Covid-19 : l’OMS trace des perspectives, la France est sur la touche

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Atteindre les objectifs de l’OMS peut être difficile pour un pays pauvre mais devrait être sans grande difficulté à la portée d’un pays riche et développé.

Par Pierre Robert.

« Il serait très prématuré et je pense irréaliste de penser que nous allons en finir avec ce virus d’ici la fin de l’année ». C’est ce que vient de déclarer Michael Ryan, le directeur des opérations d’urgence de l’Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.).

Contre la Covid pas de victoire rapide en vue selon l’OMS

Le monde est donc loin d’avoir tourné la page d’une pandémie qui a déjà fait plus de 2,5 millions de victimes à l’échelle de la planète. Au passage, les chiffres disponibles montrent qu’à ce stade, la Covid a causé davantage de morts par habitant en France qu’au Brésil, pays dont on a tendance ici à moquer les médiocres performances sanitaires (un décès pour 816 habitants contre un pour 779 dans l’Hexagone).

Les objectifs raisonnables que l’OMS fixe aujourd’hui à ses membres sont de maintenir la transmission du virus à un niveau bas, d’aider à prévenir l’apparition de variants et de réduire le nombre de personnes contaminées. Selon Michaël Ryan, c’est la vaccination du personnel de santé et des plus vulnérables qui permettra de « retirer la peur et la tragédie de la pandémie ». Si ce responsable est convaincu que 2021 ne sera pas l’année où le monde vaincra la Covid-19, il estime en revanche que « ce avec quoi nous pouvons en finir, si nous sommes intelligents, ce sont les hospitalisations, les morts et la tragédie associées à cette pandémie. »

Encore faut-il « être intelligents » et réactifs. Les recommandations de l’OMS sont de se focaliser sur les deux grands axes de lutte contre le virus que sont les gestes barrières et les campagnes de vaccination. Pour que cela fonctionne il faut aussi pouvoir s’appuyer dans chaque pays sur la capacité du système hospitalier à recevoir ceux qui tombent malades.

Atteindre de tels objectifs peut être difficile pour un pays pauvre mais devrait être à la portée d’un pays riche et développé. Ce n’est pourtant pas le cas de la France confrontée à la saturation de ses hôpitaux et à des demandes répétées de mise sous cloche qui étoufferaient encore un peu plus son économie et les libertés de sa population.

Or, celle-ci est déjà soumise depuis de longs mois à la pression plus ou moins appuyée d’une sorte de garrot qui l’étrangle sans pour autant laisser entrevoir la fin du supplice.

Reste à comprendre pourquoi.

Une défaite bizarre mais pas vraiment étrange

Depuis le départ la « stratégie » française est dictée par un seul objectif : garantir que ceux qui tombent malades puissent être accueillis à l’hôpital. Or, la capacité de réaction de notre système de santé a été sérieusement affaiblie par les 35 heures et par la prolifération de l’armée de bureaucrates qui le contrôle ; elle représente désormais 30 % de ses effectifs au détriment du personnel soignant.

En découle inéluctablement une séquence inefficace de stop and go :

Lorsque le nombre de cas devient élevé, des mesures restrictives (couvre-feu, puis confinement) sont imposées ; lorsque le nombre de cas est redevenu faible, ces mesures sont levées, en conséquence de quoi, après un certain temps, le nombre de cas remonte et les mesures restrictives sont de nouveau imposées – Philippe Aghion, Patrick Artus – Le Monde, tribune du 24 février 2021

Cet échec global se décline en un grand nombre d’échecs spécifiques :

  • incapacité du pays de Pasteur à mettre au point un vaccin,
  • lenteur de la campagne de vaccination alors que nous sommes supposés être en guerre contre le virus,
  • défaillances de notre système de santé hospitalo-centré qui veut tout régir et tout contrôler,
  • carences de la logistique que ne maitrise pas une administration dont la principale compétence est de produire de la norme.

De ce fait, le retard de la campagne de vaccination est de plus en plus criant. Soixante jours après son lancement, à peine trois millions de personnes sur 67 millions d’habitants sont partiellement protégées par une première injection et parmi elles, un peu plus de la moitié seulement, soit 1,6 million, a eu les deux doses.

À titre de comparaison, le 1er mars plus de 5 millions d’Israéliens avaient reçu une première injection et 3,7 millions les deux dans un pays sept fois moins peuplé que le nôtre.

Plus proche de nous, le Royaume-Uni a un taux sept fois supérieur pour une population comparable.

Aux États-Unis, alors que 78 millions de doses ont déjà été administrées, le Président a annoncé le 2 mars qu’à la fin du mois de mai il y aurait suffisamment de vaccins pour protéger tous les adultes. Son administration vient d’approuver le produit mis au point par Johnson & Johnson et Merck, son rival dont les recherches n’ont pas abouti, lui apporte sans restriction son concours pour le fabriquer, « le type de collaboration qu’on a vu pendant la seconde guerre mondiale » selon Joe Biden.

Au sein de l’Union européenne dont la stratégie d’acquisition de vaccins a été co-construite par la France, elle est également à la traîne. Grèce et Pologne soumises aux mêmes règles ont un taux de vaccination supérieur au nôtre de 1,5 point. Si la France était au même niveau, un million de personnes supplémentaires auraient pu être vaccinées, par exemple tous les agents de l’Éducation nationale. Allemagne et Espagne nous dépassent aussi largement

Tous ces échecs étalent au grand jour les faiblesses structurelles du pays suradministré et sous gouverné.

Des faiblesses structurelles mises à nu par la crise sanitaire

Elles expliquent en premier lieu notre incapacité à trouver rapidement un vaccin efficace, ce qu’a clairement mis en évidence une note récente du Comité d’Analyse Économique (CAE) au titre révélateur : « Innovation pharmaceutique : comment combler le retard français ? »

On y retrouve toutes les faiblesses du contre-modèle français.

Entre 2010 et 2019, la recherche française en santé a régressé en passant à côté de l’essor des biotechnologies. Cette décennie a été perdue pour l’innovation en l’absence de coopération efficace entre les universités et l’industrie, deux univers que séparent une profonde méfiance réciproque. Ce critère fait l’objet d’un classement de la banque mondiale : la France y figure en 35ème position alors qu’en tête du classement se trouvent les États-Unis avec le tandem Harvard/Moderna, le Royaume-Uni où Oxford a su tisser des liens étroits avec Astra Zeneca et l’Allemagne où Mayence a su unir ses efforts à ceux de Bion Tech/Pfizer.

Autre élément décisif, alors que les dépenses de transfert n’ont cessé de progresser, les crédits de la recherche en santé ont été diminué. Entre 2011 et 2018 ils ont baissé de 28 % alors qu’ils progressaient de 8 % aux États-Unis, de 11 % en Allemagne et de 16 % au Royaume-Uni.  Aujourd’hui, deux fois moins de moyens y sont consacrés qu’en Allemagne. On prévoit d’y affecter 25 milliards d’ici à 2030 pour rattraper notre retard, là où l’Allemagne en a annoncé 60 milliards.

Par ailleurs, le retard de la campagne de vaccination devient dramatique, il est à relier à un système administratif à la fois centralisé et fractionné dont les multiples niveaux se paralysent réciproquement quand ils ne se contredisent pas, mais aussi au corporatisme des professions médicales qui chacune défendent leur pré carré. Les généralistes viennent seulement d’être intégrés au dispositif vaccinal, les pharmaciens ne le sont pas encore.

Corporatisme, méfiance, suradministration, dilution des responsabilités, 35 heures, niveau trop élevé des dépenses sociales : ce sont autant de points faibles que dénoncent depuis longtemps les libéraux mais que la crise sanitaire a mis au premier plan et auxquels il va bien falloir s’attaquer pour la surmonter

Les voies du sursaut

Dans l’immédiat et pour revenir aussi vite que possible à une vie économique et sociale normale, il est indispensable d’accélérer fortement le calendrier des vaccinations et à cette fin de se procurer des vaccins en ne négligeant aucune source. Cela suppose de créer une task force de vaccination capable de contourner les verrous bureaucratiques qui freinent le processus.

Pour s’approvisionner rapidement en vaccins dans les quantités appropriées, il devient aussi urgent de changer de cap en s’inspirant des pays de l’Union européenne qui ont décidé de ne plus dépendre exclusivement d’elle pour les obtenir.

D’ores et déjà la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne font appel à la Russie et à la Chine.

Quant à l’Autriche, son chancelier a dénoncé le 1er mars les dysfonctionnements de l’Agence Européenne du Médicament, « trop lente pour approuver les vaccins », ce qui conduit « à des goulots d’étranglement » dans la chaine de production. Il a annoncé que son pays travaillerait désormais avec Israël pour produire des doses de vaccin de deuxième génération. Le Danemark a décidé de lui emboiter le pas.

Plus discrets plusieurs autres dirigeants des pays de l’UE accusent en coulisses la Commission de ne pas avoir anticipé les besoins en matières premières nécessaires à une production de masse. La Commission répond en attribuant la responsabilité des retards dans la campagne de vaccination à la diversité des structures administratives des États membres qui freinent les opérations.

La France, championne toute catégorie de la surinterprétation des normes et du principe de précaution, est ici particulièrement visée. Il est pour elle devenu crucial de retrouver un minimum d’agilité pour faire face à la crise sanitaire en cours et à celles qui pourraient survenir demain.

Si notre pays ne parvient pas à obtenir rapidement une couverture vaccinale satisfaisante, sa population en souffrira en effet doublement. Au plan interne elle sera lentement asphyxiée par les mesures de stop and go dont on ne parviendra pas à s’affranchir, ce qui pourrait conduire à une explosion sociale. Vis-à-vis de l’extérieur, ses ressortissants ont toutes les chances d’être mis au ban des nations et empêché de se déplacer lorsque, grâce à la vaccination, les autres pays auront considérablement réduit la circulation du virus et s’approcheront de l’immunité collective.

Ne restera plus alors qu’à subir l’humiliation des blâmes que l’OMS ne manquera pas de décerner au pays.

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