Pour survivre, la droite doit renouer avec ses valeurs libérales

Laurent Wauquiez en 2014 by UMP photos(CC BY-NC-ND 2.0)

Il existe toujours un espace politique large entre Macron et le Rassemblement national. Cet espace, c’est celui du libéralisme.

Par Christophe de Voogd.
Un article de Trop Libre

« Je redoute les Grecs, même quand ils apportent des présents ». Les responsables des Républicains feraient bien de méditer l’aphorisme bien connu de Virgile. Que de conseils désintéressés, de recommandations affectueuses et de sermons paternels pour aider la droite « à se reconstruire » lui sont en effet prodigués par ses adversaires patentés depuis sa déroute aux élections européennes ! Une cohorte de médecins légistes, spécialisés en mort politique, s’affaire ainsi autour du quasi-cadavre des Républicains, dans une avalanche d’ultimes remèdes, de regrets larmoyants et de fausse désolation : « Ah, on vous l’avait pourtant bien dit que vous faisiez fausse route avec la ligne Wauquiez-Bellamy ! »

Et les commentateurs de plaider pour une droite ouverte, moderne, sociale, écologique, non sectaire. Car, « à courir après le Front national », l’échec était évidemment assuré au nom de « l’éternelle loi de la politique », récitée de plateau en tribune : on sait bien que « les Français préféreront toujours l’original à la copie ». CQFD.

Loi qui d’abord prête à sourire quand l’on sait qu’elle a été d’abord énoncée par un certain… Jean-Marie Le Pen. Qu’elle soit donc invoquée par ceux-là même qui atteignent très vite le point Godwin dès que « l’on parle comme le Front national » ne manque pas de sel et devrait inspirer davantage de prudence aux donneurs de leçons.

Loi d’autre part contredite par d’innombrables exemples où précisément l’emprunt de thèmes porteurs à un concurrent politique, cette fameuse triangulation chère aux communicants, a magnifiquement servi les prétendus copieurs : de François Mitterrand qui, en adoptant une rhétorique marxiste, a siphonné l’électorat du Parti communiste, au triomphe de Nicolas Sarkozy en 2007, sur le thème de l’identité nationale, infligeant au Front national son plus fort recul historique. Et que dire du succès d’Emmanuel Macron en 2017, dont tout le programme a précisément consisté dans la reprise des grands thèmes à la fois « de droite et de gauche » ?

Si seulement la droite était de gauche

Loi qui dispense enfin de toute analyse des raisons de fond de la déroute électorale des Républicains et la remplace par un wishful thinking qui tient au bout du compte dans une arrière-pensée inavouée : « Ah, si seulement la droite était de gauche ! »

Car il est surprenant, même si l’on ne les partage pas, de reprocher à la droite de porter les valeurs de liberté économique, de rigueur budgétaire, d’ordre social et d’identité nationale, qui constituent son logiciel historique depuis au moins Raymond Poincaré  jusqu’à Georges Pompidou. La présidence de Jacques Chirac oublieuse du programme du RPR des années 1980-1990 a marqué l’abandon dans les faits de ces valeurs pour adopter une politique très proche de celle de la gauche : étatisme économique, hausse continue de la dette et de la dépense publiques, accélération de l’immigration, etc.

Or le désir irrépressible d’un retour à l’esprit de la présidence Chirac semble bien caractériser nombre de discours tenus à droite, où les grands barons du chiraquisme, de Gérard Larcher à Christian Jacob, retrouvent une nouvelle jeunesse. La tentation, encouragée de toutes parts, titille à l’évidence la droite française.

Or ce pari est plus que risqué pour de multiples raisons.

D’abord la place est désormais prise par le macronisme, comme le démontre le ralliement à l’actuel chef de l’État de deux anciens Premiers ministres, dont « le meilleur d’entre nous » de la chiraquie, Alain Juppé. C’est que la droite modérée, comme on dit, trouve finalement son compte dans une politique pro-européenne, « pro-business », libérale en matière de mœurs, très accommodante sur le principe de laïcité et réprimant fermement la contestation violente des Gilets jaunes qui a tant effrayé l’électorat aisé. D’où le vote massif des beaux quartiers en faveur de LREM aux élections européennes.

Ensuite, François-Xavier Bellamy n’a pas perdu à cause d’un choix délibéré en faveur de la « droite Trocadéro » comme on le proclame urbi et orbi. La preuve en est que la tête de liste LR aux européennes est devenue l’une des figures les plus populaires à droite. L’analyse fine des intentions de vote montre que cette liste, après un très beau départ, s’est effondrée en toute fin de campagne, avec le retour au premier plan de la figure contestée de Laurent Wauquiez et la reprise d’un discours protectionniste et étatiste, incarnée par l’opposition sidérante à la privatisation d’ADP.

À quoi se sont ajoutées les polémiques sur les questions sociétales (avortement, cas Vincent Lambert). Malgré son grand talent rhétorique, François-Xavier Bellamy s’est laissé « cornériser » sur ces thèmes qui n’avaient rien à voir avec les élections européennes, alors même que LR était avec LREM l’un des deux seuls partis à offrir un discours clair et cohérent sur les vrais enjeux du scrutin.

Un espace politique entre Macron et le rassemblement national

Enfin et surtout, il existe toujours un espace politique large entre Macron et le Rassemblement national. Cet espace est celui du libéralisme, du vrai libéralisme politique et économique, bien différent des caricatures qui en sont faites en France, pourtant l’un des grands pays de son invention. Le Rassemblement national y est, on le sait, radicalement hostile ; mais à y regarder de près le macronisme en est lui aussi éloigné : d’inspiration saint-simonienne, il reste profondément technocratique, jacobin et autoritaire.

Que le premier geste des députés LREM à Bruxelles ait été de faire disparaître le mot « libéral » du nom de leur groupe parlementaire en est un signe clair. À quoi s’ajoutent, en un temps où les indicateurs en matière de délinquance et de radicalisation virent au rouge, de nombreux thèmes très porteurs dans l’opinion : la sécurité des citoyens et pas seulement des institutions ; la liberté d’expression et de conscience, la laïcité, la lutte contre la pauvreté, la décentralisation repensée et rénovée, l’égalité hommes-femmes pour tous et partout.

Autant de thèmes libéraux. Ou encore la redéfinition pragmatique (et non idéologique comme au RN) de la politique migratoire qui s’en prendrait d’abord aux dérives du droit d’asile, et non au droit d’asile lui-même. Qui rappelle, à droite, le coût exponentiel de ce dispositif ? Plus de 5 milliards d’euros en 2018.

La droite est en effet soit très discrète, soit très imprécise sur tous ces sujets. Et toujours sur la défensive. Il est vrai que sa forte tradition colbertiste la rend rétive à l’option libérale, alors même que la hausse continue des dépenses publiques, le jeu de bonneteau fiscal ou l’abandon de la réduction du nombre de fonctionnaires lui ouvrent un boulevard.

Elle se garde bien de l’emprunter et préfère pousser des cris d’orfraie à la moindre mesure d’économie ou de privatisation, quitte à s’allier avec ses pires ennemis et à désorienter son électorat. Comment s’étonner dès lors que la partie populaire de celui-ci écoute les sirènes du RN et la partie bourgeoise, celles de la macronie ?

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