« Connaissance inutile » et convictions irrationnelles

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Où il est question d’accès inégalé à la connaissance, mais dans le même temps de rareté de l’information exacte et du manque d’honnêteté à son égard.

Après la Fin du siècle des ombres, présenté ici-même il y a quelques jours, retour sur un autre ouvrage de Jean-François Revel, La Connaissance Inutile. Où il est question d’accès inégalé à la connaissance, mais dans le même temps de rareté de l’information exacte et du manque d’honnêteté à son égard.

Par Johan Rivalland.

Quel plaisir, toujours, de revenir à une lecture de l’un des essais de Jean-François Revel !

Ici encore sur un sujet plus que jamais d’actualité, puisque l’on se pose inéluctablement cette question du décalage frappant entre l’accès croissant à la connaissance (notons que l’ouvrage date de 1988, date à laquelle Internet n’avait pas encore accéléré de manière encore plus évidente et prodigieuse cette profusion d’information) et l’absence relative de progrès général en matière de comportements humains ou de bonne utilisation de ces connaissances accessibles.

À la manière toujours aussi brillante et percutante d’un Jean-François Revel, qui ose dire des vérités, en se basant toujours sur des faits avérés plutôt que sur des raisonnements fantasmés, un ouvrage qui n’a pas pris une ride.

Dans cet essai, l’ex et regretté académicien montre, en effet, que si « la liberté de l’information est en pratique répartie de façon fort inégale sur la planète », de même que la démocratie, sa diffusion toujours plus large et plus rapide (surtout au XXIème siècle grâce aux nouvelles technologies, comme nous venons d’y insister), et malgré un accès de plus en plus égalitaire et généreux, notamment entre l’élite au pouvoir et les gouvernés, n’a pas forcément engendré plus de sagesse.

C’est ainsi que Jean-François Revel pose toute une série de questions pertinentes, en particulier celle-ci :

Comment expliquer la rareté de l’information exacte dans les sociétés libres, d’où ont disparu en grande partie les obstacles matériels à sa diffusion, si bien que les hommes peuvent aisément la connaître s’ils en sont curieux ou simplement s’ils ne la repoussent pas ?

Selon notre auteur, les journalistes ne sont pas seuls à devoir être incriminés, mais aussi chacun d’entre-nous. C’est par nos approximations, nos passions et nos attachements, souhaits, haines, craintes, croyances ou parti pris, par notre désir de voir la réalité se conformer à nos préjugés et par « paresse d’esprit », que nous nous éloignons de la rationalité de l’esprit scientifique pour nous forger des convictions irrationnelles. Et même des scientifiques, y compris de renom, peuvent se comporter de la même manière lorsqu’ils quittent leur champ d’étude pour, par exemple, évoquer des sujets touchant aux sciences sociales ou à l’histoire (Jean-François Revel en apporte différentes illustrations à travers l’ouvrage).

Tant et si bien que « l’homme, aujourd’hui, lorsqu’il a le choix, n’est ni plus ni moins rationnel et honnête qu’aux époques définies comme préscientifiques ». Et « aujourd’hui comme jadis, l’ennemi de l’homme est au fond de lui. Mais ce n’est plus le même : jadis, c’était l’ignorance ; aujourd’hui, c’est le mensonge ».

Et ce sont les différentes formes de mensonge que Jean-François Revel, avec le talent et la rigueur qui le caractérisent, nous propose d’étudier.

Pour commencer, il évoque le mensonge simple :

Entre l’erreur involontaire et la tromperie délibérée, nous dit-il, s’étalent maintes variétés d’hybrides où les deux se mélangent selon tous les dosages possibles ». Et, malheureusement, « le besoin de croire est plus fort que le désir de savoir ; la mauvaise foi, par laquelle nous prenons la précaution de nous dissimuler la vérité à nous-mêmes pour être plus sûrs de notre fermeté quand nous la nierons devant autrui ; la répugnance à reconnaître une erreur, sauf si nous pouvons l’imputer à nos qualités ; enfin et surtout notre capacité d’implanter dans notre esprit ces explications systématisées du réel que l’on nomme idéologies, sortes de machines à trier les faits favorables à nos convictions et à rejeter les autres

Il y a ensuite le mensonge pur, dont les États totalitaires sont adeptes, à l’image de ce que pratiquait abondamment l’URSS par exemple.

Et les exemples abondent à travers la planète. De l’affaire Lyssenko à notre Éducation Nationale en passant par de multiples autres domaines, falsification de chiffres, données (par exemple ceux avancés de manière ahurissante et tout à fait erronée sur la faim ; voir aussi sur le sujet La famine menace-t-elle l’humanité ? de Jean-Philippe Feldman), faits, manipulations du vocabulaire ou des expressions utilisées, tels que « les pays riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres » (voir aussi, sur le sujet, Le mythe du fossé Nord-Sud : Comment on cultive le sous-développement de Yves Montenay ou encore L’aide fatale : Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique de Dambisa Moyo), très nombreuses sont les impostures à la connaissance et à la réflexion.

Nouveauté de notre époque, selon Jean-François Revel, le mensonge politique vise à tromper avant tout les opinions publiques, dont on sait qu’elles jouent un rôle central aujourd’hui (voir le rôle de la désinformation, notamment dans Petite histoire de la désinformation de Vladimir Volkoff), alors que le mensonge politique à l’ancienne visait à tromper d’autres gouvernements, ce qui est plus difficile aujourd’hui.

Ceci est particulièrement vrai dans les pays totalitaires, au sujet desquels Jean-François Revel revient longuement. Citons, à ce propos, son intéressante traduction du mot « glasnost », que l’on a eu tort selon lui de traduire par « transparence », alors qu’elle ne correspondait à rien de plus classique que la « divulgation » à voix haute ou « publication » de ce que tout le monde savait déjà et disait à voix basse. Or, « ces moments surviennent lors des successions, quand un nouveau dirigeant peut rendre responsable de l’état catastrophique de l’économie son prédécesseur et non le système ». Il s’agissait donc de « réduire un peu cet écart entre la fiction et la réalité, devenu si grand que le système même en était menacé de décomposition (…) Mais, dans la mesure où cette glasnost ne s’en prend pas à la cause véritable et ultime de l’échec global, à savoir le système même, elle ne met pas fin au mensonge fondamental sur lequel est bâtie toute la société ». Jean-François Revel parle ici de « mensonge totalitaire ».

Et, cette fois en parlant des démocraties, il émet l’idée suivante : « On entend souvent des citoyens de pays démocratiques louer un homme politique pour sa ruse, son art d’embobiner l’opinion et de duper ses rivaux. C’est un peu comme si les clients d’une banque en plébiscitaient le directeur pour ses talents de pickpocket. La démocratie ne peut pas vivre sans la vérité, le totalitarisme ne peut pas vivre sans le mensonge ; la démocratie se suicide si elle se laisse envahir par le mensonge, le totalitarisme s’il se laisse envahir par la vérité ».

L’obstacle à l’objectivité de l’information, en démocratie, n’est plus ou très peu la censure, ce sont les préjugés, la partialité, les haines entre partis politiques et familles intellectuelles, qui altèrent et adultèrent les jugements et même les simples constatations. Plus encore parfois que la conviction, c’est la crainte du qu’en-dira-t-on idéologique qui tyrannise et qui bride la liberté d’expression. Ce qui paralyse le plus, quand la censure a cessé d’exister, c’est le tabou.

Et Jean-François Revel dénonce en particulier la mise sur le même plan, de la part de certains, du Nazisme et du Communisme, alors même que l’un est disparu depuis longtemps et l’autre encore actif (sans minorer, bien sûr, l’importance de la connaissance sur le sujet). Il reproche ainsi à ces gens-là de « pourfendre les cendres d’un passé que, par ailleurs, on ne veut pas vraiment connaître (ce qui fatigue moins que tenir tête au danger totalitaire bien vivant que nous ne voulons pas voir devant nous aujourd’hui » (rappelons que nous nous situons avant la chute du Mur de Berlin).

Passant en revue ensuite les fonctions du tabou, puis celles très politiques (et très instructives) du racisme et de l’antiracisme, avec à chaque fois de très nombreux exemples très significatifs et extrêmement instructifs, il traite ensuite du mensonge complexe et, après l’avoir définie de manière fort intéressante, de l’idéologie. Et ce n’est pas tout : Science, Éducation, culture… multiples sont les champs d’application abordés dans ce livre admirable, très instructif sur un plan factuel et historique aussi, mais dont je ne saurais vous priver du plaisir d’en découvrir la teneur.

Un ouvrage extrêmement instructif, pour un thème d’une très grande actualité (et pour longtemps encore).

— Jean-François Revel, La connaissance inutile, Grasset, octobre 1988, 402 pages.


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