Pandémie : les ravages de la mésinformation

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En exploitant à tort et à travers les informations dont elle disposait, la machinerie gouvernementale a contribué à créer une ambiance qui inhibe la pensée et l’action.

Par Pierre Robert.

La théorie économique pose que les marchés fonctionnent de façon optimale si l’information est gratuite, vraie et immédiatement accessible pour tous ceux qui y interviennent.

Dans ces conditions toutes les données disponibles sont de fait synthétisées par les prix qui sont autant de signaux guidant les individus dans la découverte et la mise en œuvre des décisions les plus conformes à leur intérêt. C’est cette transparence de l’information qui permet sans les contraindre de coordonner efficacement leurs décisions de production, de consommation, d’épargne ou d’investissement dans un sens conforme à l’intérêt général.

La réalité s’écarte de ce schéma idéal mais force est de reconnaître que dans nos économies de marché chacun prend ses décisions sans subir l’autorité d’un organisme central de commandement. Or, loin de déboucher sur le chaos, ce processus qui s’appuie sur la liberté et la responsabilité des individus a été le garant de leur prospérité. Cela suppose toutefois que l’État crée un environnement favorable à la perpétuation des mécanismes à l’œuvre sans lesquels nos conditions de vie se dégraderaient irréversiblement.

Dans le contexte d’une pandémie comme celle que nous vivons, son rôle devrait être de collecter au mieux des données multiples et de les synthétiser en mettant à la disposition des agents des indicateurs fiables sur lesquels s’appuyer pour agir rationnellement.

Mais c’est très loin d’être le cas, qu’il s’agisse des informations pilotant les décisions du gouvernement, de celles qu’il adresse au public comme de celles que les média reprennent, amplifient et parfois créent de toutes pièces. Le résultat est qu’au lieu de fournir aux acteurs la boussole dont ils ont besoin, ils sont plongés dans un épais brouillard informationnel qui les désoriente.

Cela ne peut mener qu’à un embrouillamini de mauvaises décisions à tous les niveaux.

Des informations instrumentalisées

Dans un souci de transparence vicié par celui de se dédouaner de ses responsabilités, le gouvernement a mis en place le Conseil scientifique Covid-19 dès le 11 mars 2020, six jours avant le début du premier confinement. Pour formuler ses avis sur la propagation du virus et élaborer des scénarii pour y faire face, celui-ci s’est appuyé sans réserve sur les prévisions fournies par des modèles épidémiologiques catastrophistes comme on l’a déjà souligné dans un article précédent.

On s’est toutefois assez vite rendu compte que les données sur lesquelles le Conseil appuyait ses recommandations n’étaient pas fiables et que la conviction que des informations scientifiques sont la clef d’une bonne stratégie était erronée. Comme le note Jean-Pierre Le Goff :

Le plus problématique a peut-être été de laisser croire que la science pouvait être garante de bonnes décisions politiques, alors qu’on ne savait pas grand-chose et que le pouvoir naviguait à vue  – La société maladepage 193

Cet organisme instrumentalisé par le pouvoir est donc rapidement apparu pour ce qu’il est, un instrument de contrôle social s’appuyant sur des données présentées comme incontestables pour cautionner les errements de la technocratie et l’extension sans limite de son emprise sur la société.

Sur cette forme de despotisme en apparence bienveillant mais de fait infantilisant, comme le montre Infantilisation, le livre éclairant de Mathieu Laine, Tocqueville a tout dit depuis longtemps :

Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse […] il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète…  – De la démocratie en Amérique – tome II, page 434

Pour illustrer le point de vue de Tocqueville, la pandémie est un cas d’école. En diffusant dans la population des données mal maîtrisées, notre administration bureaucratique y a semé le doute, la peur et l’anxiété.

Une opinion publique désorientée

Les indicateurs utilisés pour l’informer émanent de Santé publique France qui agrège et analyse toutes les données exploitables. Ils sont accessibles sur l’application TousAntiCovid qui elle-même renvoie à la base Data.gouv.fr.

Celui auquel on accède d’emblée sur la page d’accueil est le nombre de nouveaux cas rapportés à J moins 1. Le chiffre est assorti d’un long commentaire expliquant pourquoi il n’est pas fiable. Plus précis serait celui qui recense le nombre de nouveaux cas prélevé à J -3 mais il faut se donner du mal pour le trouver sur l’application.

Sont également disponibles au premier coup d’œil les données relatives à la tension des services de réanimation assorties du nombre des entrées de la veille, mais sans indication des sorties, ce qui brouille l’information. Y figure également le nombre de vaccinés, seul chiffre vraiment important mais qui progresse trop lentement. Il est donc difficile de le brandir comme un étendard d’autant plus que la France est le seul pays membre permanent du conseil de sécurité qui n’a pas son propre vaccin, ce qu’on peut relier au relâchement de ses efforts en matière de recherche.

L’impression générale qui se dégage de ce premier coup d’œil est fortement anxiogène. Ce sentiment est confirmé par les informations figurant en deuxième ligne.

Elles donnent :

  • le fameux R ou taux de reproduction effectif, soit le nombre moyen de personnes qu’un infecté peut contaminer,
  • le taux d’incidence soit le nombre de personnes testées positives pour la première fois depuis plus de 60 jours rapporté à 100 000 habitants,
  • le taux de positivité qui rapporte le nombre de personnes testées positives au nombre total de tests.

Il est clairement indiqué que tous ces indicateurs sont fondés sur des données dont la remontée est problématique. Outre qu’elles sont largement anxiogènes ces informations sont donc sujettes à caution.

C’est pourtant de ces éléments très imparfaits que dérivent des décisions qui le sont tout autant et qui témoignent de la forte attirance de notre pays suradministré pour une forme d’enfer paperassier. Nous en avons une petite illustration comique avec les dernières normes en vigueur pour promener son chien : de six heures à 19 heures il suffit d’être porteur d’une preuve de son adresse et de ne pas s’éloigner de plus de 10 km de son domicile. En revanche entre 19 heures et 6 heures du matin il faut une attestation spéciale et la limite est portée à 1 km.

En exploitant à tort et à travers les informations dont elle disposait la machinerie gouvernementale a contribué à créer une ambiance qui inhibe la pensée et l’action. Sur un fond d’impréparation et d’un cruel manque de moyens, le désarroi s’est répandu dans la population. Si la pandémie y a introduit l’angoisse de la maladie et de la mort, l’État n’a rien fait pour contrer cette tendance, bien au contraire. Il a érigé la peur de la contamination en facteur central de l’acceptation des contraintes et des restrictions des libertés décidées plus ou moins au petit bonheur la chance.

Comme le remarque aussi Jean-Pierre Le Goff en évoquant le premier confinement :

Les informations officielles avec leur nombre quotidien de morts, d’entrées aux urgences et en réanimation annoncé sur un ton neutre et froid par un responsable de la santé qui ressemblait à un employé des pompes funèbres, renforçaient quotidiennement l’anxiété. – La société malade – pages 25 et 26

Des médias déchaînés

Ces informations anxiogènes ont fait le miel des médias. Avec la complicité de l’État bureaucratique et des politiques, ils ont mis en scène une fausse transparence qui aveugle plutôt qu’elle ne permet d’y voir clair.

À la radio et sur les chaînes d’information en continu, comme un trou noir la pandémie a absorbé toute l’actualité. Depuis plus d’un an, sur les ondes et sur les réseaux se déverse en permanence une incroyable masse de gloses, d’images et de débats.

Des bataillons d’experts souvent autoproclamés y commentent sans fin des indicateurs plus ou moins obscurs pour le commun des mortels sans être d’accord sur la manière de les interpréter. Pris dans cet emballement médiatique mettant en scène des personnes ayant des avis sur tout et ne cessant de se contredire, les téléspectateurs trouvent peu d’informations pertinentes susceptibles de les éclairer.

En revanche l’opinion publique subit de plein fouet les effets délétères de ce fatras informationnel qui décuple l’impact émotionnel de la pandémie et rend difficile de « faire la part des choses entre le réel et cette bulle imagière et langagières qui le recouvre tout aussitôt ». (La société malade, page 56)

Sous prétexte de décryptage on se livre à un enfumage en règle avec des effets d’amplification d’éléments sujets à caution. Dans ce contexte nous sommes passés sur le terrain politique du principe de précaution, déjà paralysant, à la précaution de principe. En témoigne la suspension du vaccin Astra Zeneca sur la base de simples rumeurs, avec pour conséquence des risques accrus de contamination pour les milliers de personnes dont la vaccination a été reportée.

Plus grave encore, en peu de temps, l’obsession de la santé est devenue fortement liberticide, ce qui ne manque pas de provoquer en retour des actes de transgression comme on l’a vu récemment à Marseille.

Un brouillard informationnel toxique

L’obsession de la santé est aussi devenue le pire ennemi de l’efficacité de notre économie. Elle compromet gravement ses forces vives et ses capacités de rebond en obscurcissant l’horizon des entreprises qui n’ont plus de visibilité et ne sont plus en capacité de programmer leurs investissements futurs.

Cela les plonge d’autant plus dans l’attentisme que dans l’immédiat elles sont sommées de s’adapter séance tenante à des normes changeantes mais contraignantes comme la décision récente d’imposer à leurs cantines une surface minimum de 8 m2 par salarié, ce que très peu d’entre elles sont en mesure de faire. On comprend que cela puisse inciter celles qui le peuvent à passer au télétravail mais qu’en est-il de celles qui ne le peuvent pas ? Doivent-elles fermer pour ne pas être sanctionnées ?

On retrouve les mêmes phénomènes d’attentisme et de blocage dans le domaine de la consommation, ce qui mécaniquement fait gonfler l’épargne des ménages que plus d’un rêve désormais ouvertement de réquisitionner.

Pour cesser de compromettre la sortie du tunnel, ne faudrait-il pas tout faire pour dissiper ce brouillard toxique et obtenir des pouvoirs publics qu’ils clarifient autant que possible leur communication en se concentrant sur deux indicateurs simples : un pour l’alerte (avec le nombre des malades en réanimation) et l’autre pour l’action (avec le nombre quotidien de personnes vaccinées) ?

L’administration pourrait aussi se donner pour principe de n’imposer de règles que si elles sont manifestement indispensables pour freiner la propagation du virus alors qu’aujourd’hui elles sont trop souvent dictées par la seule peur du contentieux.

S’inspirer des principes de base de l’économie libérale reste plus que jamais un repère solide pour l’action.

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