L’endettement de la France devient-il dangereux ?

Red Alert by Daniel Chodusov(CC BY-ND 2.0)

La dette publique risque de continuer à croître, entraînant des charges pour le budget de plus en plus lourdes, et laissant aux générations suivantes le soin de porter ce fardeau.

Par Claude Sicard.

S’interdire de recourir à l’endettement pour alimenter notre économie ne peut que conduire à des taux de croissance du PIB très réduits.

La France est un pays qui alimente sa croissance en recourant à l’endettement. Aussi la dette publique augmente-t-elle régulièrement depuis 40 ans. Elle est passée de 12 % du PIB à la fin de la période des Trente Glorieuses à 60 % en 2000, puis à 80 % en 2010, pour atteindre, à présent, 97 % de la richesse produite annuellement. Fin 2017, elle se montait à 2.218,4 Md€ selon l’Insee .

La charge de cette dette, c’est-à-dire le montant des intérêts à servir aux créanciers, est devenue très lourde : 41,2 milliards dans le budget de 2018, un montant supérieur au budget de la Défense nationale qui s’élève à 32,4 milliards. Le Trésor, par ailleurs, doit faire face aux échéances des crédits venant à terme. En 2018, l’agence France Trésor indique qu’elle va devoir emprunter sur les marchés 195 Md€ pour couvrir le déficit du budget de l’État et procéder au remboursement des crédits arrivant à échéance. Cette somme est considérable.

On ne peut donc pas manquer de se demander pourquoi existe-t-il cette nécessité permanente de notre économie de s’endetter, chaque année. Et si le recours à l’endettement est indispensable à notre économie pour croître, comme cela semble être véritablement le cas, que va-t-il donc se produire, demain, lorsque notre pays ne pourra plus s’endetter ?

Les bailleurs de fonds risquent de se montrer, dans les années à venir, de plus en plus réticents, et, notre pays, s’il veut demeurer dans l’Union européenne, ne peut pas continuer à enfreindre les traités en matière de déficit budgétaire et d’endettement.

Endettement : seuil critique et seuil dangereux

Notre gouvernement, sous la pression de Bruxelles, vient de se plier à l’obligation de ramener le déficit du budget de l’État en dessous de la barre des 3 % du PIB, qui est une des deux règles imposées par les accords de Maastricht, et nous sortons ainsi de la procédure engagée par la Commission européenne pour des déficits excessifs.

Mais nous sommes très loin de respecter la seconde règle, celle qui limite à 60 % du PIB l’endettement à ne pas dépasser par chaque pays membre. Plusieurs pays dont l’économie fonctionne bien parviennent à respecter cette règle, même en n’étant pas dans l’UE.

Le Danemark en est à 36,4 %, la Suède à 40,6 %, la Suisse à 44,9 % et l’Allemagne à 64,1%. Certes, ce ratio à 60 % n’a guère beaucoup de sens, mais il est la règle pour les pays appartenant au club de la zone euro. Pour les années à venir, les perspectives de réduction de notre dette ne sont guère encourageantes. Mathilde Lemoine, chef économiste du groupe Edmond de Rothschild, interrogée par Le Figaro, estime que « réduire vraiment la dette à moyen terme est improbable  ».

La dette du pays se monte maintenant à pratiquement 100 % du PIB, un niveau que les économistes estiment dangereux de franchir. Deux chercheurs américains de l’université de Harvard, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff se sont rendus célèbres par leurs travaux sur la relation existant entre la dette extérieure des pays et leur croissance.

Ils sont parvenus à la conclusion, après des recherches approfondies portant sur de longues séries historiques, qu’il ne faut absolument pas dépasser le taux de 90 % du PIB. Au-delà, l’endettement affecte négativement la croissance. Certes, ces travaux ont été critiqués, mais le FMI a, néanmoins, confirmé qu’il avait fait de ce ratio sa doctrine, disant : «  La barre de 90 % est un bon point de référence ».

Aux origines du déséquilibre

Notre pays se trouve donc avoir largement dépassé le seuil critique des 60 % du PIB fixé par les accords européens, et il se trouve à présent au-delà du ratio de 90 % du PIB retenu par le FMI. La question se pose donc de savoir si notre économie va être capable, non pas tant de rembourser ses dettes, ce qui ne pourra intervenir éventuellement que dans un futur très lointain, mais, pour le moins, de continuer à croître, dans les années à venir, sans plus recourir à l’endettement ?

Il faut bien voir que malgré ce recours important à l’endettement, les performances de notre économie sont régulièrement plutôt médiocres. Le taux de croissance annuel du PIB est, depuis des années, sensiblement inférieur à la moyenne des pays de l’UE, le chômage malgré tous les efforts des pouvoirs publics pour le réduire se maintient obstinément à un niveau anormalement élevé, la balance du commerce extérieur est chaque année déficitaire, et tous les comptes sociaux sont maintenant passés au rouge. Que va-t-il donc en être, demain, si l’on entreprenait, comme cela devrait être désormais le cas, de cesser de recourir à l’endettement ?

Pour y répondre, il faut comprendre d’où vient le déséquilibre de l’économie française : à propos de la dette. Ce qui se passe, c’est que la puissance publique s’échine à donner à la population un niveau de vie supérieur à ce que l’économie du pays est, en fait, capable de lui procurer.

Certes, des économies sont à faire, et le gouvernement vient d’annoncer qu’elles vont se monter, pendant le présent quinquennat, à 3 points de PIB. Mais cela ne sera pas suffisant, car la cause fondamentale du recours à l’endettement pour croître se trouve dans l’affaiblissement dramatique de notre secteur industriel : son importance dans le PIB a été divisée par deux depuis la date d’entrée de la France dans la mondialisation.

Ce secteur que les économistes nomment, depuis les travaux de Jean Fourastié, le « secteur secondaire » de l’économie, ne représente plus aujourd’hui que 10,5% du PIB, alors que la norme européenne est à 20 %. Plusieurs pays européens sont d’ailleurs au-dessus de ce ratio : l’Allemagne en est à 24 %, la Finlande et la Suède à 23 % et la Suisse à 21 %. La France est devenue le pays le plus désindustrialisé à présent de tous les pays de l’UE, la Grèce mise à part.

Nous avons montré dans une récente contribution qu’il existe une très forte corrélation entre la production industrielle per capita des pays et le PIB par tête de leurs habitants. La France a une production industrielle per capita de 4 500 dollars, alors que l’Allemagne en est à 7 700, la Suède à 8 100, la Finlande à 8 900, et la Suisse a 12 400. Cette corrélation nous indique que si notre pays avait le même ratio de production industrielle par habitant que, par exemple, notre voisin d’outre-Rhin, le niveau de PIB par tête des Français s’élèverait à 44 000 dollars, soit un PIB de 2 950 milliards, chiffre à comparer aux 2 520 Md$ actuels.

Cette réduction de moitié de la taille de notre secteur industriel par rapport à ce qu’il devrait être nous coûte 430 Md$ de PIB chaque année. En 2018, l’État a prévu d’emprunter 195 Md€ sur les marchés, soit l’équivalent de 234 Md$. C’est, sensiblement, les recettes que ces 430 Md$ qui manquent au PIB lui procureraient, en impôts et taxes, selon le système fiscal actuel. Les réductions de dépenses programmées par notre ministre du Budget sont infimes par rapport aux quelque 234 Md$ qui font défaut du fait de l’affaiblissement dramatique de notre secteur industriel.

Vu l’immense déséquilibre que crée à notre économie l’amputation qu’a subie progressivement notre secteur secondaire depuis notre entrée dans la mondialisation, s’interdire de recourir à l’endettement pour alimenter notre économie ne pourra que conduire à des taux de croissance extrêmement réduits.

Il est hautement probable que ce gouvernement, tout comme un quelconque autre qui lui succédera, ne pourra guère se résoudre à accepter de gérer une situation de stagnation, car chacun attend notre président sur ses performances économiques. La dette publique risque donc de continuer à croître, entraînant des charges pour le budget de plus en plus lourdes, et laissant aux générations suivantes le soin de porter ce fardeau.

Article initialement publié sur Les Échos.

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