Vaut-il mieux partager un gâteau qui rétrécit ou commencer par le faire grossir ?

parts de gâteau

L’industrie française s’est trop employée à se partager les parts du gâteau. Alors qu’elle a tous les atouts pour le faire grossir. OPINION

Par Loik Le Floch-Prigent.

Dans la situation actuelle du pays, il ne s’agit pourtant pas de mieux se répartir les effets de la croissance, mais d’abord de retrouver la prospérité, non pas se pencher sur le partage du gâteau, mais agir pour que celui-ci grossisse alors que depuis plus de vingt ans il se contracte. La raison en est simple : nous créons moins de richesses car notre secteur de production a diminué de moitié pendant les dernières décennies, précipitant l’industrie française pour partie dans la débâcle, instituant le chômage de masse et conduisant à la déprime des parties importantes du territoire national. Il est illusoire de chercher des solutions dans la répartition alors que le problème est dans la création de richesses. À côté de l’agriculture et des services , le secteur industriel a été le mal aimé depuis plus de vingt ans, un chef d’entreprise allant jusqu’à préconiser l’industrie « sans usines » dans l’enthousiasme (presque) général.

Des fleurons en péril

Pendant toutes ces années, combien de bêtises ont été commises par les uns et les autres ! Parmi les dernières, la vente d’Alstom Energie à General Electric, des Ciments Lafarge à Holcim, de Rhodia à Solvay, d’Alcatel à Nokia, de Mérial à Boehringer… tandis que les sinistres s’amoncellent depuis 18 mois, mettant en péril des territoires ne vivant qu’à travers une implantation industrielle. J’ai expliqué la situation de l’usine de La Souterraine dans la Creuse, celle des Fonderies du Poitou à Ingrandes, et depuis quelques semaines Ford à Blanquefort, Bosch à Rodez, Ascoval à Saint Saulve et Arjowiggins à Bessé sur Bray en attendant General Electric à Belfort. Certes, on entend que le gouvernement se « mobilise », que le relais est pris par les présidents de région, certains n’hésitent pas à aller rencontrer les acteurs principaux sur place. C’est une évolution réconfortante, mais il y a quand même un manque de vision, d’anticipation et il faut le dire de professionnalisme. Les entreprises en difficulté sont connues de longue date, l’administration les suit, le CIRI, la Banque des Territoires, le Délégué Interministériel aux restructurations, et souvent la Banque Publique d’Investissements (BPI) est présente avec une participation minoritaire… et néanmoins cela se termine mal malgré les actions régionales ou locales.

Pour réindustrialiser le pays, il faut à la fois savoir traiter correctement les sinistres, soutenir les bien portants et aider à la création de nouveaux champions.

Traiter les difficultés, cela veut dire anticiper et donc reconvertir à temps les sites industriels si le déclin des productions parait inéluctable. À cet égard, on peut distinguer deux cas, celui du progrès qui rend obsolètes les produits (par exemple le numérique qui diminue les besoins en papier) de celui des politiques publiques qui favorisent des produits et jettent l’anathème sur d’autres (l’aide au véhicule électrique et l’acharnement contre le diesel, les énergies renouvelables contre les fossiles et le nucléaire). Dans le premier cas, l’industriel doit faire son métier en temps et en heure ; dans le second, c’est aux pouvoirs publics d’anticiper les conséquences des mesures qu’ils considèrent devoir prendre… Sans vision des uns et des autres il y a triple peine, un effondrement industriel dans un territoire, une importation de matériel étranger et un surcoût pour le consommateur national.

Soutenir les bien portants, c’est éviter de bâtir une politique économique qui affaiblit leur compétitivité. En dehors de l’objectif de convergence fiscale à l’échelle du continent, de stabilité fiscale, de rationalité des règlements et normes, cela veut dire aussi une bienveillance de l’administration et de la société, dont on peut dire aujourd’hui qu’elle est loin d’être optimale.

Multiplier les créations, permettre l’éclosion et le développement des pépites, accélérer leur progression, c’est ce dont les uns et les autres parlent le plus. Mais fait-on le nécessaire, au-delà du soutien aux start-up qui a été grandement amélioré ? On oublie la PME qui peut doubler ou tripler, qui peut devenir une ETI, on n’a pas les outils qui drainent vraiment l’épargne vers le secteur productif, et les fonds divers dits de private equity sont trop orientés vers des profits court terme alors que l’industrie a besoin du temps long.

Agrandir le gâteau, c’est prendre en compte les réalités de l’activité industrielle. Il faut innover sans cesse sur les produits comme sur l’outil de production, veiller à la compétitivité, une part revenant à la dextérité des équipes de direction, l’autre au contexte national.

La tendance qui a voulu que l’industrie française soit dominée ces vingt dernières années par les chiffres, c’est-à-dire l’omniprésence du Directeur Financier dans tous les compartiments avec ses relais dans les administrations, a créé un environnement de direction d’entreprises qui a éloigné les ingénieurs et les techniciens. Celles qui ont résisté à cette évolution restent debout, les autres ont été bousculées et ont, malgré tous les efforts, fini par disparaître. L’industrie doit être dirigée par des industriels qui connaissent les ressorts techniques de leurs productions et qui vivent leur produit et leurs usines au point d’en être imprégnés charnellement. C’est la clef du succès.

Revenir à la base du métier d’industriel

Lors des investissements lourds à effectuer pour accélérer la croissance ou pour résister à la pression de la compétition, l’industriel a besoin de l’appui des banques et souvent de l’administration. Si comme depuis vingt ans au moins l’industrie est perçue par les banquiers comme un risque et si les industriels sont soupçonnés d’être des salauds, la charge qui pèse sur les épaules du chef d’entreprise devient trop lourde et il n’a plus le ressort pour se battre. Il y a donc un problème psychologique à régler dans notre pays, l’industrie est une chance et avoir de bons industriels est un don du ciel.

Les évolutions industrielles sont quotidiennes, et l’industriel doit surveiller les marchés, comprendre les évolutions des savoirs et des savoir-faire, et donc prévoir investissements et compétences de demain et d’après-demain. D’où l’importance des écoles et de leur relation avec les praticiens, de l’apprentissage, de la qualification, de l’expérience, des métiers et de leur évolution. À cet égard, lorsque l’on a orienté toute une classe d’âge vers le bac général en considérant que le bac technique était celui des jeunes qui ne réussissent pas, on a commis une erreur irresponsable et dramatique. Vingt ans après nous n’avons plus de jeunes techniciens français pour postuler à un demi-million d’emplois industriels. L’industrie a besoin d’apprentis, de gens de métier, de techniciens et d’ingénieurs de terrain.

Agrandir le gâteau est la première nécessité pour le pays et il faut lui dire que c’est possible. Il suffit que la population comprenne que c’est par l’industrie que cela peut venir et que tout le monde va s’y mettre. On encourage déjà les jeunes pousses, on doit leur permettre de grandir aussi vite que le marché le permet. C’est pour partie l’effort des industriels sur l’industrie du futur. Mais il ne faut pas dénigrer les industries classiques qui resteront les fleurons nécessaires pour les années futures et qui irriguent le territoire national. Enfin, on connaît les sinistres potentiels, ceux qui tiennent au changement des habitudes et donc des marchés, il faut apprendre à restructurer à temps, on ne manque pas de compétences, et surtout à l’intérieur des entreprises, quant aux catastrophes dues aux changements de politique, normes et règlements sous la pression d’évolution sociétale, il convient le plus souvent d’attendre et d’investir dans les alternatives avant de prendre des mesures aux conséquences industrielles désastreuses. Nous avons tous les atouts pour réussir.

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