Que révèle « l’affaire » BlackRock de l’état de la France ?

Idée reçue : le gouvernement voudrait casser le système de retraite par répartition et en faire un système par capitalisation au bénéfice de BlackRock.

Par Philippe Alezard.

Alors que la réforme prévue par le gouvernement n’a pour objectif exclusif que l’affirmation et la pérennité du système par répartition, BlackRock est devenu la cible de tous les fantasmes délirants d’une classe politique et journalistique traduisant d’une façon édifiante, non seulement l’inculture économique de celle-ci mais également une volonté de déstabilisation politique, voire d’éradication pour certains, du gouvernement d’Emmanuel Macron.

Le gouvernement au service de la finance mondialisée

La finance mondiale manipulerait le gouvernement afin de mettre à bas notre fameux système, le meilleur au monde selon Philippe Martinez. Comme l’a dit Jean-Marc Vittori, tout part d’un article de Mediapart du 9 décembre 2019.

Pour bien appuyer son propos, Mediapart présente une photo d’Emmanuel Macron avec Larry Fink.

Mais la photo n’a rien à voir avec le débat sur les retraites.

Elle date du mois de juillet 2019 lorsque le Président français recevait tous les plus grands investisseurs mondiaux, dont BlackRock, mais également Yves Perrier, le patron d’Amundi, filiale du Crédit Agricole et premier gestionnaire d’actifs européen avec 1500 milliards d’euros sous gestion. La photo va alors être volontairement recadrée, laissant penser que les deux hommes se rencontrent seuls pour évoquer les retraites françaises.

Mediapart veut sciemment mettre dans le débat public un sujet qui ne fait en rien partie du programme et désigner un bouc-émissaire, l’ogre américain. « Le géant américain voudrait dynamiter la retraite par répartition. »

Le gouvernement voudrait casser le système de retraite par répartition et en faire un système par capitalisation au bénéfice de BlackRock.

Et l’objectif est atteint.

— Olivier Faure :
« Blackrock n’est pas une anecdote mais révèle le côté obscur de la réforme des retraites. »

— Le Canard enchaîné :
« Comment l’Élysée a déroulé le tapis rouge au roi de Wall Street. »

— Ian Brossat :
« Si vous aviez encore un doute… tout est écrit noir sur blanc : le fonds de pension américain BlackRock explique que les réformes Macron lui permettront de gérer la retraite privée des Français. »

— Nicolas Dupont-Aignan :
« M. Cirelli incarne l’oligarchie qui vend la France à la découpe mais Macron l’élève officier de la légion d’honneur au moment où sa réforme crée un régime spécial pour les 300 000 plus riches de France. »

C’est quoi, Blackrock ?

Blackrock est un gestionnaire d’actifs créé en 1988 à New-York par Larry Fink, et non un fonds de pension comme il se dit partout.

Un gestionnaire d’actifs, ou asset management en anglais, gère les capitaux qui lui sont confiés ou qu’il détient en propre, dans un cadre réglementaire strict afin d’en tirer le meilleur rendement pour ses clients et pour lui même. Traditionnellement, la gestion d’un actif et celle des risques inhérents à celui-ci sont effectuées séparément. C’est toujours le cas dans la plupart des gestions car les outils utilisés pour couvrir le risque sont bien différents de ceux utilisés pour gérer les actifs et font appel à des compétences particulières.

L’idée de Larry Fink a été de placer la gestion du risque au cœur de son système. Plus besoin d’acheter ou de vendre tel ou tel actif, on va acheter un secteur global ou créer des produits qui vont dupliquer la performance des indices boursiers. Le risque devient par essence diversifié, il ne porte plus sur un seul actif mais se retrouve en quelque sorte dilué dans un ensemble.

Ce sont les fameux ETF (Exchange Traded Funds) auxquels est associé Alladin, la plateforme de gestion de risque basée sur l’intelligence artificielle développée par BlackRock et qui a révolutionné le secteur d’activité.

Lors de sa création, BlackRock gérait un milliard d’actifs, 17 milliards en 1992, 57 milliards en 1994. Aujourd’hui ce sont quasiment 7000 milliards d’actifs qui sont sous gestion, répartis principalement en actions pour 50,8 %, obligations pour 31,5 % avec un profil géographique à 65 % américain, 30 % européen et 5 % en Asie-Pacifique. L’action BlackRock fut introduite sur le S&P en 1999 à 14 dollars. Le 3 janvier 2020 l’action clôturait à 503,57 dollars.

Un fonds de pension, ou Organisme de Placement Collectif, est alimenté par l’épargne salariale et/ou patronale et reverse des pensions. Les fonds de pension gèrent les profils de risque de leurs clients. Pour simplifier ils gèrent la démographie de leurs clients.

Plus le client est jeune et plus le risque potentiel sur l’actif peut être élevé ; et inversement pour les clients âgés qui vont avoir besoin de sortir en rente. L’allocation et la gestion de la partie des fonds disponibles sont effectuées soit directement par l’organisme collecteur, soit confiées à une société de gestion d’actifs comme BlackRock, Amundi, les banques, les assurances… Il en existe une multitude, la gestion d’actifs étant un secteur d’activité très diversifié et concurrentiel.

Contrairement à ce qu’affirment de nombreux « responsables » politiques, BlackRock n’est pas un fonds de pension mais bien un gestionnaire d’actifs.

Les fonctionnaires ont déjà leurs fonds de pension

Les fonds de pensions tant exécrés existent pourtant bel et bien en France. Mais comme ce mot est tabou, on préfère les baptiser complémentaires retraites.

— La Préfon créée en 1964 permet aux seuls fonctionnaires de placer leurs primes, pour lesquelles il n’y a pas de cotisation obligatoire à la répartition.

— L’ERAFP, Établissement pour une Retraite Additionnelle de la Fonction Publique, créée en 2003 lors de la réforme Fillon est un autre fonds de pension à nouveau réservé aux fonctionnaires.

Qui gèrent ces fonds de pensions : les syndicats, FO, CFDT, CFTC, CGC auxquels on ajoute la CGT pour l’ERAFP.

Selon Jean-Luc Mélenchon :

« Les cadres vont arrêter de cotiser au régime général à partir d’un certain niveau. Pour le régime général c’est des milliards en moins et on pousse ces gens vers les fonds de pension. »

Il oublie au passage que ceux de la fonction publique souscrivent déjà dans les fonds de pension qui leur sont réservés. La réforme prévoit que les cadres ne cotiseront au régime général qu’à hauteur de trois fois le plafond de la sécurité sociale au lieu de huit fois actuellement. Par contre au-delà des trois plafonds, soit 10 000 euros par mois, ces cadres seront taxés à hauteur de 2,8 % sans ouverture de droits. Il s’agit donc bien d’un nouvel impôt sur les 1 % plus riches.

Le « manque à gagner » des cotisations de ces 1 % de salariés français représentent trois milliards d’euros, cotisations patronales incluses, et par conséquent environ un milliard d’euros pour la partie salariale.

Le système par répartition serait donc en danger et basculerait dans un régime par capitalisation à cause de un milliard d’euros, en supposant que 100 % soient réinvestis, face aux 350 milliards d’euros de répartition.

De plus le méchant américain BlackRock pratiquerait un lobby infernal pour récupérer ce milliard d’euros. En supposant que 100 % de salariés gagnant plus de 10 000 euros par mois réinvestissent la totalité des sommes non soumises aux cotisations retraites à 100 % chez BlackRock, cela représenterait 0,00014 % de leurs actifs. Cela fait beaucoup de 100 % pour si peu…

Ce qu’oublie de dire également Jean-Luc Mélenchon, c’est que les 5 millions de fonctionnaires vont voir leurs primes intégrées dans leur retraite, une de leur revendication de longue date, ce qui rapportera beaucoup plus que les trois milliards manquants.

Les Français s’organisent et capitalisent

La nécessité de réforme de notre système de retraite n’est pas nouvelle.

— En 1991, dans son Livre blanc des retraites, Michel Rocard proposait déjà peu ou prou la mise en place de l’actuelle réforme à points.
— En 1999, Jean Michel Charpin proposait au gouvernement Jospin la mise en place d’un grand fonds de pension afin d’introduire une dose de capitalisation pour tous.

On sait ce que sont advenus tous ces plans.

Toutes les études le montrent, les meilleurs systèmes de retraites sont ceux qui disposent d’une base majoritaire de répartition supportant le risque démographique et une composante de capitalisation supportant un risque calculé et pondéré sur les actifs financiers.

En d’autres termes, la stabilité et le rendement.

Sur le principe économique, répartition et capitalisation sont identiques : dans les deux cas il s’agit de prélever sur les salaires des actifs une part qui sera reversée aux retraités. Seule la « tuyauterie » de redistribution diffère. Dans le cas de la répartition, la somme prélevée part directement chez le retraité et dans le cas de la capitalisation, une part de cette somme va chez le retraité et l’autre va être  capitalisée, réorientée vers les fonds propres des entreprises qui vont l’investir dans l’innovation.

Et les Français l’ont bien compris. Ils ont en fait tellement peu confiance dans ce système de retraite prétendument le meilleur au monde, comme aime à le rappeler Philippe Martinez, qu’il y a bien longtemps qu’ils organisent leur propre retraite par capitalisation dans l’immobilier, l’assurance vie, les livrets et même simplement sur leur compte à vue.

Jamais l’épargne des Français n’a été aussi élevée qu’aujourd’hui. Selon la Banque de France, l’encours de l’assurance vie s’élève à 1665 milliards d’euros, 1024 milliards d’euros pour les livrets réglementés et 595 milliards d’euros sur les comptes à vue.

Bêtises, contre-vérités et propagande collectivistes

Jean Cocteau disait « le drame de notre temps c’est que la bêtise se soit mise à penser ». Aujourd’hui elle a droit de cité et de s’exprimer en continu sur toutes les chaines dites d’information.

Cette bêtise se met au service des idéologies à œillères, des dogmatismes.

Anasse Kazib de Sud Rail, que personne ne connaissait et qui est sur tous les plateaux télé : « on est en train d’affronter non pas uniquement la réforme des retraites mais la bourgeoisie française et internationale. »
Laurent Brun, secrétaire national CGT Cheminot pour qui « les analyses de Lénine sont toujours d’actualité. Il faut à la fois une idéologie révolutionnaire et une organisation qui la porte… La grève a bien une fonction économique, faire perdre de l’argent aux patrons. »

Le drame de ce pays, et ce que met en exergue l’affaire BlackRock, c’est que la pensée et la raison ont déserté le débat public, que les mots ont été vidés de leur sens.

En France, pays de Quesnay, Turgot, Say, Tocqueville, Bastiat, Bachelier, Aron, Boudon, la pensée économique est guidée par Marx, Keynes et Bourdieu.

Que l’on assimile le capitalisme au libéralisme, pourquoi pas. Que l’on confonde la création de valeur ajoutée et le résultat net d’une entreprise, on y est habitué. Que l’on ne sache pas faire la différence entre le chiffre d’affaires et le résultat, soit.

Mais de rabâcher en permanence des contre-vérités n’en fait pas des vérités. La France est un pays excessivement socialisé avec un taux de prélèvements obligatoires et de dépenses publiques, respectivement à 47 % et 56 %, sans équivalent au monde. Et pourtant et sans relâche, ultralibérale, néolibérale, nazisme, crime contre l’humanité sont quotidiennement cités pour caractériser la politique de ce président ancien banquier.

Au lieu d’aborder sereinement un débat nécessaire sur l’efficacité de la gestion d’épargne, sur le fléchage de celle-ci vers les entreprises, vers l’investissement socialement responsable, vers la transition écologique, nous avons droit à des tombereaux de bêtises, de mensonges et d’inepties économiques.

La simple évocation du mot capital crée l’hystérie, même le gouvernement n’ose pas l’utiliser. L’actionnaire est systématiquement caricaturé. Capital et travail sont toujours présentés en opposition sans même savoir qu’ils sont intimement liés et indissociables de la fonction de production dont seuls les gains feront baisser le chômage.

L’espace médiatique est monopolisé par des apprentis révolutionnaires rouges, jaunes, bruns et chaque jour est franchi un nouveau cap dans le complotisme, l’approximation et la suspicion.

Les Français ne sont pas dupes, ils ont bien compris que les syndicats jusqu’au-boutistes ne défendent pas leur avenir et encore moins celui de leurs enfants. Ils sont arc-boutés dans un dernier combat pour la préservation de privilèges accordés par Louis XIV ou par les chemins de fer en 1920.

Au passage on notera que le régime spécial des cheminots a été créé par des sociétés privées afin d’accorder un avantage aux salariés pour éviter qu’ils partent vers la concurrence. On est bien loin de toute idée de pénibilité et de monopole.

L’élection d’Emmanuel Macron a totalement asséché la droite et la gauche gouvernementale. Les anciens grands partis politiques qu’étaient le PS et l’UMP ont quasiment disparu. L’opposition se retrouve à chaque extrémité de l’échiquier politique et doit prendre des positions de plus en plus radicales pour exister.

La CGT rêve à nouveau au grand soir libérateur qui ne peut se réaliser que par « l’expropriation capitaliste au moyen de l’appel à la grève générale et illimitée », idée fondatrice et formulée en 1895 par le congrès constitutif de ce syndicat stalino-trosko-marxo-léniniste.

Après avoir assisté à l’atomisation d’une gauche qui n’a jamais voulu faire son « Bad Godesberg » et d’une droite qui a toujours refusé le libéralisme, peut-être sommes- nous en train de vivre les derniers jours d’un syndicalisme qui se pense revenu en 1906 lors de la signature de la charte d’Amiens.

D’un syndicalisme qui se voit en parti autoproclamé, pour lequel toutes les actions de privation du droit de la propriété, du droit de travailler, du droit de se déplacer sont justifiées et nécessaires afin de dessiner pour la France « une rêverie d’apocalypse égalitaire ».

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