Légion d’honneur au président de BlackRock France : nouvel épisode de la connivence française

Ceremonial Necklace of the Order Of the Legion of Honour by Wally Gobetz (CC BY-NC-ND 2.0) — Wally Gobetz, CC-BY

Avant de sortir nos retraites de la répartition, commençons par sortir notre économie de la connivence.

Par Jonathan Frickert.

Ce jeudi, le mouvement contre la réforme des retraites a pulvérisé le record de 1986 en entamant sa cinquième semaine. Cette rentrée s’annonce donc cruciale. Le gouvernement mise aujourd’hui sur des négociations par corporations afin d’éteindre progressivement le mécontentement, au point d’interroger sur le maintien de l’universalité au cœur du projet.

Depuis quelques semaines, ce conflit a vu apparaître un tiers bien encombrant : le gestionnaire d’actifs BlackRock.

Un éléphant dans un magasin de porcelaine médiatique. C’est ainsi qu’on pourrait qualifier cette société depuis que le JO du 1er janvier a indiqué qu’un certain « président d’une société de gestion d’actifs, ancien vice-président et directeur général délégué d’un groupe industriel énergétique » était promu au grade d’officier de la Légion d’honneur sur le contingent de Matignon. L’homme en question n’est autre que Jean-François Cirelli, président de la filiale française de la société qui fait chauffer les claviers depuis bientôt un mois et déjà chevalier de l’Ordre depuis avril 2006.

Matignon feint la coïncidence. Or, l’entourage du Premier ministre avoue avoir été conscient du risque. Il évoque ainsi un problème de timing. Difficile à croire quand on sait que la validation des décorés dépend directement du Président de la République.

Avec BlackRock, les opposants à la réforme des retraites ont trouvé un nouvel angle d’attaque. L’évocation d’un « risque » de capitalisation est porteur dans un pays mythifiant son modèle social. Cette affaire révèle pourtant tout autre chose qu’une simple opposition entre deux visions de l’assurance vieillesse. Elle renvoie en réalité à la nature même du capitalisme français.

Un épouvantail nommé BlackRock

Quelle mouche a pu piquer simultanément le socialiste Olivier Faure, le communiste Fabien Roussel et le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan ?

La levée de boucliers a touché une bonne partie du paysage politique. Depuis quelques jours, le nouvel officier de la Légion d’honneur est accusé d’être un des principaux lobbyistes de la retraite par capitalisation. Le principal intéressé s’en défend, mais est bel et bien devenu malgré lui le symbole de l’opposition à la réforme des retraites.

Depuis le début du mouvement, les syndicats jouent sur la peur de voir s’effondrer la retraite par répartition. Cette accusation fait sourire lorsqu’on connaît la philosophie qui sous-tend la retraite par points que souhaite mettre en place le gouvernement.

BlackRock est considéré comme le principal gestionnaire privé d’actifs du monde, gérant le double de ses principaux concurrents : Vanguard Asset Management et State Street. Créée en 1988, la société a bénéficié d’une forte croissance traversant sans encombre la crise de 2008. Cet adversaire est tout trouvé pour des sociaux-démocrates qui ont la bave aux lèvres d’excitation quand il s’agit de le pointer du doigt et de rage quand il s’agit d’en féliciter les mérites.

La société compte plus de 16 000 employés répartis dans 30 pays et gère près de 7000 milliards de dollars. Son principal fait d’armes reste toutefois sa capacité de conseil, critiquant régulièrement le court-termisme de Wall Street et surveillant les actifs toxiques rachetés par le contribuable américain après la crise financière.

BlackRock ne limite cependant pas ses interventions au domaine financier. Il y a deux ans, la société a très symboliquement lancé des produits d’investissements interdits aux acteurs du commerce des armes à feu. Une démarche démagogique, mais relevant du libre choix d’un opérateur privé.

Cette influence fait peur, en particulier en France. Certains craignent une prise de pouvoir des fonds de pension sur les caisses de retraite, se fondant sur une note publiée en juin dernier par le gestionnaire d’actif et se félicitant de la loi Pacte. Le texte simplifie en effet depuis le 1er octobre 2019 la fiscalité et les conditions de sortie de l’épargne-retraite.

Dans ce sens, une mesure du projet de réforme des retraites attire tous les regards. Elle prévoit en effet d’abaisser le seuil d’exclusion de cotisations. Actuellement, au-delà de 8 plafonds annuels de la sécurité sociale (PASS) – un peu plus de 24 000 euros par mois – vos cotisations deviennent non contributives : elles ne vous ouvrent pas de droit à la retraite. Le gouvernement souhaite abaisser ce seuil à 3 PASS, soit 10 000 euros bruts mensuels afin de diriger les personnes concernées vers des plans d’épargne privée.

Un marché devrait donc s’ouvrir permettant aux banques, assurances, organismes de prévoyance et mutuelles de proposer de nouveaux produits. Une incitation similaire à ce qui existe en Allemagne et en Suède depuis une vingtaine d’années.

L’opposition entre répartition et capitalisation n’est cependant que la partie émergée de l’iceberg. Le principal problème que pose la nomination de Jean-François Cirelli est plus profond, car elle rappelle la connivence qui gangrène le pouvoir en France.

Une carotte aux courtisans

Si l’exécutif avait voulu faire plaisir aux populistes, il ne s’y serait pas pris autrement. C’est du moins ce que se murmurent de plus en plus de députés de la majorité. Ceux-ci semblent conscients de l’impact des entrées privilégiées de la société à l’Élysée sur la réforme des retraites.

Plusieurs cadres de BlackRock auraient ainsi été reçus en catimini fin 2017 dans le salon Murat, salle du Conseil des ministres devenue salle de réception sous la présidence Macron. Une seconde rencontre plus officielle se serait tenue cet été. Ajoutées au contingent de la Légion d’honneur du jour de l’An, ces rencontres ne font que conforter un peu plus les théories du complot.

On savait que la Légion d’honneur avait perdu de sa valeur initiale. Institué par Napoléon pour récompenser les mérites « éminents acquis au service de la nation », l’Ordre est devenu une carotte destinée aux courtisans et personnalités du divertissement, à la manière de la présentatrice Daniela Lumbroso il y a tout juste 10 ans ou du chanteur Elton John en juillet dernier. Si la perte de valeur de cette décoration n’est pas une nouveauté, quelques-unes des 487 nominations de la promotion civile du 1er janvier font tache.

Au milieu d’ex-collaborateurs du parti présidentiel et personnalités médiatiques dont l’intérêt de la nomination ne saute pas aux yeux, plusieurs proches d’Emmanuel Macron issus du monde économique ont été décorés. On retrouve ainsi plusieurs familiers du président de la République venus de la Banque Rotschild tels que Grégoire Chertok, négociateur de la vente d’Alstom Énergie à General Electric, ou Serge Weinberg, qui introduisit Emmanuel Macron au sein de la banque.

Autant de noms qui sifflent aux oreilles. Pour cause, ces deux derniers sont, comme beaucoup, proches des cercles du pouvoir. Le premier est un ancien conseiller régional d’Île-de-France quand le second est issu de l’École nationale d’administration (ENA).

Une mainmise politique et financière

Les liens qu’entretiennent en France personnalités politiques et économiques de premier plan ne sont pas non plus une nouveauté. L’ENA a été créée à l’origine pour renouveler les élites nationales après le traumatisme de l’Occupation. Le poids de ce qu’on appelle désormais l’énarchie sur l’appareil d’État français n’est plus à démontrer. Cette situation est bien différente de ce que connaît par exemple l’Allemagne ou l’Espagne, mais proche de la Grande-Bretagne avec « l’Oxbridge », désignant la prédominance des diplômés d’Oxford et Cambridge dans l’élite britannique.

En France, plusieurs promotions se sont passé le relais du pouvoir. Après la promotion Voltaire qui domina la présidence Hollande, c’est désormais la promotion Senghor de 2004 qui domine le paysage. La promotion avait commencé à faire parler d’elle à l’occasion de ses dix ans, coïncidant avec l’émergence d’Emmanuel Macron.

Occupant des postes habituels dans les grands corps de l’État, plusieurs élèves de la promotion ont rapidement fait du pantouflage dans le secteur financier comme les groupes BPCE, Rotschild ou encore AXA.

Un habitué des cercles du pouvoir

C’est bien à cette catégorie que se rattache le président de BlackRock France. Proche du directeur de cabinet d’Édouard Philippe et d’une bonne partie de l’exécutif, Jean-François Cirellli est un ancien élève de l’ENA issu de la promotion Léonard de Vinci. Il y croisa notamment le futur président de Science Po Richard Descoings et la fille aînée d’Omar Bongo.

Ayant commencé sa carrière à la direction du Trésor avant de travailler dans les cabinets de Jacques Chirac puis de Jean-Pierre Raffarin, Jean-François Cirellli a quitté l’administration en 2004 pour devenir PDG de Gaz de France au moment de sa transformation en société anonyme. Il contribuera à sa fusion avec Suez deux ans plus tard avant d’être finalement nommé président de BlackRock France fin 2015.

L’éternel colbertisme

L’attribution de la Légion d’honneur à un énarque proche du président de la République confirme un peu plus l’incroyable connivence qui gangrène l’économie française. Ainsi, bon nombre de grands patrons viennent de la haute-fonction publique. Les manifestations de cette forme malade de capitalisme sont légion et transpirent largement sur la scène européenne.

Cette connivence questionne la nature même du capitalisme en France. Si le capitalisme rhénan est familial et le capitalisme britannique issu de l’aristocratie foncière, qu’en est-il du capitalisme français ? Ce dernier n’est jamais sorti du colbertisme ni des théories de Saint-Simon. Plusieurs grands patrons français sont sortis de la haute fonction publique. L’ENA talonne ainsi Polytechnique dans la liste des formations dont sont issus les dirigeants du CAC40.

À titre de comparaison, une grande partie des dirigeants des entreprises du Dow Jones viennent de cursus économiques et financiers. Une évidence quand on sait que l’École nationale d’administration est une quasi-exception et qu’elle n’existe pas aux États-Unis où l’enseignement supérieur est dominé par les universités tandis que la France s’enorgueillit de ses grandes écoles.

Sortir de la connivence avant de sortir de la répartition

L’encouragement à la capitalisation est profondément nécessaire en France. En particulier dans un pays d’épargnants malgré la baisse des taux d’intérêt de ces derniers mois. Cependant, il serait totalement inefficace tant que le capitalisme de connivence n’est pas éradiqué des structures du pouvoir politico-financier.

Outre BlackRock, d’autres acteurs intéressés par le marché de l’épargne-retraite sont actuellement dirigés ou codirigés par des énarques. AXA, Amundi (Crédit Agricole) et BNP Paribas pourraient bien se partager un gâteau religieusement coupé par le législateur au mépris des règles les plus évidentes d’une économie libre.

Avant de sortir nos retraites de la répartition, commençons par sortir notre économie de la connivence.

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