La statue de Jean-Paul II à Ploërmel ou la religion sur la place publique

Le tribunal administratif de Rennes a jugé que la statue de Jean-Paul II, érigée sur une place de Ploërmel (56), présentait un caractère ostentatoire et devait être retirée de l’espace public.

Par Roseline Letteron

Statue de Jean Paul II à Ploërmel - Titem (CC BY-NC-ND 2.0)
Statue de Jean Paul II à Ploërmel – Photo : Titem via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Dans un jugement du 30 avril 2015, le tribunal administratif (TA) de Rennes annule le refus du maire de Ploërmel de « faire disparaître de tout emplacement public le monument consacré au pape Jean-Paul II, érigé Place Jean-Paul II à Ploërmel ». Il prononce également une injonction ordonnant à l’élu de procéder, dans un délai de six mois, au retrait du monument de son emplacement actuel.

Un chemin de croix contentieux

Contrairement à ce qui a parfois été dit, cette décision de justice n’est pas le fruit d’un recours isolé et militant de la Fédération morbihannaise de la libre pensée. Le tribunal a été saisi de deux autres recours d’habitants de la ville, les trois ayant finalement été joints. La décision n’est pas davantage le résultat d’une prise de conscience tardive, la statue ayant été érigée en 2006.

Depuis 2006, les opposants à la statue se sont engagés dans une sorte de chemin de croix contentieux, dont la présente décision n’est que la dernière station. Mais ce n’est sans doute pas l’ultime, car le maire de Ploërmel, Patrick Le Diffon (UMP) a déjà annoncé sa volonté de demander un sursis à exécution avant de faire appel de la décision.

Dans un premier jugement du 31 décembre 2011, le TA de Rennes avait annulé la délibération du 20 octobre 2006 du conseil général du Morbihan accordant une subvention de 4500 € à la Communauté de communes de Ploërmel pour financer le socle de l’œuvre, c’est-à-dire une arche surmontée d’une croix, l’ensemble faisant huit mètres de haut. La statue elle-même avait été cédée par l’artiste, le sculpteur russe Zourab Tseretli. La convention entre la commune et l’artiste mentionnait d’ailleurs une « volonté de défendre les intérêts généraux de la religion catholique », formulation un peu surprenante dans un contrat de droit public. Quoi qu’il en soit, dans son jugement de 2011, le tribunal avait considéré que cette croix présentait, par ses dimensions mêmes, un caractère ostentatoire méconnaissant à la fois les dispositions de la Constitution et celle de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État.

À la suite du jugement de 2011, la subvention a été remboursée par la Communauté de communes. Les requérants ont alors fait un recours gracieux auprès du maire pour que la statue soit retirée du domaine public. Ils n’ont obtenu aucune réponse et ont donc de nouveau saisi le tribunal administratif, contestant cette fois la décision de rejet implicite qui leur avait été opposée.

La décision du 30 avril 2015 ne fait donc que reprendre les motifs de celle du 31 décembre 2011. Ils sont d’ailleurs assez simples, puisqu’ils reposent sur le respect du principe de laïcité.

La laïcité

Le jugement s’appuie d’abord sur l’article 1er de la Constitution qui énonce que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Dans sa décision du 19 novembre 2004, le Conseil constitutionnel considère ainsi que le principe de laïcité, qui a valeur constitutionnelle, « interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers ». Le tribunal s’appuie aussi sur l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905 qui interdit « à l’avenir » d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur « quelque emplacement public que ce soit », à l’exception des édifices servant au culte, des cimetières ainsi que des musées ou expositions.

En l’espèce, le tribunal administratif refuse de se prononcer sur la représentation même du pape défunt. Ne pourrait-il être considéré comme un leader d’opinion, indépendamment de toute approche religieuse ? Le tribunal n’a pas besoin d’entrer dans le débat. Il lui suffit de constater l’existence d’une croix érigée postérieurement à la loi de 1905, croix qui, par ses dimensions mêmes, présente un caractère « ostentatoire ». L’atteinte à l’article 1er de la Constitution et aux dispositions de l’article 28 de la loi de 1905 est donc confirmée, dans un raisonnement qui reprend à la lettre la décision antérieure de 2011.

Les précédents

Dans une décision du 30 novembre 2011, le tribunal administratif d’Amiens avait déjà considéré comme non conforme à la loi de 1905 l’installation d’une crèche de Noël sur la place d’un village. Aux yeux du juge, une telle installation méconnaît à la fois « la liberté de conscience assurée à tous les citoyens par la République et la neutralité du service public à l’égard des cultes ». Le 14 novembre 2014, dans une décision très médiatisée, le tribunal de Nantes avait sanctionné pour les mêmes motifs l’installation d’une crèche de Noël dans les locaux du Conseil général de Vendée.

Dans le cas des crèches, on doit sans doute s’interroger sur la maladresse d’élus qui ont préféré affirmer une sorte de militantisme catholique plutôt qu’invoquer le caractère provisoire d’une installation qui pouvait être considérée comme une « exposition » au sens de la loi de 1905. Pour la statue de Ploërmel, la loi de 1905 s’impose à l’évidence. En effet, la statue n’a aucune caractère provisoire et il apparaît dans le dossier que des cultes ont été célébrés devant elle, sur une place qui désormais a été rebaptisée en « Place Saint Jean-Paul II ».

Et la Cour européenne ?

Le maire annonce qu’il fera appel, démarche peut-être un peu téméraire car ses chances de succès sont modestes. La jurisprudence de la Cour européenne ne lui offre guère de perspective favorable.

Certes l’arrêt Lautsi c. Italie du 18 mars 2011 estime que le crucifix suspendu au mur des classes des écoles publiques italiennes ne porte pas atteinte à la liberté de conscience des élèves. Mais la Cour ajoute que cette tolérance repose sur le fait que ce crucifix est « un symbole essentiellement passif » qui ne s’accompagne d’aucune forme d’endoctrinement et n’impose aux élèves aucune pratique religieuse. Son influence est donc pour le moins réduite, pour ne pas dire inexistante.

Il y a pourtant bien peu de chances que la jurisprudence Lautsi soit applicable au cas de la statue de Ploërmel. D’une part, entre un crucifix sur un mur d’école et une croix de huit mètres de haut, il existe une différence d’échelle. Le caractère ostentatoire de la croix et de la statue qu’elle surplombe interdit de la considérer comme « un symbole essentiellement passif ». D’autre part, l’Italie est un État concordataire, et la révision du Concordat intervenue en 1984 affirme que « les principes du catholicisme font partie du patrimoine historique du peuple italien ». La France, en revanche, a fait du principe de laïcité un élément essentiel du régime républicain. Les rapports entre l’État et la religion sont donc d’un autre ordre et, d’une manière générale, la Cour européenne s’interdit toute intervention dans ces choix de société. Les États-membres conservent ainsi une très large latitude dans la définition du statut des religions.

Le jugement du 30 avril 2015 a donc bien peu de chances d’être annulé. Il s’inscrit dans une jurisprudence constante qui permet, au fur et à mesure des décisions, de définir le cadre de l’application actuelle de la loi de 1905. Reste au maire de Ploërmel à envisager le déplacement de la statue, puisqu’il paraît que le socle et la croix ne sont pas dissociables de l’effigie du pape. Celle-ci pourra être placée sur une propriété religieuse, église ou couvent par exemple. Quant aux propriétaires de terrains privés proches de la Place Saint Jean-Paul II, ils ont d’ores et déjà fait connaître leur refus, jugeant l’œuvre trop « inesthétique ». Au moment où le débat religieux réinvestit l’espace public, il n’est pas sans saveur de voir que le juge interdit d’afficher la religion sur la place publique.


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