Coronavirus : la politique nous a fait perdre un temps précieux

Comme sur d’autres sujets, notre exécutif a tergiversé, multiplié les déclarations maladroites ou contradictoires, pris des décisions incompréhensibles.

Par Peter Libtank.

Pour assurer une victoire définitive, les ordres pour endiguer la pandémie contre le coronavirus méritent encore des clarifications : la restriction des déplacements pour 15 jours, le concept de confinement non assumé, le soutien des personnels médicaux soutenus de manière plus tangible que par des bons mots et nos alliés encouragés pour trouver avec nos chercheurs une riposte thérapeutique déterminante.

Mais notre jeune Président semble avoir enfin pris la pleine mesure de la menace.

Le jour viendra où il faudra tirer les enseignements de cette crise sans précédent et de la façon dont elle aura été gérée. L’exercice est périlleux car tout dépendra de la nature et du calendrier de l’issue du conflit.

Gestion chaotique de la crise

Pourtant, les premiers constats se dessinent. Par exemple, l’analyse de Arnaud Benedetti (Valeurs Le Club du 16 mars) est sans appel :

Depuis jeudi dernier, les décisions séquencées prises par le gouvernement trahissent une gestion inévitablement chaotique de la crise. Les discours de culpabilisation de l’opposition quant au maintien des municipales, de mise à l’index de l’indiscipline prétendue des Français, d’annonce prévisible du confinement mais en apparence à ce stade de maintien de l’ouverture des frontières sont autant de marqueurs d’une forme de débâcle communicante sur fond de dysfonctionnements organisationnels.

Pour beaucoup, le Covid-19 illustre les limites de la gestion de crise par l’exécutif mais aussi la fragilité de l’État-providence, comme celle de nos démocraties bienveillantes et endormies dans une Europe impotente.

Dans tous les cas, l’inconséquence du « en même temps » macroniste est clairement établie. Il est incohérent de demander aux Français de rester chez eux tout en maintenant une élection locale de première importance, pour ensuite dénoncer l’indiscipline d’une jeune génération qui prend le soleil dans des parcs parisiens ouverts au public, après leur avoir répété que le virus avait d’autres cibles, plus âgées ou plus fragiles.

Le mirage du « en même temps » résulte de la grande impréparation, de l’indécision naturelle et de la propension à multiplier les calculs politiciens de notre jeune président.

Un temps précieux de perdu

En situation de crise, ces traits de caractère et la posture qui en résulte font perdre un temps précieux. Ainsi, trois à quatre semaines auront été nécessaires pour qu’Emmanuel Macron se décide enfin à recourir au confinement. Pour paraphraser la célèbre citation de Churchill : « Vous aviez à choisir entre le confinement et la politique… Vous avez choisi la politique et vous aurez le confinement. »

Revenons sur le déroulé de cette terrible crise.

L’épidémie débute avec un discours rassurant, voire lénifiant, du gouvernement, des politiques et des médias, faisant référence à un problème d’hygiène localisé aux marchés vivants de la ville de Wuhan, pas plus grave qu’une petite grippette.

Le 24 janvier, Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé, déclarait :

Le risque d’importation depuis Wuhan est modéré. Il est maintenant pratiquement nul.

Pourtant la réalité de l’épidémie et la réactivité de la réponse chinoise sont connues par tous, et particulièrement spectaculaires. Les médias nous montrent des rues désertées et des hôpitaux de 1000 lits en construction accélérée.

Le 17 février, Agnès Buzyn abandonne son poste au ministère de la Santé, pour être candidate à la mairie de Paris. On déplore déjà 73 300 contaminés identifiés et 1900 morts de par le monde.

Le 6 mars, Emmanuel et Brigitte Macron vont au théâtre pour inciter les Français à sortir malgré le coronavirus, tout en se justifiant :

La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie.

Le même soir, 101 800 contaminés identifiés et 3460 décès à déplorer. Plus de 70 pays touchés sur les cinq continents.

Face à un nouveau virus contagieux, mortel et inconnu, sans traitement, sans antiviral, sans vaccin, avec une population qui n’y a jamais été exposée et donc sans anticorps, la plus grande menace est celle du pic épidémique. C’est l’étroitesse et la hauteur de ce pic, aggravées par la nature des moyens à mettre en œuvre pour sauver les contaminés (lit de réanimation, respirateur, oxygène…) et la durée d’hospitalisation qui créent le problème.

Le nombre de morts lié à la grippe saisonnière n’est pas une référence pertinente. Certes, les chiffres sont considérables par rapport au coronavirus mais le phénomène est annuel, connu et prévisible, le taux de morbidité et la durée d’hospitalisation beaucoup plus faibles, les possibilités de traitement plus abouties, le public moins sujet à la panique.

Surtout, au fil des années, la capacité des hôpitaux a été calibrée en fonction des besoins pour cette pathologie hivernale.

Dans une telle situation, tout l’enjeu est donc de maintenir le pic épidémique du Covid-19 à hauteur des capacités de soins pertinents du système hospitalier, quand ces derniers permettent effectivement de sauver les cas les plus graves. À défaut, mourront des milliers de contaminés, parmi les plus graves et les plus fragiles, alors qu’ils auraient pu être sauvés. Et le taux de morbidité de l’épidémie explose.

Éviter le pic épidémique

Avec les premières mesures d’hygiène, de protection et de distanciation sociale que l’on connaît (avec ou sans épidémie d’ailleurs), la seule arme vraiment efficace pour aplatir le pic épidémique est celle du confinement. Aucun système hospitalier, même dans le plus fortuné des États-providence, ne peut être calibré pour gérer une crise aussi imprévisible, de cette ampleur et de cette soudaineté.

Mais cette arme du confinement est délicate à manier. Son efficacité est altérée par le délai d’incubation puisqu’il faut attendre deux à trois semaines avant que les décisions soient mises en œuvre et que leurs effets sur la vitesse de propagation de l’épidémie se fassent sentir.

Il faut donc anticiper. Tout le problème est celui du timing. Trop tôt c’est le risque politique : décrédibiliser un système basé sur la confiance et la liberté, alimenter une psychose, aggraver les tensions, exacerber les critiques et les oppositions politiques… Trop tard c’est le risque d’inefficacité, voire d’effondrement.

Sur le plan sanitaire, le rapport bénéfices/risques est d’autant meilleur que le confinement est décidé plus tôt et qu’il est ciblé sur les premiers contaminés et leurs contacts, à l’instar de ce que la Corée du Sud a mis en œuvre avec succès puisque le Covid-19 semble y avoir été maîtrisé. Plus le confinement est tardif, plus il doit être radical et généralisé pour être efficace. Si l’on tarde trop, il doit concerner aussi les fonctionnaires et les serviteurs de l’État.

Le confinement total peut alors mettre en difficulté une multitude de services, bien au-delà du seul système hospitalier : éducation, justice, police, transports publics… On peut alors craindre d’autres problèmes (pénuries, émeutes, pillages, paniques…) qui viennent s’ajouter à la pandémie.

La crise en vue

Au final, le risque de crise profonde de l’État et de ses services s’accentue.

Sur le plan économique, il en va de même. Un confinement précoce mais ciblé semble moins dommageable qu’un confinement tardif et généralisé même s’il conduit à un ajustement plus brutal mais moins durable. Dans ce contexte, tous les dirigeants de la planète ont de bonnes raisons d’agir vite et de manière décisive.

Mais ils doivent être en mesure d’assumer le risque politique qui accompagne de telles mesures : l’incompréhension et la défiance des populations, les foudres de leurs oppositions, les réactions inconsidérées de leurs économies…

Quelques pays (Taiwan, Corée…) ont su le faire. D’autres semblent avoir manqué de lucidité et de courage, préférant minimiser le danger et l’urgence, prendre le temps de la réflexion « scientifique » au détriment des principes de précaution et de bon sens, gagner du temps pour préserver l’illusion de leur maîtrise de la situation.

Le nôtre a aussi hésité par peur d’une crise politique de plus, liée à un confinement précoce, dans un contexte déjà compliqué.

Comme sur d’autres sujets, notre exécutif a tergiversé, multiplié les déclarations maladroites ou contradictoires, pris des décisions incompréhensibles.

Avec le renfort des médias, on nous explique que le Covid-19 provoquera moins de morts que la grippe en cours, ce qui est sans doute vrai mais hors sujet. On se concentre sur une vaste opération de communication « L’État est présent et agit pour vous » en instaurant un contrôle du prix des gels hydro-alcooliques alors que la mesure est parfaitement inutile et contreproductive dans une économie de marché mondialisée. On vante la solidité de notre système hospitalier, le meilleur au monde bien sûr, comparé à celui de nos voisins alors que la réalité des faits est bien plus complexe.

On nous demande de réduire nos déplacements et nos regroupements mais on maintient le premier tour des municipales est maintenu. Cette mesure est techniquement compréhensible sur un plan sanitaire, mais c’est une grave erreur politique. Trop de politique tue la politique.

Et pour finir, dans son discours du 13 mars, Emmanuel Macron continue à faire de la politique. En pleine crise pour le pays, il juge opportun de lancer l’acte II de son quinquennat « ni gauche, ni droite » en plaidant pour une nécessaire démondialisation et en se faisant le chantre des services publics.

Jusqu’aux discours en mode panique de samedi soir et d’hier soir…

Un temps précieux a été perdu à faire de la politique avant d’en arriver à la seule mesure qui s’impose : le confinement, ici comme partout dans le monde.

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