de la question.

Le plan gouvernemental

Ce plan, issu du programme présidentiel et confirmé devant la Cour des comptes le 22 janvier 2018, doit se traduire par une loi à déposer avant l’été 2019 pour être votée au 2e semestre.

Cette loi ne touchera pas à l’âge de départ (62 ans), ni aux revenus des retraités, aux pensions de réversion et à ceux qui prendront leur retraite entre maintenant et 2024.

Son objectif est d’atténuer la complication et les injustices des 42 (!) régimes actuels en instituant « une retraite égale à cotisations égales », ce que l’opinion considère comme un progrès vers l’équité.

Tous les droits acquis dans les régimes actuels sont garantis, et seront transformés en points : « à 62 ans, les assurés auront la liberté de choisir de partir à la retraite ou pas, en fonction du montant des points acquis » : affirmait ainsi le haut commissaire à la réforme des retraites Jean-Paul Delevoye le 8 octobre, s’appuyant sur une promesse du programme présidentiel.

Des points « de solidarité » seront attribués à la naissance du premier enfant, aux handicapés, aux chômeurs, à certains malades ou invalides et, point nouveau, aux aidants (ce dernier point répond partiellement à notre critique principale développée plus bas).

Les fonctionnaires vont être intégrés dans le nouveau régime et cotiseront sur leur traitement et leurs primes, ce dernier point pour accroître leurs droits. Mais les enseignants ou les infirmières ou les aides-soignantes des hôpitaux publics touchent peu de primes et risquent d’être perdants… Jean-Paul Delevoye a promis des compensations.

Les régimes spéciaux vont disparaître, et donc en principe leurs deux avantages : la pension basée sur le salaire des six derniers mois, et non sur les 25 meilleures années comme dans le privé et surtout les départs de 5 ou 10 ans avant l’âge légal pour les catégories « actives » : policiers, pompiers, conducteurs de trains, etc. Néanmoins « on pourra prendre en compte les spécificités de certaines situations ».

Les indépendants devraient en principe cotiser comme les autres à hauteur de 28 % de leur revenu, contre 20 ou 25 % actuellement. Là aussi il y a eu promesse d’y remédier.

Remarquons que l’adaptation à la démographie est un point encore flou : « l’âge pivot » de 63 ou 64 ans demandé par le MEDEF ( Les Échos du 8 octobre) pour les décotes et surcote, ou l’évolution de la valeur du point ne seraient finalement pas évoqués, même pour les partants à partir de 2025.

La CFDT a pris les devants (Les Échos du 10 octobre 2018) proclamant qu’il est hors de question de toucher aux droits acquis.

Pourtant il serait tout à fait possible de s’inspirer de l’exemple scandinave : en Suède cette adaptation à la démographie a été intégrée au système défini en 1990 par un coefficient qui reflète l’espérance de vie chaque génération : quand elle s’allonge, il faut partir plus tard pour conserver un bon niveau de pension.

Un collectif de hauts fonctionnaires a publié dans Le Monde du 26 octobre 2018 une tribune en sens contraire : « Réforme des retraites : les interrogations essentielles sont habilement écartées du débat ».

Ils y exposent que si les cotisations devaient toujours représenter environ 14 % du PNB jusqu’en 2070, alors que le nombre de retraités augmentera considérablement d’ici là, cela entraînerait une baisse de la proportion de la richesse nationale allant à chacun. Ce groupe demande donc d’augmenter cette part de la richesse via les cotisations pour ne pas pousser aux retraites par capitalisation, très inégalitaires.

Je dois dire que je trouve assez indécent cet appel à la paupérisation des jeunes, qui réagiront d’ailleurs probablement en émigrant !

Les problèmes fondamentaux des retraites sont ailleurs : la préférence des Français pour les loisirs, et la démographie. Les deux sont des problèmes extrêmement concrets et loin des pétitions de principe.

Premier problème : nous travaillons peu

Quand nous travaillons, nous faisons aussi bien que les autres pays développés. Mais nous travaillons beaucoup moins qu’eux. Je synthétise ici des nombreuses études de l’OCDE sur ce sujet.

Certes notre productivité horaire est voisine de celle de l’Allemagne et des États-Unis, et supérieure de 25 % à celle de l’Italie et du Royaume-Uni, et de 35 % à celle du Japon.

Mais notre PIB par habitant (43 000 dollars en 2017) est inférieur de 10 % environ à ceux du Canada et du Danemark, de 15 % à celui de l’Allemagne, de près de 20 % à ceux de la Suède et des Pays-Bas, de 30 % enfin à celui des États-Unis.

Pourquoi ? D’abord parce que notre taux d’emploi est particulièrement faible : 65 % quand, dans presque tous les autres pays, il se situe environ 10 points au-dessus. Cela vient partiellement du chômage des jeunes.

Certes les réformes en cours (droit du travail, formation professionnelle, apprentissage) visent à améliorer cela… mais à long terme.

Cela vient aussi de ce que nous partons à la retraite nettement plus tôt qu’ailleurs : 62 ans contre 65 à 67 ans chez nos principaux concurrents.

Ensuite, parce que, même pendant notre vie active, nous ne travaillons que 1 514 heures annuelles. C’est davantage qu’en Allemagne (1 356), où le temps partiel est très développé, mais nettement moins qu’en Suède (1 609), au Royaume-Uni (1 681), au Japon (1 710) au Japon, et aux États-Unis (1 780).

Finalement, le travailleur moyen américain travaille pendant sa vie professionnelle 27 % d’heures de plus que son collègue français, ce qui explique pour l’essentiel la différence de PIB par habitant, à productivité horaire égale.

Bref, toujours d’après l’OCDE, le recul effectif de l’âge de départ est une condition nécessaire au redressement de notre appareil productif et au rétablissement des finances publiques.

On ne peut avoir à la fois les loisirs et le pouvoir d’achat.

Et non seulement nous travaillons moins, mais nous devons entretenir de plus en plus longtemps un nombre croissant de retraités.

Dire que ces derniers ont des droits acquis, c’est-à-dire ont cotisé dans le passé n’enlève rien au fardeau sur ces jeunes : depuis 1970, l’espérance de vie a augmenté de 7 ans alors que l’âge légal de départ a reculé de 5 puis 3 ans. Ces années supplémentaires à la charge des jeunes ont fait doubler les cotisations.

Les retraités d’aujourd’hui ont donc beaucoup moins cotisé que ceux de demain.

Les frapper de la CSG au bénéfice de la feuille de paye des jeunes n’est donc pas un scandale !

Rappelons que si nous sommes dans cette situation, c’est du fait de la campagne démagogique de François Mitterrand en 1981 pour la retraite à 60 ans, qui coûte environ 100 milliards par an à notre économie d’après Xavier Fontanet.

Le vrai problème n’est pas financier

Je remarque qu’on ne parle que des différents moyens de financer les retraites, en oubliant le plus important : les hommes et les femmes qui quittent la vie active ne seront souvent pas remplacés dans certains métiers, notamment paramédicaux.

Or, à quoi sert l’argent des retraites si l’on ne peut s’en servir pour se procurer ce dont on a besoin pour vivre ?

En effet, l’augmentation du nombre de retraités se conjugue à une baisse du nombre d’enfants depuis 1973. Cela diminue le nombre de ceux pouvant faire tourner l’économie et notamment servir les retraités, en plus d’eux-mêmes et de leurs enfants.

À âge de retraite constant, les compétences nécessaires aux retraités deviendront plus rares : une personne âgée coincée au 17e étage de son immeuble s’entendra répondre que le dépanneur est parti à la retraite.

De même pour le personnel des maisons de retraite (Les Ehpad face au casse-tête du recrutement d’aides-soignants) ainsi que celui de l’aide à domicile en milieu rural, tandis que la moitié des assistants maternels en exercice en 2016 sera partie à la retraite d’ici 2030.

Une image pour résumer : un retraité a besoin d’un boulanger, d’une infirmière et d’un réparateur d’ascenseurs. On semble croire que l’argent lui permettra de les trouver. Pour les plus riches, oui, mais au détriment de tous les autres.

Prenons le cas des infirmières. Elles prenaient autrefois leur retraite à 55 ans et devenaient introuvables. La solution a été de repousser leur date de départ à 57, 60 ou 62 ans suivant leur catégorie, moyennant une amélioration de leur situation financière. Une infirmière de 56 ans reste en pleine possession de ses moyens, et beaucoup ont anticipé cette évolution en passant du public au privé à leur retraite.

Le plus simple serait donc de généraliser cet exemple.

La capitalisation fait, elle aussi, l’impasse sur les hommes

Une partie des spécialistes disent avoir la solution : des fonds de pension et autres mesures financières. Ce n’est pas mon avis.

Les milieux financiers1 font campagne pour la retraite par capitalisation : ils plaident pour une épargne individuelle confiée à des fonds de pension à l’anglo-saxonne.

Les médias regorgent d’analyses expliquant qu’en plaçant son épargne dans un fonds rapportant 5 % par an, on s’assure individuellement, 45 ans plus tard, de pouvoir disposer d’une retraite égale à l’actuelle, mais pour des cotisations bien moindres.

Ses partisans rajoutent que ce serait un moyen d’économiser des milliers de milliards pour regagner en compétitivité et réduire la dette nationale.

Pour commencer, ce calcul est bien optimiste car il repose sur un rendement de 5 % en plus du taux d’inflation, donc sur une hausse continue du cours des actions et obligations et des taux d’intérêt réel moins faibles qu’aujourd’hui, ce qui est contradictoire, la hausse des taux faisant baisser les obligations. Mais c’est son moindre défaut.

En effet, la pyramide des âges mine le système par capitalisation de la même façon que celui par répartition, même si ce n’est pas aussi directement évident. Car pour que les titres gardent leur valeur et leur rendement, il faut que les entreprises aient suffisamment d’employés dans les bonnes spécialités, et des clients. Or le vieillissement et la diminution du nombre d’actifs sont généraux dans le monde, sauf en Afrique subsaharienne qui n’est pas pour l’instant un réservoir de personnel qualifié ou de clients argentés.

Les avantages de la capitalisation sont une certaine liberté (on investit ce que l’on veut et on s’arrête de travailler quand on veut… à préciser juridiquement toutefois), liberté en contrepartie d’un risque financier : la future pension dépendra des circonstances économiques et notamment boursières du moment. La vigoureuse campagne en sa faveur et la censure (je confirme ce terme) sur les mises en garde à ce sujet me semble nécessiter une réaction.

Outre sa promotion par des financiers intéressés, la retraite par capitalisation reflète la division idéologique droite-gauche. Elle est un mécanisme individuel, alors que la répartition un mécanisme collectif. Or la répartition est politiquement manipulable pour favoriser tel ou tel groupe. Mais symétriquement, la capitalisation peut souffrir d’une offensive idéologique, et donc de taxes, « contre les riches ».

Étant neutre politiquement, je me borne à rappeler que l’argent venant de la répartition ou de la capitalisation ne crée pas les hommes dont l’économie et les retraités ont besoin. Et que toute consommation des retraités est prise sur la production, donc sur les actifs, même si cela n’apparaît pas directement dans la capitalisation.

Augmenter la productivité ? Oui, mais…

Les allergiques à l’augmentation de l’âge de départ en appellent à l’augmentation de la productivité.

Oui, mais comment ? Ça ne se décrète pas ! Et même si on y arrive, cela n’ira pas forcément aux retraités.

L’augmentation de la productivité vient des entreprises, qui commencent par l’attribuer au personnel par des augmentations, aux actionnaires par des dividendes (ou par la hausse des cours de bourse) et surtout aux clients par des baisses de prix ou de moindres hausses sur les produits nouveaux.

Les pouvoirs publics en annulent une autre partie en édictant des normes sans cesse plus sévères. En restera-t-il pour les retraités ? Je suis sceptique.

D’autant que cette augmentation de la productivité devrait être massive, de 100 % en Allemagne d’ici 2050, comme nous le verrons.

Alors, puisque l’augmentation de la productivité ne suffit pas, et que l’on veut pas relever l’âge de départ, certains conseillent de favoriser l’immigration.

Faire venir des migrants ? Oui mais…

Puisque nous manquons d’actifs, faisons-les venir de l’étranger. Mais cela pose deux nouveaux problèmes : la disponibilité des qualifications demandées et l’intégration des nouveaux arrivants, ces deux questions étant étroitement liées.

En effet, les qualifications qui manquent en France manquent également à l’étranger. Il y a donc concurrence entre tous les pays du monde pour attirer certains profils. Les informaticiens, mais aussi le personnel médical, particulièrement nécessaire aux retraités.

De plus attirer des gens qualifiés pille les ressources humaines des pays de départ, ce qui pose d’autres problèmes à long terme pour leur développement et leur stabilité politique.

Enfin l’exemple allemand ci-après montre qu’il faudrait des dizaines de millions d’immigrants par pays. Je vois mal un gouvernement se risquer à cela !

Bref, si l’immigration peut satisfaire certains besoins, elle n’est pas à l’échelle du problème.

Les cas allemand et anglais

L’Allemagne est un exemple instructif par son vieillissement accéléré, et l’importance de l’immigration.

Le vieillissement d’abord. C’est une question très documentée en Allemagne. Ce qui suit est une synthèse  de multiples études, dont l’une de l’IFRI.

En 2013, avant la vague migratoire récente, il y avait 44 millions de personnes d’âge actif pour 22 millions de retraités sur un total de 80 millions d’habitants.

En 2050, il y aurait environ 29 millions d’actifs pour 29 millions de retraités, à âge de départ en retraite constant, soit un tiers de retraités en plus pour un tiers de production en moins.

La conséquence mathématique directe est la nécessité d’une forte hausse de la productivité et du nombre d’actifs, donc de l’âge de départ et… de l’immigration

Le gouvernement allemand en a tiré les conclusions en remontant l’âge de départ à la retraite, qui va passer progressivement à 67 ans en 2029 et en ouvrant le pays à une immigration de plus de 2 millions de personnes depuis 2013.

Il est trop tôt pour savoir si cette immigration a été une réussite. Elle comprend un bon nombre d’Italiens (ce qui aggrave le problème de l’Italie), d’originaires des Balkans et de Syriens.

Une partie de la population, associations, églises, entreprises…, s’échine à faire progresser l’intégration culturelle et professionnelle (un quart des migrants serait au travail, il y aurait des conversions de l’islam vers le protestantisme…).

Mais une autre partie de la population exprime son mécontentement en votant pour l’extrême-droite, ce qui a mené le gouvernement à freiner les entrées.

Pourtant, accueillir 2 millions d’immigrés reste mathématiquement très insuffisant : pour retrouver la proportion actif/retraités de 2013, c’est une quinzaine de millions d’actifs supplémentaires qu’il faudrait accueillir et intégrer professionnellement d’ici 2050 !

Et il faudrait y ajouter leurs familles, ce qui nous mène à plus de 30 millions ! Il était donc effectivement plus sage d’augmenter l’âge de départ à la retraite.

Les Anglais ont une pyramide des âges moins catastrophique que celle des Allemands, en partie grâce à une immigration continue depuis longtemps (Antillais, Indiens et Pakistanais, Européens notamment Polonais…).

Mais ils sont néanmoins prudents : l’âge de départ va être relevé de 67 à 68 ans pour la génération née en 1970 et les retraites promises sont modestes, avec environ 800 euros par mois pour les personnes ayant cotisé au moins 30 ans.

Les Anglais cotisent donc à des fonds de retraite privés, et surtout épargnent pour devenir propriétaires, ce qui leur évitera un loyer durant leurs vieux jours.

Conclusion : transformons les vieux en jeunes !

L’âge de départ est une donnée fondamentale non seulement de l’économie, mais de la vie tout court. Si la réforme en cours va dans le sens de l’équité, elle ne résout pas la question démographique.

La plus simple est de « transformer les vieux en jeunes » en les conservant en poste plus longtemps ou en les reconvertissant vers un nouveau travail.

Il faut retarder le début de l’inactivité en augmentant l’âge de départ ou en facilitant un cumul emploi-retraite, ou encore en « libérant » l’âge de départ, avec bien sûr une pension d’autant plus importante que l’on partira plus tard.

Et ceux qui craignent l’immigration devraient donc en être de chauds partisans !

Finalement, seules les mesures démographiques peuvent répondre aux problèmes démographiques !

Comme l’a fait la Suède, qui s’est également organisée depuis longtemps pour rendre le travail de moins en moins pénible pour les sexagénaires.

Ces questions sont importantes et politiquement délicates… on comprend qu’elles soient mises de côté dans le projet actuel. Mais elles resurgiront inévitablement !

NB : ce texte est une nouvelle version d’un article publié le 20 janvier dans le numéro 741 la revue Population et avenir, et de ma conférence du 7 février pour cette association. Il a également vocation à nourrir le Grand débat sur ces questions.

Sur le web

  1.  Voir notamment la série d’articles parus dans Les Échos de mai-juin 2018, notamment par Xavier Fontanet, par Christian Saint-Étienne des financiers de la FNMF (Fédération nationale de la Mutualité française), du Centre technique des institutions de prévoyance et du président de la FFA (Fédération française de l’assurance).
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