Le grand retour des magiciens de l’économie

Photo by Artem Maltsev on Unsplash - https://unsplash.com/photos/3n7DdlkMfEg — Artem Maltsev ,

Les magiciens de l’économie sont partout : à droite, à gauche et même parfois au centre. Mais c’est souvent pour dire la même chose !

Par Yves Montenay.

Le coronavirus a favorisé le retour de l’irrationnel, qui n’a jamais été très loin. En effet, l’économie, c’est ennuyeux, ça ne fait pas de miracle. Or pour plaire au bon peuple, il faut lui dire que le miracle est possible… et, si on est un politique ambitieux, que le miracle viendra « si vous votez pour moi ».

Ces magiciens de l’économie sont partout : à droite, à gauche et même parfois au centre. Mais c’est souvent pour dire la même chose !

Commençons par un thème très populaire : « travailler moins en vivant mieux ».

Les paresseux rationnels

Juste un mot pour ceux qui, pour des raisons écologiques ou autres, vantent la frugalité. Ce ne sont pas les pires, car ils sont cohérents : moins de travail, niveau de vie réduit au minimum, préservation de la planète, temps disponible pour la famille ou la philosophie etc.

Ils négligent néanmoins quelques détails techniques : ils comptent sur le travail des autres pour disposer de médicaments et de quelques matériels, agricoles ou non (des livres, de la musique…).

De l’électroménager ? « Non, nous ferons tout à la main ». Bigre, d’autant que nous ne sommes plus à l’époque où « les femmes sont là pour ça ».

Certains ne tiennent pas longtemps dans cette « vie naturelle mais sauvage ». Mais au moins il y a une certaine cohérence.

Heureusement, pour ceux qui trouveraient ça trop rude, il y a les magiciens.

Le travail, ce sont leurs profits

Nous avons vu fleurir le slogan « notre santé avant leurs profits ». Comprenez : il vaut mieux rester chez soi (en étant payé) que de risquer sa peau à l’usine.

C’était en substance le message du fonctionnaire CGT de l’Éducation nationale invité lors de l’émission BFM du 10 mai à laquelle j’étais convié pour parler du déconfinement.

Évidemment c’est moins risqué quand celui qui vous paye ne risque pas la faillite, c’est-à-dire pour les fonctionnaires et quelques autres catégories… Dont les cadres de la CGT, association qui ne vit pas des cotisations de ses membres mais de subventions gouvernementales et du fruit de la gestion de certains domaines « paritaires », dont les caisses de retraite.

Bref, il est plus facile de rester chez soi si le travail que vous évitez n’est pas capitaliste… quitte à ce que vous paralysiez des salariés du privé.

Qu’en pensent « les capitalistes » ?

Les capitalistes de mon environnement, amis, commerçants du quartier, assureurs, pétroliers, et j’en oublie énormément, ont un rire amer en lisant ce slogan : « Quels profits ? Nous sommes en lourde perte ! ».

Idem pour les épargnants ou retraités par capitalisation dépendant, directement ou indirectement, de la bourse, avec les dividendes 2020 reportés ou annulés.

Mais les magiciens estiment que tous ces capitalistes subissent une « juste punition » et que travailler pour les capitalistes, ce n’est pas vraiment du travail, « c’est de l’exploitation ».

Le bon peuple écoute avec sympathie, et rares sont ceux qui se posent la question : « alors quel autre système ? », sachant que tous les essais jusqu’à présent ont fini dans le sang.

Même la Chine doit son succès à son secteur privé, indigène ou étranger.

Alter-éco, un magicien respecté

Il y a bien longtemps, j’avais fait connaissance de la jeune équipe d’Alternatives économiques (Alter-éco pour les intimes) que j’avais trouvée assez sympathique dans ses analyses africaines.

Mais depuis, ils alimentent en « arguments » ce que l’on pourrait appeler le « socialisme idéaliste » d’une bonne partie du corps enseignant français, ce qui ne prépare pas vraiment les élèves à la vie réelle dans notre système économique.

Le 12 mai, on trouvait sur leur site un article mi-ironique mi scandalisé : « travailler plus, le patronat en rêve encore : moins de congés et de RTT, plus d’heures de travail. Les syndicats ont immédiatement mis leur veto. »

À l’opposé, l’IFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) estime qu’avant la pandémie nous perdions déjà 100 milliards par an par rapport à des voisins travaillant plus longtemps et partant à la retraite plus tard.

Depuis, la situation s’est aggravée car les Allemands ont redémarré leur industrie avant nous et vont notamment servir, à notre place, nos clients à l’export.

Les salariés du privé savent que si la reprise tarde, leur revenu et probablement leur emploi seront touchés. Travailler davantage permettrait de les sauver.

Personnellement je ne trouve pas choquant qu’ayant touché de l’argent sans travailler pendant quelques semaines, nous essayions de rattraper la production perdue en travaillant davantage. Ne serait-ce que pour que cet argent nous serve à quelque chose, ce qui ne sera pas le cas s’il n’y a pas suffisamment à acheter, et donc de produit par quelqu’un.

J’imagine déjà un magicien disant « il n’y a qu’à acheter allemand et payer avec l’argent que l’Europe va nous prêter ». « L’Europe » en l’occurrence signifie surtout l’Allemagne et les pays sérieux du nord de l’Europe, ce qui explique leur manque d’enthousiasme.

Ces considérations nous mènent à la question de la dette.

La dette, « il faut s’asseoir dessus »

C’est ce que je lis sur les réseaux sociaux, souvent un peu catégoriques, trop heureux de trouver une solution simple.

Mais si on ne rembourse pas, plus personne ne nous prêtera. Or nous sommes en déficit et nous devons emprunter tous les jours. Et s’il n’y a plus de prêteurs, les fonctionnaires ne seront plus payés.

Objection simpliste, répondent les magiciens. Vous voyez bien que la presse multiplie les articles sur les financements « non conventionnels » par la Banque centrale européenne, parfois appelés « monnaie hélicoptère », suggérant des billets de banque jetés du ciel comme solution à tous les problèmes.

Du coup, un certain nombre de magiciens suggèrent que cette dette n’existe pas ou peut être annulée. Mélenchon et bien d’autres tentent de le démontrer, mais à mon avis, le problème n’est pas là.

Voici en effet un des articles les plus précis sur ce sujet. Pierre Khalfa , membre d’Attac et de la Fondation Copernic, déclare dans une tribune publiée par Le Monde du 20 mai : « L’annulation des dettes publiques détenues par la BCE relève d’un choix politique ».

Voici son raisonnement :

La BCE détient un pourcentage important de la dette publique des États membres. Or une banque centrale ne s’endette que par rapport à elle-même car elle a un pouvoir illimité de création monétaire tant que les citoyens et les citoyennes continuent à accorder leur confiance à la monnaie – et tant qu’un système productif est à même de produire les biens et services nécessaires. L’annulation des dettes publiques serait une décision politique et non pas une impossibilité économique, comme Jean Pisani-Ferry veut nous le faire croire avec sa formule : « Annuler la dette, c’est toujours en transférer le fardeau à d’autres ».

D’abord, ce n’est pas limpide, donc méfions-nous ! Mais surtout la phrase sur le « système productif » détruit ce beau raisonnement : comme il l’admet lui-même, ce qui compte, c’est de produire les biens et services nécessaires, donc de travailler.

On retombe sur le fait qu’il n’y a pas de miracle : même si une solution juridique était trouvée pour annuler la dette, ça ne changerait pas le problème économique : c’est la production qui manque, pas l’argent. Encore une fois, il faut travailler !

Mais d’où viennent donc ces solutions magiques ? De la guerre froide, où on enseignait au bon peuple qu’il fallait voter pour les magiciens pour profiter « du soleil qui se lève à l’Est ». C’est-à-dire à Moscou, puis dans le Pékin de Mao et aujourd’hui dans celui du président Xi !

Revenons à la source.

« L’opium des intellectuels » est toujours d’actualité

Ce livre célèbre de Raymond Aron en pleine guerre froide détournant le slogan marxiste « la religion est l’opium du peuple », décrivait l’adhésion des intellectuels au communisme. En gros, s’aligner sur le parti permettait de se targuer du modernisme esthétique, du non-conformisme moral et de la révolte.

Ce qui montrait d’ailleurs une ignorance abyssale du « socialisme réel», que les sceptiques opposaient au « socialisme rêvé ». « Socialisme réel » que je découvrais à cette époque en voyageant dans les pays de l’est en route vers « l’avenir radieux » .

Là-bas il n’était évidemment pas question du modernisme esthétique, ni de non-conformisme, moral ou pas et encore moins de révolte !

Néanmoins la consigne d’alors dans les dîners en ville était « il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » : il était snob d’être « progressiste » et ennuyeux de se pencher sur la réalité.

Heureusement pour sa réputation, Sartre a changé d’avis à la fin de sa vie et a rejoint son « petit camarade », Aron, plus grand que lui, et ils sont allés ensemble plaider pour l’accueil des réfugiés indochinois fuyant le communisme. Communisme que Sartre, enfin lucide, appelait avec dégoût « la chose ».

Et si je remonte plus loin dans le temps, le travail d’Andrew Sobanet, Generation Stalin: French Writers, the Fatherland, and the Cult of Personality. rappelle à quel point les plus grands écrivains français ont versé dans l’adoration de Staline, notamment Henri Barbusse, Romain Rolland, Paul Éluard et Louis Aragon, en notant qu’André Gide et Boris Souvarine ont été parmi les rares à s’en dégager à temps.

Quand la culture se dévoie

Eh bien aujourd’hui nous n’avons plus Sartre, mais Juliette Binoche, chef de file de l’anticapitalisme mondain, qui se voit en Greta Thunberg et a signé un retentissant « Appel des 200 » pour qu’on ne revienne pas « à la normale » après la pandémie, mais que l’on construise un « Nouveau Monde » magique.

Dans son article « Pas d’écologie sans capitalisme » (Le Figaro, 20 mai), Luc Ferry ironise sur un appel analogue, celui des « 100 principes de Nicolas Hulot pour un Nouveau Monde »1 :

Où sont dénoncés « nos failles et nos excès » de vilains petits humains pourris par le capitalisme, le « monde d’après » se devant bien entendu d’être « radicalement différent de celui d’aujourd’hui, et ce de gré ou de force ». Bigre ! le tout signé par une pléiade de people riches et célèbres qui dénoncent « courageusement » le système dont ils profitent depuis des décennies et sans lequel ils n’existeraient tout simplement pas. Comme s’ils ne prenaient jamais l’avion, n’avaient pas de smartphones, ne se faisaient jamais payer pour faire des pubs destinées à booster la consommation !

Bref, ne nous inquiétons pas, les magiciens vont nous guider vers un futur « de lait et de miel » que nous consommerons sans quitter notre canapé.

Sur le web

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.