Ré-industrialisation française : du concret, pas d’envolées lyriques

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Il faut sortir de l’esprit de nos décideurs que la France ne peut plus abriter des leaders mondiaux et doit obligatoirement s’allier ou s’inféoder.

Par Michel Negynas.

Entre 1995 et 2015, la part de l’industrie dans la valeur créée en France est passée de 16 % à 11 %. Elle est restée à 22 % en Allemagne (Chiffres INSEE).

Comment en sommes-nous arrivés à ne plus être un pays industriel ?

Le contexte historique

On peut situer le début de la désindustrialisation en France autour de 1980. La majorité socialo-communiste a beaucoup œuvré pour cela, et François Mitterrand en particulier. Il a en effet privilégié les manœuvres tactiques pour phagocyter les communistes et ainsi pouvoir les étouffer. Mais en contrepartie, il a délaissé la transformation sociale démocrate qui était initiée dans la plupart des pays d’Europe.

Exit le libéralisme social de Michel Rocard, entrée des 35 heures avec Martine Aubry, et l’idée qu’il faut partager le travail comme un gâteau de dimension constante, au lieu d’augmenter le gâteau.

À vrai dire, cette culture étatique et collectiviste ne datait pas d’hier. La France n’a pratiquement jamais été une grande nation industrielle et même agricole.

Dans ces deux domaines, les révolutions en Europe ont surtout eu lieu au XIXe siècle en Angleterre, Belgique et Allemagne. Cela s’explique entre autres par la nature de l’État français, créé ex nihilo et centralisé pour des raisons politiques par les rois de France. À cette époque, tout venait de l’État. Les élites étaient de facto des courtisans, condamnés à l’inactivité par la loi et les convenances, méprisant les entrepreneurs dont les valeurs ajoutées étaient déjà confisquées.

Cette situation d’extrême centralisation a créé des périodes heureuses sur le plan industriel lorsque le hasard a mis des hommes exceptionnels aux commandes, comme Colbert, et les planificateurs des Trente glorieuses. Mais la plupart du temps, la France était suiveuse, voire inerte.

Le tournant philosophique

Les philosophes et sociologues français de la deuxième moitié du XXe siècle, la plupart marxistes, sont bien dans cette lignée mortifère. Le post-modernisme considère la période bourgeoise des Lumières comme une atteinte au peuple. Cela se retrouve jusque dans les sciences, considérées comme de pures constructions culturelles.

Ce concept, mal compris et instrumentalisé, a introduit dans les esprits, en opposition au scientisme (l’excès dans l’autre sens) l’idée que la quête du progrès et du bonheur (au sens général) n’est pas corrélée aux avancées technologiques et à l’accès à la consommation de masse.

Ces élites intellectuelles ont diffusé largement leurs idées dans la société civile, chez les décideurs et naturellement complètement pénétré le milieu enseignant. Désormais, en France, l’opinion dominante était, et est encore beaucoup, qu’à peine franchie la porte d’une usine on est soit une victime, soit un social-traître.

Cela a eu des conséquences importantes : une absence totale de connections entre l’université (hors grandes écoles) et l’industrie. En 1975, dans certaines facultés il fallait opter pour un sujet de thèse en tous points inapplicables en entreprise pour être choisi par un mandarin.

Et cette idéologie a fini par faire des dégâts à l’école primaire, dans l’inconscient des jeunes esprits.

Changement du profil des décideurs

En même temps, à partir des années 1980, le profil des décideurs et des personnels de la haute administration a changé.

Les Trente glorieuses étaient gérées par une corporation de fonctionnaires souvent issus d’écoles d’ingénieurs, croyant au progrès, mûris par leurs activités de guerre, bref, connaissant la vraie vie. Ils ont assaini la Provence et le Languedoc, construit nos grands barrages, notre parc nucléaire (on a construit des réacteurs « en série », couplant jusqu’à 9 réacteurs par an au réseau), mis au point la caravelle, le TGV, l’ancêtre de la fusée Ariane, les Mirage, le dôme du CNET à la Défense…

On construisait aussi des machines à laver, des téléviseurs, la DS était une automobile révolutionnaire. Certes, au début, l’aide américaine nous a beaucoup aidé dans certains domaines, mais il faut considérer que tout ce réseau à la pointe de la technologie a été reconstruit sur des ruines en moins de 30 ans !

Ces gens-là ont été progressivement remplacés par des profils Sciences Po/ENA, par des Normaliens (l’École Normale, à tendance marxiste, a beaucoup compté dans l’émergence du post-modernisme), voire des polytechniciens davantage portés sur la finance et la gestion que sur la fabrication d’ustensiles domestiques.

Cela a concerné aussi bien le personnel politique que l’administration. On assista ainsi à la promotion d’une caste de hauts dirigeants d’entreprise fonctionnarisés, car en général débutant en cabinet ministériel pour être catapultés très jeunes à haut niveau en entreprise, sans réelle expérience de terrain.

C’était l’époque du fameux Serge Tchuruk, qui prônait « L’entreprise sans usine ». Il dirigeait Alcatel, dont on connaît le destin ultérieur… La fabrication, sale et polluante, ce n’était plus pour la France, qui devait se tourner exclusivement vers les services. On n’avait pas compris qu’une grande partie des services… sert l’industrie !

Nous avons ainsi perdu les centres de décision de toute notre industrie lourde : aluminium, acier, fonderie, métallurgie, chimie de base puis chimie fine, ciment, mécanique lourde, ingénierie… La perte des activités de Creusot-Loire, en 1982, est un tournant majeur, car cela a sonné le glas de la mécanique lourde française, pilier de toute nation industrielle. Laurent Fabius, tout à son plan calcul et à IBM, a déclaré qu’on n’en avait plus besoin.

Les capitaines d’industrie hauts fonctionnaires ne sont donc pas seuls responsables.

Par exemple, l’État n’a pas compris non plus les enjeux du renseignement et de la Business Intelligence dans les affaires… Nous avons perdu en conséquence Arcelor, Alsthom, Lafarge etc.

Même ceux qui étaient convaincus de l’importance de l’industrie prônaient l’abandon de la vieille industrie pour force « plan calcul », « révolution numérique », « smart business », « pôles de compétitivité », toutes résolutions étatiques ayant lamentablement échoué, car construites dans l’abstrait, sans base réelle sur le terrain.

Alors pourquoi conserver la vieille industrie, c’est-à-dire en majorité une industrie lourde et ses PME sous-traitantes ?

C’est parce que l’industrie est une affaire de réseaux, horizontaux et verticaux, en fait un maillage complet d’entreprises et de compétences. Un maillage d’outils financiers aussi bien sûr, au service des entreprises, et non pas des spéculateurs. Il s’agit d’une pyramide, dont les forts volumes unitaires sont l’industrie lourde, la base. Ce ne sont pas les start-up ni les PME qui fournissent crédits et enseignants à la chaire de physique des matériaux de l’école des Mines, ce sont la sidérurgie et la chimie…

Ce sont les entreprises de ces secteurs qui fournissent également les interlocuteurs envers l’État, la Commission européenne, l’OCDE… pour défendre les intérêts de l’industrie. Les autres n’en ont pas les moyens. Perdre les centres de décision des grandes entreprises, c’est perdre toute influence au niveau national et international. Et donc le processus s’auto-entretient.

Non seulement nous avons perdu l’industrie lourde, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’autres pays européens, mais nous avons donc perdu aussi le réseau de PME associé, sauf dans quelques fleurons de résistance ; qui, en général, ne sont pas dirigés par des hauts fonctionnaires : Michelin, Dassault, L’Oreal… Or c’est ce réseau qui fournit valeur ajoutée, emplois, et compétences pratiques.

Que vendre au tiers-monde ? Pas des tee shirts… des machines pour faire des tee shirts. Pas des machines à laver lambda, des aciéries. Mais nous n’avons plus ces équipements dans nos catalogues. Et de toute façon, pour les concevoir, il vaut mieux avoir conservé l’activité elle-même à laquelle ils sont destinés, en haut de gamme. C’est la différence entre la France et l’Allemagne : ils ont encore Siemens, Bosch, Miele, Liebherr pour l’électroménager.

Croire que l’on peut inventer l’industrie du futur sans conserver l’industrie du passé est une chimère. Tous les pays qui ont conservé leur puissance industrielle manufacturière sont aussi à la pointe des hautes technologies, l’un ne va pas sans l’autre.

Et si les États-Unis sont un contre exemple, et encore faut-il nuancer, ils ont de beaux restes, c’est en faisant tourner la planche à billets pour alimenter un complexe militaro-industriel délirant, et finalement peu efficace en termes d’efficacité/coûts.

Alors, comment réindustrialiser ?

L’état d’esprit

À l’évidence, la première condition est d’ordre culturel, et c’est ce qui sera le plus long, le plus difficile, et peut-être même impossible à changer.

Car les intellectuels et les artistes, délaissant, et pour cause, leurs vieilles lunes marxistes, ont enfourché une autre idéologie mortifère : l’écologisme décroissant.

Il semble pourtant que l’État et certains décideurs aient pris conscience de l’importance de l’industrie. Mais après les plans-calculs, et autres envolées lyriques du même genre restées sans effet, le salut viendrait de la croissance verte. Cette nouvelle lubie, comme les précédentes, ne peut se nourrir du terrain. Elle est artificielle. Elle est même pire, puisque ses fondements idéologiques, qu’on le veuille ou non, tournent à la décroissance. De quoi rendre pessimiste sur une éventuelle ré-industrialisation. Total est un fleuron français ; comment peut-il survivre à une loi lui interdisant de prospecter ?

Il faut aussi combattre l’impression que parce que l’industrie emploie moins de monde, elle devient accessoire. Le découpage entre industrie et services a changé. Ce qui est service aujourd’hui était intégré à l’industrie jadis. Et ce sont surtout les gains de productivité qui ont diminué les effectifs ; il fallait une trentaine de hauts fourneaux jusque dans les années 1960 en France pour produire ce qui est fait avec deux aujourd’hui.

On peut faire l’analogie avec la composition des voitures automobiles modernes ; le moteur représente en poids une fraction toujours plus faible de l’ensemble, car il est de plus en plus compact et toutes sortes de gadgets et de sécurités ont été ajoutées. Mais sans moteur, la voiture n’avance pas.

Le corps enseignant

L’autre secteur déterminant est la formation, et les choses semblent un peu bouger de ce côté là.

Le monde enseignant est plus diversifié idéologiquement. L’Université se rapproche un peu de l’industrie, l’apprentissage gagne du terrain. Il faudrait encore beaucoup plus revaloriser les métiers manuels, dans tous les sens du terme. Et il faudrait célébrer bien davantage les créateurs d’entreprise, et pas seulement les start-uppeurs, par des visites dans les écoles. Il faudrait réorienter les étudiants en grande école vers l’industrie manufacturière, exiger par exemple d’être titulaire d’une thèse pour avoir le diplôme.

L’application à l’industrie de sujets bien choisis permettrait aux auteurs de lancer leur PME, avec un soutien de banques locales. C’est un des  secrets de la réussite allemande.

L’État et le CAC 40

Enfin, l’État ne doit surtout pas se mêler de l’opérationnel, sauf en cas de sauvetage justifié d’entreprises viables et/ou stratégique. Il doit juste inciter la formation de chaîne de ré-industrialisation initiée par des leaders privés en facilitant leur mise sur pied.

Un schéma serait d’identifier les secteurs encore envisageables et de les rebâtir  en cristallisant autour des rares grandes entreprises que nous avons conservées. Par exemple, une alliance Peugeot/Seb pour relancer une ancienne marque prestigieuses de gros électroménager, une alliance Alstom/Thales pour reconstruire une industrie de l’imagerie médicale (vendue jadis à General Electric, déjà)…

Les possibilités sont infinies, l’exemple des respirateurs d’Air Liquide est très instructif sur ce point : il n’aura fallu que quelques heures pour prendre la décision de former de nouvelles chaînes de fabrication en mobilisant de manière concertée les compétences de Peugeot et de quelques autres.

Cela implique évidemment de récupérer au forceps tout Alstom et quelques autres, perdus souvent par naïveté. Et là, l’État a un rôle important, en particulier via une bonne articulation entre l’industrie et les services de renseignement.

Toutefois, dans certains secteurs comme la chimie, pourtant essentiels à la souveraineté d’un pays, les difficultés semblent assez insurmontables pour rattraper le passé.

En conclusion

Ce sera dur, car les éléments culturels sont primordiaux, et s’ajoute au vieux fond historique français la nouvelle lubie écologique, qui prétend résoudre le problème, alors que fondamentalement elle ne peut que l’aggraver.

Il n’est toutefois pas impossible de recréer un maillage industriel sur des activités perdues en mobilisant ce qui reste de compétence, via nos grandes entreprises, en organisant des consortia animés par elles, et des partenariats avec l’enseignement.

Cela restera quand même limité. Mais il faut sortir de l’idée de nos décideurs que la France ne peut plus abriter des leaders mondiaux et doit obligatoirement s’allier ou s’inféoder ; cela ne peut germer que dans le cerveau d’un haut fonctionnaire, peu attaché à l’entreprise qu’il dirige car il n’y fait qu’un passage. Lafarge a été mangé par le Suisse Holcim, plus petit que lui, la Suède a une sidérurgie florissante avec Sandvik, la Hollande a Philips, elle est un grand pays industriel… tous des pays bien plus petits que la France.

Cela n’empêche évidemment pas de se lancer dans les industries nouvelles. Mais pourquoi y serions-nous supérieurs aux autres ? Tout miser sur elles seraient une grande source de déconvenues.

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