Marianne dénonce les dons de Total aux infirmières… et finit par leur nuire !

Total by Pascal Terjan(CC BY-SA 2.0) — Pascal Terjan, CC-BY

Le journal Marianne, en attaquant Total sur le terrain de l’éthique, se mue en pourfendeur des infirmières qu’il prétend défendre.

Par Quentin Briendo.

Horreur et damnation ! Total a versé 1,8 milliard d’euros de dividendes à ses actionnaires le 1er avril 2020 tandis qu’il n’a offert « que » 50 millions d’euros, sous forme de bons d’essence, aux infirmières devant mener la lutte face à l’épidémie du Covid-19.

Total rémunère ses actionnaires !

Il n’en fallait pas plus pour que le défenseur des opprimés qu’est Marianne ne s’offusque en titrant dans un article du même jour : « L’esprit de solidarité, façon Total : 1,8 milliard pour les actionnaires, 50 millions pour les infirmières ».

La critique anticapitaliste démarre très fort puisque l’on nous informe que les 1,8 milliard d’euros de dividendes seront répartis entre les 450 000 porteurs qui sont, selon Marianne, « principalement des fonds de pension situés hors de France ». Le fait qu’il s’agirait là de vilaines entreprises ne payant pas d’impôts est à peine implicite.

Pourtant, lorsque l’on vérifie un peu l’information, la situation est bien plus nuancée que celle évoquée par Marianne comme en témoignent les graphiques ci-dessous, extraits du site web de Total :

Structure de l’actionnariat Total.

Il apparaît nettement que le pays dans lequel se situe la majorité des actionnaires de Total est bien la France car, faudrait-il le rappeler à Marianne, l’Amérique du Nord est un continent et non un pays.

Nous ne reviendrons pas sur la taille démesurée des pays de l’Amérique du Nord vis-à-vis de la France qui permettrait pourtant, à n’importe qui de sensé, de comprendre qu’il serait difficile à cette dernière d’obtenir un nombre d’actionnaires individuels et institutionnels supérieur à celui du géant que forment les USA, le Mexique et le Canada.

Mais, si le premier paragraphe nous permettait de douter des connaissances géographiques de l’auteur de l’article, le deuxième nous permet, lui, de statuer clairement sur l’incompétence mathématique de ce dernier : « Total, qui rémunère ses actionnaires en quatre fois, maintient donc son troisième paiement annuel, d’un montant de 0,68 euro pour chacune de ses 2,6 millions d’actions. »

Je sors ma calculette et constate que 2,6 millions d’actions multipliées par 68 centimes font 1,8 million d’euros et non 1,8 milliard. Mais, après tout, qu’est-ce qu’un rapport de mille dans la fiabilité d’un résultat ? Une nouvelle investigation digne des plus grands enquêteurs permet de comprendre que Total compte 2,6 milliards d’actions et non pas 2,6 millions. Nous retrouvons donc bien les 1,8 milliard mentionnés dans le titre.

Les deux premiers paragraphes contenant diverses fautes et approximations, comment pût-il en être autrement pour le troisième paragraphe ? Citation : « Et la fête n’est pas finie : dans son dernier avis de réunion […] Total comptait encore proposer, lors de sa prochaine assemblée générale, de distribuer 7 milliards d’euros pour l’exercice 2020 ».

Total a en effet pour habitude de rémunérer ses actionnaires en quatre fois comme détaillé dans le tableau ci-dessous :

Dividendes de Total au titre de l’exercice 2019

Nous reprenons notre calculette et constatons que 2,6 milliards d’actions multipliées par 67 centimes (en prenant la moyenne sur l’année, pour les journalistes de Marianne qui liraient cet article par hasard) font 1,74 milliard d’euros. Nous multiplions ce chiffre par quatre et nous obtenons bien 6,97 milliards, soit peu ou prou ce que mentionnait l’article.

Dès lors comprenez-vous bien ce qui est en train de se passer chers lecteurs ? Non seulement Total bafoue toutes les limites de la décence que devrait s’imposer le genre humain en rémunérant ceux qui lui permettent d’exister, mais en plus Total s’apprête à réitérer cette immonde bassesse l’année prochaine, et qui sait, peut-être encore les années suivantes…

Ce pourrait n’être qu’un mauvais article mais…

Mais le problème est plus grave que cela. Alexandre Mars, dans son ouvrage La révolution du partage, indiquait combien il est important pour le donateur de ne pas franchir ce qu’il appelle le seuil de douleur. Ce seuil de douleur est le montant à partir duquel le donateur éprouve un regret à la suite du don.

Ainsi il reprochait à Bill Gates de vouloir que les milliardaires donnent la moitié de leur fortune à des associations caritatives. En imposant arbitrairement ce montant, il se mettait une grande partie des milliardaires à dos et donc nuisait à sa propre cause.

Alexandre Mars propose que chacun donne ce qu’il souhaite du moment que son seuil de douleur ne soit pas franchi. Il pense ainsi que ce fameux seuil montera de lui-même quand les donateurs se rendront compte que la somme qu’ils ont versée n’a nullement impacté leur niveau de vie.

En exhibant les 2,8 % que représente la somme donnée aux infirmières en comparaison de celle versée aux actionnaires, Marianne ne risque qu’une chose : que Total cesse tout simplement de donner aux infirmières pour que la comparaison ne puisse se faire ; car il est évident pour toute personne censée que ni Total ni aucun grands groupes ne cessera de rémunérer les actionnaires qui lui permettent de vivre et de grandir.

L’enfer est pavé de bonnes intentions : en prétendant défendre la cause des infirmières, Marianne se fait leur plus féroce adversaire…

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