Danger, ne laissez pas l’Histoire à la portée des enfants

Christopher Columbus Monument - Barcelona, Spain By: David Berkowitz - CC BY 2.0

Plutôt que se laisser submerger par l’émotion morale jusqu’au nihilisme, il nous faut renouer avec notre histoire en reconnaissant sa part d’ombre.

Par Frédéric Mas.

L’émotion suscitée par la mort de George Floyd s’est répandue à tout l’Occident, et menace de se transformer peu à peu en une colère indistincte contre tout ce que la foule tient pour raciste, simplement passéiste ou carrément rétrograde.

Aux États-Unis comme en Europe, des militants progressistes radicaux s’en sont pris aux statues qu’ils jugent symboles de l’oppression passée, devenues autant de rappels présents d’humiliations insupportables. Christophe Colomb aux États-Unis, Léopold II en Belgique, ou encore Edward Colson, Cecil Rhodes ou… Winston Churchill au Royaume-Uni ont vu leurs statues dégradées ou même tout simplement déboulonnées. On parle en France de faire la même chose avec les statues de Colbert.

L’industrie de divertissement suit le mouvement, et a commencé aussi à nettoyer ses catalogues de tout ce qui est jugé problématique à l’aune des nouveaux impératifs moraux du jour. Autant en emporte le vent, le fameux film de Victor Fleming de 1939, en a fait les frais, puisque HBO Max a décidé de le retirer de sa plateforme parce que véhiculant des « préjugés racistes », ceux de son époque comme ceux de l’époque narrée, la guerre civile américaine.

Le triomphe des émotions morales

C’est l’émotion morale, prise comme un donné nécessairement juste, qui commande ici et qui désigne l’ennemi sans prendre la peine de faire le tri : ce qui n’est pas avec nous est contre nous, et à l’aune des standards moraux contemporains des protestataires, c’est toute l’Histoire qui peut devenir problématique, en un geste qui n’est pas sans rappeler l’univers totalitaire du 1984 de George Orwell où tout le passé doit être réécrit pour justifier idéologiquement le présent. Le retour de bâton réactionnaire, et identitaire, pourrait être très puissant.

L’émotion érigée en valeur absolue témoigne d’une crise profonde du système éducatif américain qui irrigue tout le débat public. Celui-ci surprotège tellement ses enfants qu’il est devenu incapable d’en faire des adultes responsables et autonomes, et donc de supporter la contrariété autrement que comme une agression. Le développement de l’État nounou aux États-Unis, en particulier ses politiques publiques portées par le principe de précaution, a rendu les individus plus fragiles et averses au risque.

Pour Greg Lukianoff et Jonathan Haidt, l’idéologie sécuritaire s’est étendue aux émotions sur les campus américains. L’administration cherche désormais à préserver les sentiments des étudiants, quitte à éliminer la discussion rationnelle ou limiter le pluralisme idéologique dans les universités du pays.

Au début des années 2000, l’idéologie sécuritaire a même pénétré la notion de santé mentale au sein de la communauté des spécialistes, qui a élargi la notion de traumatisme à toutes les expériences individuelles nocives physiquement ou émotionnellement, ayant des conséquences sur le fonctionnement physique, mental, émotionnel ou sur le bien être spirituel.

Pour Haidt et Lukianoff, l’expérience subjective du traumatisme est devenue sa définition officielle, ce qui a fait exploser les cas, les thérapies et les politiques publiques préventives aux USA. Avec cette définition élargie de traumatisme, la moindre contrariété vécue plus que raisonnée devient une insulte et même une agression dont il faut se préserver. Entendre une opinion désagréable, qui va à l’encontre de ce qu’on croit au plus profond de soi, est-il vraiment aussi dangereux que de se trouver au milieu d’un champ de bataille réel ?

L’Histoire comme safe space

Les sentiments commandent la rectitude morale et retravaillent le passé qui ne passe pas. L’Histoire doit être un safe space comme un autre, une chambre d’écho qui ne doit surtout pas troubler le bien-être spirituel de nos contemporains que la moindre contrariété offense.

Cette volonté manichéenne de faire table rase de tout passé n’est pas seulement révolutionnaire et potentiellement totalitaire, elle prépare les consciences au retour de bâton réactionnaire, que celui-ci se fasse à travers les théories néoracialistes de l’extrême gauche ou le revanchisme de l’extrême droite.

Comme le rappelle Pierre Manent dans La cité de l’homme (1994) : « devenir Moderne, c’est devenir conscient d’être moderne », c’est-à-dire se savoir situé dans l’Histoire, et savoir de ce fait que nos mœurs et nos jugements d’aujourd’hui sont aussi le résultat d’événements et de circonstances particuliers destinés à évoluer demain.

Sans verser dans le relativisme qui met une équivalence totale entre mœurs d’hier et d’aujourd’hui, l’Histoire ouvre une perspective par-delà le bien et le mal sur leur fabrication pour s’en libérer et s’interroger sur leurs fondements. C’est un élément essentiel de l’esprit du libéralisme qui encourage le libre examen et l’adhésion rationnelle à la morale comme à la politique.

Machiavel comme Montesquieu plongent dans l’Antiquité romaine pour critiquer leurs contemporains et renouvellent la science politique, David Hume abandonne la philosophie pour l’Histoire afin d’offrir à ses contemporains une explication raisonnable des clivages sociaux qui traversent l’Angleterre de son temps, comme le fera au XIXe siècle le grand libéral François Guizot, en partie grâce à son Histoire générale de la civilisation en Europe qui va influencer toute l’élite éclairée européenne. La fin de cette conscience historique signifierait le retour au tribalisme et au règne sans partage des clans et des identités peut-être un jour meurtrières.

Bien entendu, examiner le passé ne doit pas nous interdire de remettre en question l’héritage commun : on veut déboulonner Colbert, mais pourquoi ne pas débaptiser les rues Lénine ? La pente est glissante et la soif de revanche mauvaise conseillère.

Plutôt que se laisser submerger par l’émotion morale jusqu’au nihilisme, il nous faut renouer avec notre histoire en reconnaissant sa part d’ombre. Seule l’éducation libérale, qui valorise l’exercice de la raison en s’adressant à des citoyens adultes et autonomes, est capable de la fournir.

 

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