Gérer une situation de crise : faut-il une approche centralisée ou décentralisée ?

Quand faut-il centraliser ou décentraliser une gestion de crise ? L’exemple de la bataille de la Marne en 1914.

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Image from page 76 of "War scences I shall never forget" (1917) By: Internet Archive Book Images - Flickr Commons

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Gérer une situation de crise : faut-il une approche centralisée ou décentralisée ?

Publié le 24 mars 2020
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Par Philippe Silberzahn.

Une polémique importante a lieu en ce moment au sujet de la façon dont la France gère l’épidémie du coronavirus. En substance, l’approche très centralisée choisie par le ministère de la Santé est accusée d’inefficacité. Le fait que les masques de protection manquent massivement (policiers, infirmières, médecins de ville, sans même parler de la population) donne beaucoup de poids à ces critiques. Faut-il pour autant décentraliser une gestion de crise ? Rien n’est moins sûr.

Comme souvent, la vérité sur une question centrale du management des organisations n’est ni dans un modèle, ni dans l’autre, mais plutôt dans une combinaison intelligente des forces de chacun. Regardons-le au travers d’un exemple historique de crise, celle de la bataille de la Marne en 1914.

L’incroyable transformation de l’armée française face à la crise : 1914

La bataille de la Marne débute par une offensive allemande qui se passe très mal pour l’armée française qui recule depuis des semaines. Corsetée par des doctrines dépassées, mal équipée et mal dirigée, celle-ci est en fait parfaitement préparée… pour la dernière guerre. Mais elle réagit rapidement. Dès les premiers jours les tactiques changent. 40 % des commandants de grandes unités seront limogés dans les semaines qui suivent. Mais surtout s’ouvre le grand bal des innovations. Tout est permis, tout est essayé.

On garde ce qui marche, on le transfère partout où ça peut servir. On abandonne ce qui ne fonctionne pas. Les innovations remontent du terrain, des unités, et l’état-major trie et coordonne. Toutes les doctrines sont revues, les règlements ré-écrits (quand on a le temps, sinon on se contente de ne plus les suivre), aucun modèle mental n’est tabou alors que quelques semaines auparavant, les doctrines les plus stupides étaient rigides comme du métal.

Ce qui rend possible cet afflux d’innovations ? C’est que depuis de nombreuses années, l’institution militaire tolérait des expérimentations locales sur à peu près tout, même lorsqu’elle les désapprouvait, notamment les nouvelles technologies. Si elle aborde la guerre très mal préparée, bloquée par des modèles mentaux obsolètes, elle a en réserve les innovations les plus en pointe. Il faudra la catastrophe du feu pour que ces innovations soient mobilisées.

Périls de la centralisation

Une crise entraîne souvent un réflexe de centralisation. Cela peut se justifier au nom de l’efficacité. La constitution de la Ve République est d’ailleurs née de l’expérience traumatisante du général de Gaulle en juin 1940 lorsqu’il était aux prises avec un État incapable d’agir de façon rapide et décisive face à l’attaque allemande.

C’est également l’approche centralisée qui est choisie par le gouvernement français dans la gestion de la crise du coronavirus. Par exemple, l’achat de tous les masques de protection est centralisé pour être ensuite redistribués. Mais la centralisation n’est efficace que dans le traitement d’une situation connue, comme un incendie, où la réponse va être relativement standardisée même si elle peut se révéler compliquée (elle relève du risque).

Une situation extrême inédite est complexe, avec beaucoup d’inconnues, et relève elle de l’incertitude, c’est-à-dire de l’imprévisible. En se développant de façon largement inattendue, elle peut mener à l’arrêt des opérations parce que ce qui était prévu ne fonctionne pas. Si c’est le cas, les procédures bien huilées et l’approche centralisée deviennent un obstacle à la résolution des problèmes pour lesquels elles étaient pourtant faites.

Au-delà de la dichotomie centralisation/décentralisation : créer un système quasi-décomposable

Ce que l’exemple de l’armée française de 1914 suggère cependant, c’est que le débat n’est pas tant entre une approche centralisée et une approche décentralisée. Il faut une approche qui soit les deux. Un degré de centralisation bien maîtrisée permet la circulation de l’information et le passage très rapide d’enseignements du lieu de leur origine aux endroits où ils peuvent être utiles.

La décentralisation fournit, elle, la capacité d’expérimenter localement, de tirer parti de l’initiative locale et de la créativité humaine qui ne manquent pas de s’exprimer dans de telles situations. En substance, il convient de développer une organisation globale qui traduit une propriété au nom un peu barbare, que j’ai déjà évoquée dans des articles précédents, la quasi-décomposabilité, par laquelle une organisation garde une identité globale mais s’appuie sur un ensemble de composants plus ou moins autonomes (aspect décentralisé), mais jamais totalement séparés (aspect central).

L’autonomie permet l’expérimentation au niveau local, sans impact négatif important si celle-ci ne donne rien (on expérimente petit, donc on expérimente davantage, et on échoue petit, sans coût important, la perte est acceptable), mais le lien entre les composants maintenu avec le central fait qu’une expérimentation réussie peut « remonter » au global et permettre l’évolution du système.

Celui-ci possède donc à la fois une caractéristique de stabilité, de cohérence et d’unité, mais aussi une capacité d’évolution robuste au sens où celle-ci s’appuie sur une multitude d’expérimentations sans danger au niveau global. Il acquiert une capacité organique de robustesse et d’évolutivité qui peut être très dynamique.

Dans cette crise, il faut donc absolument parier sur l’initiative locale, et c’est d’ailleurs, de facto, ce qui est en train de se mettre en place. On observe déjà avec fascination de multiples initiatives comme celle de ces entreprises, petites ou grandes, qui ont converti leur outil industriel pour fabriquer du gel hydro-alcoolique ou des masques, ou ces hôpitaux qui recrutent des volontaires via les réseaux sociaux ou mobilisent des réseaux de fab labs pour fabriquer des valves de respirateurs avec des imprimantes 3D.

Passé le moment de stupéfaction, le système industriel dans son ensemble – entreprises, associations, structures publiques, individus, chercheurs – réagit avec une efficacité croissante. Il ne pourra le faire que si ceux qui nous gouvernent résistent au réflexe de centralisation et de contrôle a priori qui leur paraît tellement logique. Gageons que l’ampleur de l’épreuve ne leur laissera pas le choix.

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  • « Ce qui rend possible cet afflux d’innovations ? C’est que depuis de nombreuses années, l’institution militaire tolérait des expérimentations locales sur à peu près tout, même lorsqu’elle les désapprouvait, notamment les nouvelles technologies. Si elle aborde la guerre très mal préparée, bloquée par des modèles mentaux obsolètes, elle a en réserve les innovations les plus en pointe. Il faudra la catastrophe du feu pour que ces innovations soient mobilisées. »

    Ce paragraphe mériterait un large développement à lui seul…Très intéressant…

  • « faut-il une approche centralisée ou décentralisée » ?

    Si le responsable est de qualité, il devrait simplement donnait une ligne et surtout pas un modèle fini.

    Les modèles, c’est à des groupes (subalternes) en concurrences de les développer.

    Que le meilleur modèle gagne pour une situation donnée, pendant que d’autres pourront être conservés pour une autre situation.

    • «il devrait simplement donnait une ligne et surtout pas un modèle fini.»

      Ce n’est pas exactement ça car votre définition est encore trop rigide (hiérarchie). On pourrait envisager que la fonction centrale et les fonctions décentralisées interagissent sans lien de subordination. La fonction centrale agirait comme un relais filtrant (respect des règles).
      Mais lorsqu’on est dans un modèle présidentiel on est plus proche de votre définition.

      • « On pourrait envisager que la fonction centrale et les fonctions décentralisées interagissent sans lien de subordination. »

        Pour ce qui me concerne la subordination n’est pas synonyme de soumission, mais d’interaction et de responsabilité.

        Il y a toujours des décideurs et des bâtisseurs et ceci dans tous les domaines, nul n’est totalement libre…

        Pour exemple, un chef d’entreprise qui engage SON argent ne peut laisser partir ses équipes dans tous les sens sans but commun.

        Lui-même est subordonné aux banques, administrations, clients, à la qualité du travail de ses employés…

        D’un autre point de vue les banques, administrations (plus de d’argent, plus d’état), clients, employés sont subordonnés aux entreprises…
        C’est l’interaction des forces !

        Déterminer une ligne est assimilable à de la coordination, pas à de la dictature étatiste.

        • Coordonner et déterminer une ligne ce n’est pas tout à fait la même chose à mon sens. D’autant que vous avez mis une condition préalable : la qualité de l’individu. Si cette qualité est absente votre modèle devient à risque, ce qui est assez fréquemment le cas en pratique en politique. Au niveau individuel je vous rejoins.

  • ce qu’il faut surtout c’est anticiper!
    on declare le confinement et on laisse des millions de citadins aller infecter les campagnes..
    c’etait pourtant facile a imaginer non?

    • Dans tout confinement, il y a transfert de malades. Beaucoup d’italiens se croyant sains sont venus en France éviter la contagion. Les provinciaux de Paris sont retournés chez eux pour éviter la contagion et potentiellement les pénuries. Et il se passait la même chose pour la peste avant.

  • L’article me parait surtout un vibrant hommage à la décentralisation, déconcentration, enfin tout ce que vous voudrez sauf la centralisation. Ca me va.
    Surtout qu’avec la circulation de l’info rendue très facile par Internet, je ne vois plus trop l’utilité d’une centralisation. Un grand pays n’est pas une organisation, même grande, qu’on peut « gérer » avec des méthodes de management. Ce n’est pas la même échelle et bien fou qui veut gérer un truc d’une taille aussi grande. Notre président fait partie de ces fous, malheur à nous.

  • TOUS les problèmes de la France viennent de la sur réglementation et de la trop forte centralisation. L’idéale serait une structure adaptative qui laisserait une liberté quasi totale en temps normal et une certaine recentralisation en cas de menace extérieur grave. Un peu comme l’organisation Celtes : société quasi libertarienne en temps normal et nomination d’un chef de guerre et mis ene commun des ressources en cas de conflit. Chef est structure immédiatement revoqué une fois le conflit terminé. Nous n’avons pas besoin de gouvernants en temps ordinaire, une bonne justice avec un droit clair suffise largement pour que la société fonctionne harmonieusement et efficacement. Lorsque des crises se font jour il faut des mécanismes de désignations permettant aux personne les plus à même de les résoudre d’organiser la réaction certainement pas des fonctionnaires pantouflards ou des politicards aux dents longues qui sont, pour la plupart de parfait médiocres incapables.

    • Plus que la centralisation, c’est le fait de croire qu’il n’y a qu’une vérité absolue et unique et chercher à étouffer toute voix discordante.

  • L’auteur de l’article relate les moyens qu’il est possible de mettre en œuvre pour gérer une crise.
    Mon tropisme libéral sur le modèle helvétique vous propose de cliquer sur le lien ci-après pour voir la façon d’aborder ce genre de problème dans une véritable démocratie…
    https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20093121

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