Marxisme : une vision tronquée de l’homme

Marxism By: rdesign812 - CC BY 2.0

Le raisonnement marxiste est fallacieux dans son ensemble.

Par Claude Robert.

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On dit du communisme qu’il est mort, et du marxisme qu’il est périmé. Or, de telles déclarations ne seront vraies que lorsque ces idéologies auront véritablement abandonné les consciences. Jusqu’à ce jour, en France, force est de constater qu’elles ne se sont toujours pas retirées de la morale publique, du politiquement correct, de la mentalité de nos énarques, et des salles de rédaction de la plupart de nos médias.

Critiquer le marxisme reste d’ailleurs un exercice courageux, dans l’hexagone, car il est plutôt mal venu de s’attaquer à une telle cathédrale. Nombreux sont encore les intellectuels formatés selon cette utopie, incapables d’analyser la réalité sociale autrement qu’à travers la grille qu’elle a imposée à grand renfort de concepts abstraits. Et pourtant, il suffit de lire froidement les textes fondateurs du marxisme pour prendre conscience des impostures sur lesquelles celui-ci s’est construit.

Pour parler sans détour, la théorie marxiste souffre de plusieurs distorsions que l’on pourrait regrouper selon quatre catégories :

  • une analyse terriblement réduite de la réalité humaine
  • une analyse abstraite au mépris des faits
  • un ensemble de postulats mécanistes sans fondements
  • une approche globalisante et historique typique des idéologies totalitaires

Une analyse terriblement réduite de la réalité humaine

« Aujourd’hui, manifestation de soi et production de la vie matérielle sont séparées au point que la vie matérielle apparaît comme étant le but, et la production de la vie matérielle, c’est-à-dire le travail, comme étant le moyen (ce travail étant maintenant la seule forme possible mais comme nous le voyons, négative, de la manifestation de soi) » (L’Idéologie allemande, Marx et Engels).

Ainsi, l’humanité est-elle réduite à une société de travailleurs matérialistes dont la vie n’est que travail et les loisirs ne sont que consommation. Quelle terrible vision, qui passe sous silence toute possibilité de motivation qui ne soit pas matérielle, et tout épanouissement personnel, au travail ou ailleurs. Les humains ne sont que des travailleurs aliénés par le capital, qui consument leur vie à survivre matériellement parlant, pour le bien-être d’une caste ultra réduite. La passion d’un métier, la valorisation professionnelle, la possibilité de participer à des projets motivants ? L’épanouissement familial ou personnel ? La pratique des loisirs ? La foi religieuse ? Le dépassement de soi dans des activités sportives ou artistiques ? L’entraide ? De telles notions n’ont pas survécu à la sévérité de la grille d’analyse marxiste. À ce sujet, il est intéressant de se remémorer la fameuse échelle des besoins de Maslow. Cette échelle comporte 5 niveaux de besoins :

1) primaires physiologiques (survie)
2) de sécurité (stabilité, existence prévisible et non anxiogène)
3) d’appartenance et d’amour (affection d’autrui)
4) d’estime (reconnaissance et respect d’autrui)
5) de réalisation de soi (épanouissement individuel)

Pour Marx, le peuple n’a bien évidemment qu’une catégorie de besoins : la subsistance matérielle, ce qui correspond aux seuls deux premiers niveaux de l’échelle ci-dessus. Les autres besoins n’existent pas (on jugerait pourtant que de nombreux animaux se hissent jusqu’au niveau 3. Qui se trompe à ce point ? Maslow ou Marx ?

Une analyse abstraite au mépris des faits

Pour Marx, la société est constituée de l’infrastructure, composée des moyens de production et des classes sociales, et de la superstructure, qui englobe le droit, les idéologies, la morale, la science.

« Dans la philosophie marxiste, ainsi que Marx l’expose notamment dans la préface et dans l’introduction qu’il donne à sa Contribution à la critique de l’économie politique, l’infrastructure désigne l’ensemble complexe des forces productives et des rapports sociaux de production. Dans leur combinaison même, ces éléments agissent de manière décisive sur les superstructures, au premier rang desquelles se trouvent les formes institutionnelles ou les idéologies » (Encyclopédie Universalis).

Cette approche mécaniste et abstraite de la société humaine constitue bien évidemment un biais monumental. Car elle interdit toutes les nuances nécessaires à la description des pratiques humaines non dépendantes de la production, ou à la description de tout ce qui concerne les instances informelles de médiation entre les citoyens entre eux, avec l’État ou avec les entreprises.

Aucune place n’est également laissée aux actes gratuits (volontariat, altruisme, création, partages, etc…), au brassage social (mixité), ou même au hasard… De fait, l’humanité est réduite au strict statut d’une usine de gens aliénés par la production exigée par le capital. La société est reléguée au rang d’une entreprise grouillante de cols bleus serviles, tous avilis par la bourgeoisie capitaliste, sorte de monstre sans visage qui détient les moyens de production. Quant à l’Histoire, elle n’est que l’évolution de cette entreprise, en espérant que les travailleurs renverseront les propriétaires du capital pour rétablir un semblant d’humanité… On croit rêver, ou plutôt cauchemarder : l’Histoire est rétrécie sous la forme d’une simple lutte en termes d’appropriation de moyens de production et de rivalités des travailleurs contre le capital !

De même que loin d’être un progrès voire une libération, la division du travail est décrite comme un rapt, une suppression de la valeur ajoutée individuelle, une aliénation :

« En effet, dès l’instant où le travail commence à être réparti, chacun a une sphère d’activité exclusive et déterminée (…) tandis que dans la société communiste, où chacun n’a pas une sphère d’activité exclusive mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, la société réglemente la production générale, ce qui crée pour moi la possibilité de faire aujourdhui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique » (L’idéologie allemande).

Sans surprise, le marxisme ne supporte pas l’idée que les individus deviennent dépendants les uns des autres, tellement ils ont tout à gagner de dépendre de l’administration centrale, elle-seule à même de répartir idéalement le travail pour le bien-être de tous ! Sans surprise, le marxisme ne veut rien voir de positif à la spécialisation et à l’efficacité des processus industriels. De telles sentences témoignent donc d’un mépris considérable pour la nature humaine. Si ce n’est de son incompréhension.

Quant à la propriété privée, comme Marx n’est pas avare en aliénations, elle en est une elle aussi, à croire qu’elle aurait été imposée de l’extérieur ! Ainsi Marx, dans ses Manuscrits, déclare t-il :

« Le communisme, abolition positive de la propriété privée (elle-même aliénation humaine de soi) et par conséquent appropriation réelle (non pas imaginaire mais réelle) de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme ; donc retour total de l’homme pour soi en tant qu’homme social, c’est-à-dire humain… » (cité et commenté dans L’idéologie et l’utopie, Paul Ricoeur).

L’instinct de propriété multiséculaire de l’homme, la capacité à investir psychologiquement dans des objets dont les scientifiques ont démontré qu’ils constituent autant de prolongements de notre personnalité, autant de moyens d’expression de notre subjectivité, tout cela n’est qu’aliénation et doit être supprimé. Là aussi, le mépris, ou l’incompréhension de la nature humaine, donne le vertige.

Un ensemble de postulats mécanistes sans fondements

« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de production matérielle dispose, du même coup, des moyens de production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante.  Les pensées dominantes ne sont autre pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants… » (L’idéologie allemande, Marx et Engels).

Alors que dire des progrès du syndicalisme depuis les débuts du capitalisme ? Comment se fait-il que des classes non dominantes aient pu imposer leurs comportements ne serait-ce que par la mode ou les arts ? Comment justifier par ailleurs le relativisme actuel, qui justement consiste à massacrer le système de valeurs dominant pour le remplacer par un aplanissement des goûts et des pratiques ?

Décrire une société de façon aussi rigide et mécaniste est aux antipodes du positivisme : la variable (A)(pensée de la classe dominante) impose le comportement de la variable (B)(les classes non dominantes). Certes, ce genre de dichotomie, ce manichéisme a l’avantage de la simplicité. Mais la réalité est tellement plus variée, riche, changeante, évolutive, compliquée… Cette approche mécaniste pour ne pas dire booléenne est donc totalement inopérante. Les classes sociales ne sont d’ailleurs pas des organismes vivants ayant conscience de leur existence et agissant continuellement à la défense de leurs intérêts. De telles affirmations sont sans fondements, à la limite du raisonnement paranoïde, ce travers pré-pathologique consistant à toujours tout ramener à des conflits entre une minorité dominante et l’immense masse de ses victimes. La théorie du complot n’est pas loin non plus !

Une approche globalisante et historique typique des idéologies totalitaires

Partant d’une vision matérialiste étriquée de l’humanité, le marxisme donne à celle-ci une perspective temporelle qu’il se permet ensuite de nommer : l’Histoire. En un tour de main, la vie quotidienne des individus, leur passé mais aussi leur avenir, tout cela est intégré dans une doctrine qui explique tout, qui donne du sens à tout, et qui prévoit même l’objectif final, une sorte de libération des travailleurs  de l’ensemble des aliénations dont ils sont victimes, grâce au… communisme et à sa lutte des classes :

« Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité » (Manifeste du parti communiste, Marx et Engels).

On retrouve donc ici les marqueurs de la pensée totalitaire tels que les a décrits Hannah Arendt (Le système totalitaire) :

  1. La prétention à tout expliquer
  2. La capacité à s’affranchir de toute expérience
  3. La capacité à construire des raisonnements logiques et cohérents permettant de créer une réalité fictive.

De fait, le raisonnement marxiste est fallacieux dans son ensemble, de ses fondations jusqu’en son aboutissement. Parce qu’il s’appuie sur une vision tronquée et biaisée de la réalité qu’il tente pourtant d’expliquer dans sa globalité. Parce qu’ensuite, cette vision, grâce à une grille conceptuelle aux antipodes du positivisme, s’affranchit de toute expérience. Enfin, parce que l’Histoire telle que proposée par le marxisme, donne un sens général à cette vision globalisante et biaisée de la réalité. À croire que la théorie marxiste ne découle pas d’une analyse sociétale effectuée sans a priori et avec le souci de l’exactitude scientifique, mais d’une religion dont les présupposés ont été ensuite inventés de toute pièce afin de la justifier dans son ensemble !

Dans la préface du livre l’Opium des intellectuels de Raymond Aron (Nouvelle Edition Pluriel), Nicolas Baverez cite cette phrase de l’auteur : « Il y a une activité de l’homme qui est peut-être plus importante que la politique : c’est la recherche de la Vérité ». Il est évident que la pensée marxiste n’obéit pas à cette recherche. Son succès n’en est donc que plus inquiétant.

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