L’étrange longévité de l’idéologie socialiste

Karl Marx by: fhwrdh - CC BY 2.0

La pertinence de l’intervention étatique dans l’économie est devenue un tel lieu commun qu’il est aujourd’hui impossible de la contester sans provoquer un tollé.

Par Boris Lapeyres de Cabanes.

 

Ce n’était pas le vrai socialisme.

De multiples variantes de cette petite phrase se retrouvent à tout-va dans les sections de commentaires des articles traitant de la situation vénézuélienne, de l’URSS de Staline, des khmers rouges ou de la dictature cubaine.

Fascinante idéologie que celle qui n’a aux yeux de ses défenseurs jamais été appliquée, alors même que Chavez, Lénine, Staline, Pol Pot, Mao ou Castro se revendiquaient socialistes.

Il est d’ailleurs amusant de constater le mutisme d’un Corbyn ou d’un Mélenchon – pourtant prompts à dénoncer un coup d’État dès les premières manifestations contre le régime de Maduro – sur la dégringolade vertigineuse dans l’anarchie d’un pays dont ils ont applaudi les dirigeants depuis le début du siècle. Si l’attitude extrémiste de deux marxistes est compréhensible puisqu’elle constitue leur gagne-pain, la défense fervente de certaines figures communistes, des régimes qu’ils ont établis et surtout de l’idéologie sous-jacente – le collectivisme – demeure à mes yeux un mystère.

Comment expliquer cet attrait d’une frange importante de la population des pays développés pour une idéologie qui a entraîné des désastres à chaque fois qu’elle a été appliquée ?

La désinformation

Elle est la raison première de l’engouement populaire pour les idées socialistes.

Il est éclairant de se souvenir, pour remettre dans une perspective historique une tendance qui est encore tout à fait d’actualité aujourd’hui, des élans de défense du communisme de Sartre, et du soutien quasiment unanime dont il disposait dans l’intelligentsia française des années 1950.

Tandis que l’URSS, au sommet de sa puissance, remplissait allègrement l’archipel du goulag, dans les hautes sphères de la société française, il valait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. L’apologie du communisme est encore aujourd’hui relativement courante dans les pays développés, où certains partis se revendiquent communistes, trotskistes, ou d’autres variantes sans susciter la moindre indignation.

Il est intéressant ici de rappeler que ce révisionnisme historique est presque entièrement absent des pays d’Europe de l’Est, où le sujet est aussi sensible que le nazisme l’est en France ; la première cause de l’attachement des Occidentaux, et en particulier des Français, au collectivisme tient donc sans doute à leur ignorance des crimes sans précédent commis de l’autre côté du rideau de fer. Cette explication, qui a certes sa valeur, n’explique que superficiellement ce phénomène, qu’il convient de regarder à travers le prisme de la diffusion de l’information.

Au premier tour de la présidentielle de 2012, 39 % des journalistes ont déposé un bulletin de vote pour François Hollande, 19 % pour Mélenchon, 18 % pour Sarkozy. Au second tour, ils sont 74 % à voter Hollande. Les chiffres sont encore plus criants aux États-Unis, où seulement 4 à 7 % des journalistes se considèrent conservateurs.

Difficile alors de ne pas reconnaître que la classe médiatique affiche une certaine complaisance à l’égard des régimes socialistes du monde entier ; il est par exemple éclairant de lire les explications données au suicide vénézuélien dans la presse française (ici notamment) : en oubliant assez largement les causes les plus évidentes et les plus profondes du drame (les expropriations en chaîne, la chute de la productivité qui en a résulté, le contrôle des changes, l’arrivée au pouvoir d’une élite kleptocrate dissuadant l’investissement, etc.), il devient relativement aisé de faire passer pour un triste enchaînement de circonstances ce qui a été l’application méthodique des préceptes socialistes.

De la même manière, tandis qu’il est fréquent de trouver des condamnations du régime de Pinochet et qu’il est de bon ton de considérer Thatcher comme l’incarnation du diable, il est rare de trouver des analyses objectives du régime d’Allende, qui avait en quelques années réussi à mettre à terre l’économie chilienne et promettait au pays un destin similaire à celui que connaît le Venezuela aujourd’hui.

Comment ne pas concevoir, dans ces conditions, l’attrait d’une partie des Occidentaux pour les idées socialistes, présentées comme victimes de circonstances malheureuses et de conflits orchestrés à Washington ?

Si la désinformation pratiquée par une classe médiatique coupée de la réalité explique assez bien le ruissellement des idées socialistes parmi toutes les strates de la population des pays occidentaux, cette théorie n’explique en vérité qu’un aspect de cet amour pour des idées liberticides ; encore faut-il expliquer d’où vient, dans l’intelligentsia des pays occidentaux, la passion pour le socialisme.

L’étatisme, une religion séculière

Commençons par un bref retour historique sur le socialisme.

Le XIXe dont je fixe arbitrairement le début à 1789 est sans doute le siècle qui voit le plus de bouleversements politiques en Europe depuis le Ve siècle, qui avait vu la chute de l’Empire romain d’Occident. Çà et là, les révolutions secouent les principales puissances du continent : 1848 verra éclater des révolutions en Italie, en France, dans les États germaniques, puis à Vienne.

Le pouvoir papal, déjà mis à mal par Bonaparte, qui fait signer le Concordat en 1801, puis Napoléon, qui fait emprisonner Pie VII en 1809, subit un nouveau camouflet avec L’origine des espèces de Darwin, La vie de Jésus de Renan, et continuera d’être balloté vers la fin du siècle à mesure que la laïcité sera érigée en principe d’action publique à travers l’Europe. Cet affaiblissement de l’Église est à mes yeux un point crucial dans l’avènement du socialisme.

Sur le plan sociétal, si la première révolution industrielle a moins été une révolution qu’un lent processus d’adoption de nouvelles techniques de production, la seconde, elle, aura un impact majeur sur les populations européennes, à mesure que la mécanisation poussera de plus en plus d’ouvriers agricoles vers les villes : plus de 3 millions de 1880 à la Première Guerre mondiale en France.

J’attribuerai l’émergence du socialisme comme idéologie de masse à ces deux facteurs : le déclin progressif de l’Église et de ses prérogatives d’une part, et de l’autre les révolutions industrielles qui ont réuni des pans importants de la population dans les quartiers industriels des grandes villes.

Si la seconde paraît assez évidente, ou du moins est fréquemment invoquée, la première tient pour moi aux nombreux emprunts du socialisme à la religion : des prophètes érigés en martyrs (Rosa Luxembourg, Karl Liebknecht et bien plus tard, Ernesto Guevara), l’idée d’un salut obtenu par l’adhésion au culte (même si le salut socialiste est collectif et matériel, là où le catholicisme promettait un salut spirituel individuel) et la désignation d’une source du mal qui dans une tradition très rousseauiste se trouve dans la société capitaliste.

Là où les peuples soumis à l’Empire romain cherchaient un secours spirituel dans l’au-delà par l’adhésion au christianisme, les ouvriers du XXe siècle voient dans le socialisme un secours terrestre qui leur fait miroiter la fin de la bourgeoisie et la société sans classes. Chacun de ces aspects pourrait faire l’objet d’une thèse, mais je préfère éviter de rendre ce texte indigeste au lecteur, aussi me contenterai-je de ne lui laisser que des pistes de réflexion.

Tandis que l’idéologie (la croyance, devrais-je dire) socialiste s’emparait du vide spirituel laissé par le déclin de la religion, l’État, lui, s’emparait des prérogatives qu’occupait auparavant l’Église, saisissant cette occasion pour renforcer sa légitimité et acheter la paix sociale en se prémunissant contre des répétitions des révolutions qui avaient agité le XIXe siècle.

Le socialisme pur, au sens de collectivisme, deviendra la religion séculaire du XXe siècle, avec les désastreuses conséquences que l’on connaît, mais là où le socialisme procède par coups d’éclat (ou plutôt par coups d’État, en ce qui concerne 1917 en Russie, 1953 à Cuba, 1975 au Cambodge), l’étatisme – la croyance presque aveugle dans le bien-fondé de l’action publique dans un nombre toujours croissant de secteurs – se répand de manière plus insidieuse, en prétextant l’aide aux plus démunis pour s’emparer de domaines autrefois laissés à l’initiative privée dans l’assurance sociale, la négociation salariale, le temps de travail, le mariage (qui constitue le meilleur exemple d’attribut de la religion repris par l’État), la charité, l’éducation, etc.

Cette pénétration de l’étatisme jusqu’au plus profond des sociétés occidentales, et particulièrement en France, en a fait une religion séculière toute-puissante, dans laquelle l’action de l’État devient la norme et la responsabilité individuelle l’exception, ce qui est très bien démontré par la réaction unanime de condamnation des propos de Julie Graziani, poussée vers la sortie pour sa saillie : défendre l’idée que l’individu est responsable de ses choix personnels et que ce n’est pas à la collectivité dans son ensemble de corriger les errements de certains de ses membres est une cause de vindicte populaire.

On me reprochera de mêler deux croyances distinctes : le collectivisme (ou socialisme radical, tel qu’il a été appliqué à Cuba, en URSS, au Chili, etc) et l’étatisme (croyance qui fonde le socle des social-démocraties).

Que le lecteur ne se méprenne pas : la différence entre les deux est une affaire de degré et non de nature, et poussé à son paroxysme, l’étatisme est une dictature bienveillante dans laquelle le libre-arbitre a été aboli pour le bien de l’individu. Tandis que le socialisme parle à la frange des éternels romantiques qui voient dans la société socialiste l’avènement de l’Homme nouveau, l’abolition du rôle de l’argent dans les rapports sociaux et l’égalité absolue, l’étatisme promet l’assurance d’une vie garantie par un État bienveillant à ceux qui ne voient pas de mal à céder une partie de leur libre-arbitre contre un peu de sécurité.

Ces quelques lignes compléteront mon propos. En tant que petit frère timide du socialisme, l’étatisme instille dans tous les segments de la population l’idée selon laquelle les défaillances du marché peuvent être résolues par l’intervention de l’État, sans jamais poser la question des défaillances de l’État.

La pertinence de l’intervention étatique dans l’économie est devenue un tel lieu commun qu’il est aujourd’hui impossible de la contester sans provoquer un tollé, et que le capitalisme ultralibéral est régulièrement fustigé d’un bout à l’autre du spectre politique. Telle une nouvelle religion (il est d’ailleurs consternant de voir à quel point le pape François adhère à ces principes), l’étatisme organise un culte de l’État dont l’un des dramatiques résultats est le révisionnisme de l’histoire des pays communistes ou anciennement communistes, au mépris des récits des peuples du Bloc de l’Est ou de ceux, plus récents, des émigrés vénézuéliens, cubains, ou nord-coréens. Malheureusement, il y a fort à craindre qu’aucune dose de faits ne parvienne à changer les esprits ; comme le disait si bien Alexis de Tocqueville en 1840,

L’incrédulité est un accident ; la foi seule est l’état permanent de l’humanité.

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