L’hostilité à l’entreprise, une plaie française

La rhétorique d’hostilité à l’entreprise et au progrès nous fait regarder vers le passé, plutôt que désirer construire l’avenir.

Par Philippe Silberzahn.

Parmi les nombreuses plaies dont souffre notre pays, le mépris du monde de l’entreprise par la clérisie (le corps informel constitué des intellectuels, enseignants, artistes et journalistes qui définissent la pensée dominante) figure en bonne place. Ce mépris prend des formes différentes et a évolué au cours du temps, mais il est l’une des sources de la faiblesse de notre économie.

Deux articles du journal Libération à propos de l’entreprise Doctolib parus récemment l’illustrent parfaitement.

Doctolib est une startup française créée en 2013 qui permet aux médecins de gérer leur rendez-vous. Elle a connu un succès grandissant et a surgi sur le devant de la scène début 2021 lorsque l’État lui a confié la prise de rendez-vous dans le cadre de la campagne vaccinale contre le Covid-19.

Un défi de taille : avec deux doses par personne dans un délai précis, soit environ 80 millions de rendez-vous en moins d’un an. Un défi logistique et technique colossal, que l’entreprise relèvera haut la main, et qui contribuera au succès de l’opération de vaccination française, qui avait pourtant connu des débuts difficiles. Il y a vraiment de quoi être fier que ce succès soit dû à une entreprise française.

Et pourtant la chose ne plaît pas à Libération. Dans deux articles au vitriol publiés fin juillet, l’organe officiel de la clérisie française refuse ce qu’elle appelle la version « angélique » du monde, l’histoire d’une startup française devenue succès national, et estime au contraire que :

Doctolib bénéficie d’un monopole inquiétant, qui s’est construit avec l’argent de nos impôts et grâce à une générosité déconcertante de la régulation, couplée à un silence assourdissant de l’Autorité de la concurrence.

Bigre !

La réussite de Doctolib est balayée d’un revers de manche. Elle n’intéresse tout simplement pas le journal. La souligner serait faire preuve de naïveté. C’est regrettable parce que s’il y a bien une chose qui a marqué la pandémie, c’est la réussite des entreprises françaises.

Rôle essentiel de l’entreprise pendant la crise

Non seulement la plupart ont réussi à fonctionner dans des conditions extrêmement difficiles, continuant à produire de la richesse et à préserver l’emploi, mais certaines d’entre elles ont joué un rôle tout à fait essentiel. On se rappelle comment la pénurie de masques a été résolue en deux semaines par la grande distribution, dès lors qu’elle a été autorisée par l’État de se saisir du problème, et comment cette même grande distribution a nourri la France alors que tout le monde craignait des pénuries.

Pour reprendre une expression souvent entendue à cette occasion, qui elle-même traduit une certaine condescendance, « les entreprises n’ont pas démérité ». Ben tiens ! C’est regrettable également car ce que le progrès a apporté au monde de la santé est réel. Doctolib gagne sa vie en simplifiant la vie des praticiens et en améliorant leur productivité, ce qui est crucial quand on sait combien ceux-ci sont surchargés. Tout le monde est gagnant.

Cachez ces startups que je ne saurais voir

Et pourtant, la seule chose que l’article retient, c’est que Doctolib est désormais dans une position dominante, voire de monopole, du fait de son succès. Considérant que la santé doit être un bien commun, le monopole d’une entreprise privée semble inacceptable pour le journal.

Deux choses à ce sujet :

Les monopoles sont problématiques dans l’économie

Mais leur émergence dans une industrie jeune est un trait historique établi. Au début de l’industrie, une multitude de startups naissent, puis certaines réussissent et éliminent les autres. Pour finir, il ne reste que quelques acteurs (oligopole), voire un seul (monopole). Mais la société a depuis longtemps trouvé la parade. Si un monopole est constitué, la loi permet de le défaire. Le cas d’école est évidemment Standard Oil à la fin du XIXe siècle aux États-Unis, démantelé de façon retentissante en 1911.

Et donc le supposé monopole de Doctolib n’est pas un vrai problème. On pourra y remédier si besoin, tandis que la réussite de l’entreprise sert à l’ensemble de la société. C’est ce que l’économiste Deirdre McCloskey nomme le « deal bourgeois » : vers la fin du XVIIIe siècle la société a dit en substance aux bourgeois : « on vous laisse vous enrichir, parce que nous en profiterons amplement ».

Un peu plus tard, la société a ajouté : « nous ne vous laisserons pas établir de monopole. » Le génie ici réside dans l’ordre : on laisse d’abord émerger, puis on régule si nécessaire a posteriori. Empêcher a priori l’émergence d’un monopole, comme semble le vouloir Libération, empêcherait le progrès et nous rendrait pauvre. C’est d’ailleurs ce qui caractérisait le monde avant la révolution industrielle. Le deal bourgeois est un bon deal, il nous a rendu prospères, et la société y gagne dans son ensemble.

La santé considérée comme un « bien commun »

Cette expression ne veut rien dire, si ce n’est dans l’esprit de l’article qui semble supposer que seul le service public pourrait le servir. Deux cents ans de révolution industrielle et une pandémie ont démontré l’inverse.

L’entreprise privée a servi et continue de servir le bien commun de multiples façons, et pas seulement en payant des impôts. Nous l’avons vu avec les masques et la grande distribution, et aussi avec les vaccins qui nous sauvent, purs produits de ce système capitaliste que la clérisie déteste.

L’hostilité de la clérisie envers l’entreprise

Ainsi, au lieu de célébrer l’excellence française dans le domaine des hautes technologies où elle n’est pas si fréquente, l’article dénonce donc le profit et le monopole financé par « nos impôts ».

La clérisie se moque des projets spatiaux d’Elon Musk qu’elle considère comme des caprices de milliardaires, plutôt que comme l’incarnation de l’esprit de conquête de l’être humain, oubliant que toutes les révolutions, y compris celles qu’elle célèbre aujourd’hui, ont été vues comme des caprices ou des aberrations à leurs débuts.

Elle accuse la grande distribution de profiter de la crise au lieu de célébrer l’incroyable efficacité d’un système qui a permis de nourrir la France et de lui trouver des masques au plus fort de la crise de la Covid au printemps 2020. En balayant tout élan et toute réussite pour y trouver une faute morale, la clérisie développe une rhétorique anti-progrès réactionnaire.

Cette rhétorique anti-progrès a des conséquences très concrètes car elle façonne tout un système de valeurs. Façonner les valeurs au travers de la parole, de l’écrit et de l’enseignement, c’est après tout le rôle de la clérisie, et ce sont les valeurs qui guident le monde.

Dans son étude sur les causes de la révolution industrielle, Deirdre McCloskey met ainsi en avant un changement dans les valeurs qui apparaît à la fin du XVIe siècle. Progressivement, l’ascension sociale par la réussite industrielle et commerciale a été vue positivement.

Un monde qui estime les entrepreneurs est un monde dans lequel ceux-ci peuvent fleurir, parce qu’ils peuvent acquérir une dignité impossible auparavant. La dignité qu’accorde une société est évidemment fondamentale dans ses conséquences en ce qu’elle ouvre ou ferme des possibilités.

En l’occurrence, la dignité bourgeoise a été au début largement célébrée par les intellectuels. Montesquieu parlait ainsi du « doux commerce » ; en 1734 Voltaire rédige sa lettre philosophique X où il stigmatise le dégoût des aristocrates français pour le commerce.

Je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde.

Mais à partir de 1848, la clérisie redevient hostile aux bourgeois. L’art, la littérature, et aujourd’hui les films et les chansons, parlent des bourgeois, quand ils en parlent, ce qui est très rare, de façon péjorative et caricaturale. Jacques Brel, pourtant fils d’industriels, étant un exemple parmi tant d’autres, avec sa chanson qui exsude la méchanceté.

Je fais aussi l’expérience des effets de cette rhétorique anti-progrès dans mes enseignements : que je parle d’entrepreneuriat, on me répond « égoïsme », sauf s’il s’agit d’entrepreneuriat « social », le seul acceptable pour la clérisie. Que je parle robotisation, on me répond « chômage » ; bio-technologies, on me répond « Frankenstein » ; intelligence artificielle, on me répond « Skynet » ; croissance économique, on me répond « pollution », etc.

Le coût de l’hostilité à l’entreprise

La rhétorique d’hostilité à l’entreprise et au progrès est désormais bien ancrée et elle nous enferme dans une vision pessimiste du monde selon laquelle nous ne serions capables de résoudre les problèmes auxquels nous faisons face que par un retour à une frugalité médiévale. Elle nous fait regarder vers le passé, plutôt que désirer  construire l’avenir.

Nous la payons très cher, et la payerons encore plus cher à l’avenir. Les industries sur lesquelles notre pays a construit sa prospérité et son fameux modèle social sont largement matures, et nous sommes absents de toutes celles qui sont en train d’émerger.

La clérisie s’en fiche, car ses revenus sont largement indépendants du monde du marché (elle est très largement subventionnée directement ou indirectement ; rappelons ainsi que Libération reçoit plus de 4 millions d’euros de « nos impôts » par an).

Ce sont les classes moyennes, les ouvriers, indépendants et plus généralement les ménages modestes qui, eux, vivent dans le marché, et paient la note en coût de la vie supérieur, en emplois et opportunités manquants. Le scandale de l’affichage de vertu par la clérisie est là. Mais qui s’en soucie ?

Recréer une rhétorique positive sur l’entreprise et l’innovation, et sur le progrès en général, n’est pas seulement un impératif économique. C’est devenu un impératif social et, osons le mot, moral.

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