France : et si la lutte contre les inégalités tuait la croissance ?

Hammer by James Stencolowsky (CC BY 2.0) — James Stencolowsky, CC-BY

Le souci de lutter contre les inégalités n’a-t-il pas depuis longtemps pris le pas sur celui de développer le pays ?

Par Claude Sicard.

La révolte des Gilets jaunes pose à la nation le problème de savoir pourquoi dans un pays développé comme le nôtre une partie des citoyens en est venue à se révolter du fait d’un niveau de vie insuffisant.

Les Gilets jaunes n’ont pas supporté les nouvelles taxes que le gouvernement voulait ajouter sur les carburants : ils clament qu’ils ne parviennent pas à finir le mois, et se déclarent victimes d’injustice sociale. Ils demandent donc au président de la République de taxer davantage les riches afin que leur sort se trouve amélioré. Les économistes savent bien que ce n’est pas la solution.

On peut en effet se demander  pourquoi notre pays se trouve, avec un PIB par tête de 38 476 dollars US seulement, en onzième position en Europe, loin derrière beaucoup d’autres pays : la Finlande à 45 703 dollars, la Suède à 53 442 dollars, le Danemark  à 56 307 dollars, pour ne pas parler de la Suisse dont le PIB s’élève à 80 189 dollars par habitant.

Il faut donc examiner, sereinement, quelle est la situation de notre pays et s’interroger pour comprendre comment les gouvernements en viennent à lutter contre les inégalités sociales ; dans le cas de la France, la question qui se pose est de savoir si le souci de lutter contre les inégalités n’a pas depuis longtemps pris le pas sur celui de développer le pays. C’est par le libéralisme économique que se développe pleinement une nation, et il semblerait bien que les forces vives du pays aient été par trop contrariées, en France, par les combats menés pour l’égalisation des revenus.

Nous allons rappeler, très schématiquement, la façon dont s’opère le développement  économique d’un pays. Durant les premières phases de développement, les personnes les plus formées et les plus habiles développent des activités nouvelles et s’enrichissent beaucoup, et les inégalités se creusent fortement. Puis apparaissent de plus en plus d’entrepreneurs, et les effectifs des personnes entraînées dans leur sillage se gonflent : les pays se développent ainsi, la masse des salariés devenant de plus en plus importante.

Dans une seconde phase, une fois les pays parvenus à un certain niveau de développement, une égalisation progressive des revenus s’opère avec la démocratisation de la vie publique. On sait, et des auteurs comme le sociologue américain Seymour Martin Lipset l’ont fort bien montré, qu’il existe un trend mondial qui pousse les pays vers la démocratie libérale. Ce fut la thèse défendue avec brio par Francis Fukuyama dans son ouvrage La fin de l’histoire et le dernier homme : le développement économique suscite la démocratie. Et qui dit démocratie dit évolution vers davantage de justice sociale.

Nous donnerons ici quelques illustrations de ce phénomène, en nous en référant à l’indice de Gini, un indice international conçu pour mesurer les inégalités de revenus dans les pays. Cet indice va de zéro à un : plus les inégalités sont grandes plus on se rapproche de 1, et plus elles se réduisent, plus on se rapproche de zéro. Les pays très inégalitaires en sont aujourd’hui à un peu plus de 0,6, et les pays les plus égalitaires ont des indices allant de 0,26 à 0,28.

En 1997, la Bolivie, par exemple, en était à 0,58, et le Malawi à 0,65. Aujourd’hui, en Europe les pays scandinaves qui ont des PIB/tête très élevés sont très égalitaires : la Norvège a un indice de Gini de 0,27, la Suède et la Finlande en sont à 0,28 et le Danemark à 0,29. La France, elle, se trouve dans cette zone : son indice de Gini, qui était de 0,38 en 1984, est descendu à 0,29 aujourd’hui. L’Espagne et le Portugal sont des pays sensiblement moins avancés : ils en sont l’un à 0,34 et l’autre à 0,36.

La progression de l’égalisation des revenus avec le développement économique

Le graphique ci-dessous montre que les inégalités se réduisent dans les pays à mesure que s’opère leur développement économique, celui-ci étant indiqué, ici, en abscisse, par les PIB/tête :

Sur ce graphique on voit comment se situe la France : compte tenu de son niveau de développement économique, elle a un indice de Gini plus faible que ne le voudrait la corrélation, ce qui signifie qu’elle est en avance, dans son évolution, en matière d’égalisation des revenus.

Le rôle de la fiscalité

Les États interviennent dans la vie économique par la fiscalité, ce que les économistes nomment les Prélèvements Obligatoires (PO). Ceux-ci, calculés ici en dollars par habitant sont d’autant plus élevés, en valeur absolue, que les pays sont riches.

Le graphique ci-dessous indique à quel niveau se situent ces prélèvements dans les pays :

La France se trouve nettement au dessus de la droite de corrélation, ce qui signifie qu’elle effectue davantage de prélèvements obligatoires sur la collectivité qu’elle ne devrait le faire. On sait que notre pays se trouve à présent en tête de tous les pays de l’OCDE en matière de prélèvements obligatoires, lorsqu’on les calcule en pourcentage du PIB des pays, c’est-à-dire en effort relatif.

Le rôle des dépenses publiques

C’est par les dépenses publiques, financées par les prélèvements obligatoires, et éventuellement aussi par les emprunts que font les États pour boucler leurs budgets, que s’opèrent dans les pays la redistribution des revenus.

Depuis une quarantaine d’années, l’État français a systématiquement recours à des emprunts extérieurs pour couvrir toutes ses dépenses, les rentrées fiscales étant régulièrement insuffisantes, ce qui a eu pour effet de porter la dette extérieure du pays au niveau du PIB. La charge pour le budget de la nation est devenue finalement très lourde, supérieure à présent, par exemple, au budget de la Défense nationale. Elle a des prélèvements obligatoires hors normes, et fait appel chaque année à l’emprunt. Les dépenses publiques de la France sont tout à fait considérables : nous les avons chiffrées, dans un article précédent, à 245 milliards d’euros de trop par rapport à ce qu’elles sont, toutes proportions gardées, dans les autres pays.

Le graphique ci-dessous montre que c’est bien par les dépenses publiques que s’opère dans les pays l’égalisation des revenus.

Sur ce graphique, avec le niveau de dépenses publiques qui est le sien, la France est bien placée sur la droite de corrélation en matière d’égalisation des revenus.

La France, pays de l’Égalité

En conclusion, la France apparaît comme un pays dont le développement économique a été entravé par des politiques en matière d’égalisation des revenus. Ceci est dû à son histoire puisque l’une des trois valeurs sur lesquelles a été fondée la République est la valeur Égalité, une égalité totale entre les hommes, solennellement proclamée dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Tout au long du XXe siècle, les luttes syndicales n’ont pas cessé de perturber la vie économique, la Charte d’Amiens de 1906, la référence théorique du syndicalisme français, prônant la transformation de la société par l’expropriation capitaliste. Cette charte était d’inspiration marxiste, d’où des luttes sociales fréquentes et parfois violentes. On se souvient tout particulièrement, bien sûr, de l’épisode du Front populaire, en 1936.

Avec la révolte des Gilets jaunes nous sommes confrontés, une fois de plus, à un mouvement populaire violent, une révolte pour une plus grande égalisation des revenus, comme si la France se trouvait en retard en ce domaine ; ce qui est loin d’être le cas, comme nous venons de le démontrer.

Ces révolutionnaires en herbe ignorent tout des problèmes économiques de notre pays, inconscients du fait que le pays se trouve « en avance » en matière d’égalisation des revenus par rapport aux autres pays. Leur niveau de vie est certes quelque peu en retard, non pas à cause d’un problème d’injustice sociale mais d’un insuffisant développement économique du pays.

Un développement qui a été entravé, précisément, par les combats pour  l’égalitarisme. Le problème à résoudre est celui de la croissance de l’ensemble de l’économie de notre pays, et non pas celui d’une nouvelle avancée à faire en matière d’égalisation des revenus.