Gestion d’une crise sanitaire : retour sur une désinvolture coupable

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Deux mois avant le déclenchement du stade 3, le gouvernement savait qu’il pourrait faire face à une situation sanitaire exceptionnelle. Peut-on lui accorder le bénéfice du doute ? Pouvait-il penser que l’épidémie resterait circonscrite à la Chine ?

Par Paul Zeppenfeld.

Le temps n’est pas encore venu de dresser un bilan sanitaire ou politique de l’épidémie virale qui frappe la France de plein fouet. Le pic de l’épidémie est devant nous et il ne s’agit ici ni de faire des pronostics ni de se prononcer sur l’opportunité ou l’efficacité de telle molécule ou tel traitement.

L’unique dessein de votre serviteur est de tenter d’apporter son éclairage sur une gestion de crise, au regard de la chronologie des événements, des circonstances franco-françaises et des réactions internationales face au défi d’une crise sanitaire d’une telle ampleur.

Déroulement des faits

En ce début 2020, la trame de fond est celle d’un pays occupé à la préparation des élections municipales et par l’affaire Griveaux. Sur le plan international ce sont les Caucus démocrates aux États-Unis et l’épidémie de coronavirus d’abord circonscrite à la province chinoise du Hubeï qui intéressent les médias. Mais comme toujours, les sujets internationaux demeurent très en retrait dans le traitement médiatique autant que dans les préoccupations des Français.

En ouvrant un spectre plus large sur l’information internationale, on s’aperçoit dès la mi-janvier avec le confinement de Wuhan qu’un sujet domine tous les autres : la transmission humaine d’un virus jusque-là inconnu et dont on apprend qu’il est très contagieux et présente un taux de mortalité supérieur à celui de la grippe saisonnière.

Puis, tout au long du mois de février, toute la presse asiatique, mais aussi la presse médicale spécialisée, de nombreux infectiologues et l’OMS, puis les réseaux sociaux, relatent et vulgarisent au jour le jour les tâtonnements et progrès dans la connaissance du nouveau virus, ses atteintes aux fonctions vitales des malades et le détail des mesures qui ne tardent pas à être prises en Chine d’abord, puis dans les pays frontaliers de la Chine, qui sont aussi les premiers à compter des individus porteurs du virus (Corée du Sud, Japon, Hong Kong, Taïwan, Singapour…).

Fin février le sujet est déjà à l’esprit de tous les Français, au moins autant que les élections municipales ; mais il ne fait toujours pas les Unes nationales, alors que le virus est maintenant présent en Iran et en Italie, et que pour l’OMS il s’agit bien d’une pandémie.

La plupart des Français ne se sent pas directement concernée puisque nos hommes politiques dans leur globalité et l’ensemble des médias mainstream restent focalisés sur les élections municipales. On a bien entendu quelques voix dissonantes, comme celle de Marine Le Pen, qui a demandé la fermeture de nos frontières pour lutter contre la propagation du virus.

Mais ce faisant, elle reprenait une thématique de son programme politique, forçant le président de la République à faire de la politique politicienne, et donc à s’y opposer. Avec l’argument peu convaincant que le virus n’avait pas de passeport, et faisant mine d’ignorer que les porteurs du virus, eux, en possédaient bien un.

En ce tout début mars, mise à part cette polémique et celle relative à l’absence totale de contrôles sanitaires aux arrivées dans les aéroports, remplacés par une affichette signalant les gestes d’hygiène préconisés par les autorités, on pouvait presque utiliser l’expression de Pierre Viansson-Ponté dans son article du journal Le Monde précédant les événements de mai 1968 : « la France s’ennuie ».

Certes, courant février, deux avions de la République avaient rapatrié des résidents français de Wuhan, puis les premiers cas positifs au SARS-CoV-2 étaient recensés dans l’Oise, mais la situation était sous contrôle, nous disait-on.

Le gouvernement n’eut de cesse de s’employer à rassurer les Français en présentant ces zones infectées comme des clusters où chaque cas était tracé en amont, permettant de remonter jusqu’au patient zéro.

Le gouvernement et son responsable de la santé firent un formidable travail de pédagogie pour présenter les symptômes comme ceux d’une grippe saisonnière, puis pour signaler que le virus ne pouvait être virulent qu’à l’égard des plus anciens, enfin qu’il suffisait de quelques gestes d’hygiène corporelle très communs pour s’en prémunir. Il fut aidé en cela à longueur d’antenne par les médias qui lui sont fidèles et quelques scientifiques manifestement peu informés de l’actualité médicale brûlante.

Puis début mars, les événements se sont assez brutalement accélérés, avec notamment les premiers décès sur le sol français et des zones de forte densité de contamination passant hors de contrôle, comme le Haut-Rhin, mettant en échec la stratégie du cluster. Mais encore le 7 mars au soir, Emmanuel Macron allant au théâtre avec son épouse, incita les Français à sortir malgré le coronavirus !

Puis, revirement stratégique le 12 mars, en ordonnant l’arrêt des cours, de la maternelle à l’Université, mais seulement pour le lundi suivant, le 16… Et le 14 mars à 20 heures fut annoncée la fermeture de tous les cafés et restaurants pour minuit, soit dans un délai de 4 heures !… mais tout en maintenant contre toute logique les élections municipales du 15 mars ; enfin c’est le 16 mars que le président de la République allait signifier le confinement général pour le lendemain midi, laissant ainsi le temps à ceux qui le pouvait de choisir leur lieu de confinement.

Une stratégie par défaut et une succession de cafouillages

Avec une désinvolture sans pareille, sans prêter la moindre attention aux recommandations de l’OMS, pas plus que d’analyser finement les mesures de lutte instaurées dans les différents pays d’Asie ayant essuyé les plâtres un mois avant nous, nos dirigeants et leurs médias dociles n’ont su regarder que dans la seule direction de l’Italie, d’abord pour s’en moquer, puis pour en attendre inéluctablement les mêmes taux de mortalité, avec un décalage de neuf jours.

Mais personne à la tête de l’État n’a imaginé s’inspirer des expériences de pays qui ont permis aux courbes épidémiques de baisser fortement ou de ne jamais grimper, comme c’est la cas à Taïwan, Singapour ou en Corée du Sud. À des degrés divers, ces pays, tout comme d’ailleurs plus récemment l’Allemagne et la Suisse, ont choisi de tester un maximum de personnes, de généraliser le port du masque et de mettre en quarantaine les seules personnes qui présentent une charge virale.

Par défaut, dans l’urgence et la plus grande impréparation, faute d’avoir réapprovisionné à temps les stocks de masques et préparé les laboratoires médicaux à effectuer des tests de dépistage – tests pourtant effectués en moins de 10 minutes tout en restant dans sa voiture en Corée du Sud – il ne restait à notre élite technocratique que la solution du cloisonnement.

Ce choix est aussi celui de l’Italie et l’Espagne, toutes deux comme nous en retard dans l’organisation de la prophylaxie, et dont les ressortissants, tout comme les Français, ont un rapport à l’autodiscipline et au respect des consignes incompatible avec un confinement strict pourtant nécessaire à l’éradication d’un virus aussi contagieux que le SARS-CoV-2.

Persuader les Français par une communication massive, avec la caution de la quasi-unanimité des médecins présents dans les médias que les masques ne sont pas nécessaires lorsque l’on n’est pas malade est criminel quand on sait que le virus se propage par un simple postillon, en toussant ou éternuant, mais aussi en parlant ; et que selon plusieurs institutions médicales il peut être présent dans l’air dans certaines conditions jusqu’à 45 minutes !

Utiliser cet argument erroné, susceptible de mettre en danger la vie d’autrui, dans le seul but de se soustraire à sa responsabilité de n’avoir pu empêcher une pénurie – dont seule est capable la bureaucratie française –, relève du scandale d’État. La décision d’organiser les élections coûte que coûte fut tout aussi problématique.

L’accord du Conseil scientifique a été manifestement obtenu au forceps, puisque subordonné à des conditions sanitaires rigoureuses, et en totale incohérence avec la demande faite le 12 mars par Emmanuel Macron aux personnes de plus de 70 ans de rester à leur domicile.

À propos du masque, les exemples coréens, taïwanais et hongkongais nous ont montré que lorsqu’une population entière adopte le port du masque, comme une forme de confinement individuel, la propagation du virus peut être stoppée. Le masque est donc l’écran physique le plus efficace pour faire obstacle à la propagation du virus.

Le porteur de masque n’est pas protégé mais protège la personne en face de lui, donc symétriquement si la personne en face de lui porte aussi un masque, il est lui-même protégé ! Ce raisonnement déductif sonne aujourd’hui comme une évidence pour de nombreux Français, qui sortent de leur domicile munis de leur attestation mais aussi d’un masque ou un substitut de toute sorte, et les mises en garde ridicules de la porte-parole du gouvernement sur la difficulté d’utilisation du masque n’y changent rien.

Mais en France les autorités ont limité le recours au dépistage (5000 par semaine seulement) et restreint l’accès aux masques par décret du Premier ministre du 13 mars, rejetant ainsi le mode opératoire asiatique, copié par les Allemands et les Suisses, et qui permet de rompre la chaîne de transmission et d’infléchir la courbe.

Le décret dispose qu’ils sont réquisitionnés « afin d’en assurer la disponibilité ainsi qu’un accès prioritaire aux professionnels de santé et aux patients », ce qui aujourd’hui n’est toujours pas effectif pour cette petite fraction de la population, soit 2,2 millions de professionnels de santé au total.

Le port du masque n’a en réalité pas été pris au sérieux jusqu’au sommet de l’État puisque trois ministres ont été testés positifs et le président de la République ne porte toujours pas de masque lors de ses déplacements. Mais comment pourrait-il le porter alors que ses communicants ont tant de fois répété qu’il était inutile ?

Pourtant la connaissance par le pouvoir au 15 janvier de la forte probabilité d’extension de l’épidémie à la France a été confirmée par la ministre de la Santé elle-même, Agnès Buzyn, qui après avoir quitté son poste, indiquait avoir alerté le Premier ministre à cette date.

Deux mois avant le déclenchement du stade 3, le gouvernement savait donc qu’il pourrait faire face à une situation sanitaire exceptionnelle. Peut-on malgré tout lui accorder le bénéfice du doute ? Pouvait-il penser que l’épidémie resterait circonscrite à la Chine ?

S’il a pu encore en janvier s’imaginer qu’à l’instar du SRAS en 2002-2003, le COVID-19 n’atteindrait pas l’Europe, le doute n’était plus permis avec la confirmation de 76 cas en Lombardie le 22 février. Dès lors, il était de son devoir d’anticiper une contagion à la France et de prendre les devants pour s’assurer que faute de vaccin, la logistique permettant la plus large diffusion possible des moyens de prévention serait pleinement opérationnelle.

Nous connaissons la suite : c’est une épidémie devenue incontrôlable, un confinement dont l’expiration est impossible à prédire (huit semaines déjà dans le Hubeï) et dont la réussite dépendra de son degré d’observance. Mais il est déjà permis d’affirmer qu’elle ne sera pas respectée dans les territoires perdus de la République, de l’aveu même du secrétaire d’État Laurent Nuñez qui a indiqué le 18 mars qu’il n’était pas « une priorité de faire cesser les rassemblements dans les quartiers ».

Gouverner c’est prévoir. Cela fait plus d’un mois que nous savons que le Coronavirus n’a pas de passeport et pourtant les autorités ont failli à mettre à disposition des citoyens les tests, les masques, le gel hydro-alcoolique ainsi que tous les équipements hospitaliers de protection qui viennent à manquer à la même vitesse que les respirateurs !

La France représente 1 % de la population mondiale et 15 % des dépenses sociales mondiales. Ses dépenses de santé se sont élevées en 2018 à 203 milliards d’euros, soit 8,6 % de son PIB, le ratio le plus élevé d’Europe. Ce n’est donc pas faute de budget que le test à 54 euros n’est pas pratiqué ou qu’un milliard de masques pour 15 millions d’euros ne parviennent pas à leurs destinataires. C’est bien au chevet des gestionnaires kafkaïens de notre administration qu’il va falloir se pencher au lendemain de cette crise.

Ou est-ce un simple malentendu si les cliniques privées préparées à accueillir des malades et réclamant leur réquisition ne reçoivent pas de réponses des agences régionales de santé ?

Quand la politique s’en mêle

Sur ces entrefaites, une polémique politicienne stérile amplement relayée par les médias a vu le jour à propos de la responsabilité du non renouvellement des stocks de masques lors de la dernière décennie. Comme s’il était nécessaire de remonter aussi loin pour trouver les responsables de l’inaction.

Puis, une autre guéguerre picrocholine bien française s’est invitée à une situation déjà complètement anarchique : un conflit d’ego mettant en lumière notre centralisme bureaucratique prêt à retarder la prescription de la seule molécule ayant fait ses preuves dans le traitement du SARS-CoV-19.

La raison ? Ne pas courber l’échine devant le Professeur Raoult, infectiologue marseillais qui est à l’origine du remède et rebelle à l’autorité des hiérarques parisiens. La crise du coronavirus a fait resurgir de vieilles rancœurs entre un professeur de médecine iconoclaste mais pragmatique et les mandarins du Conseil scientifique.

Et pour le plus grand malheur des Français, ce sont manifestement ces derniers qui ont pris l’ascendant auprès du pouvoir exécutif, puisque face à l’urgence sanitaire et au désarroi de la population, le ministre de la Santé a fini par autoriser ce traitement, mais après décision collégiale et seulement en cas d’atteintes sévères, hypothèse dans laquelle ledit traitement n’aurait pas d’efficacité !

Puis in fine, se rétractant, c’est par un très discret décret du 25 mars que le Premier ministre est venu assouplir les conditions de prescription de la fameuse molécule. Alors que le pic de l’épidémie n’est pas en vue, notre État stratège a donc accouché d’un compromis délétère, un « en même temps » bancal et ubuesque, amendé honteusement, et qui reflète bien l’ensemble de sa gestion de crise.

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