Schiappa chez Hanouna : le virage Coluche du macronisme

coluche credits thomasthomas (licence creative commons)

Coluche se régalerait du spectacle qu’est devenue la République française, sauf qu’il n’aurait plus la liberté de le dire, tout du moins comme il le disait il y a quarante ans.

Par Olivier Maurice.

Au risque d’en fâcher quelques-uns, j’appelle cela le virage Coluche. Pas celui qui a entraîné l’humoriste sous les roues d’un camion, mais celui qu’a pris la France l’avant dernier jour d’octobre 1980, quand Michel Colucci a annoncé sa candidature à la présidence de la République et fait basculer la France en la faisant entrer dans l’ère de la désacralisation totale de la chose publique.

Peut-être que la France en avait besoin, peut-être n’est-ce que la suite logique de la déliquescence d’un système politique qui avait été pensé à la hâte dans la débâcle d’une autre République, la Quatrième, qui avait elle-même été bricolée pour cacher la piteuse déconfiture de la Troisième, peut-être que les germes sont encore plus anciens et remontent-ils aux heures sombres de la fin du XVIIIe siècle, quand la France est tombée dans la folie meurtrière et l’autodestruction lors de la première

La commedia dell’arte

Je suis persuadé que Coluche n’avait jamais envisagé que la grosse blague du « seul candidat qui n’a pas de raison de mentir » aurait un tel succès et transformerait la vie politique française en un jeu de dupes où l’immense majorité des électeurs est maintenant intimement persuadée que tous les hommes politiques ne sont que des menteurs et des bons à rien arrivistes.

Les médias ont vite compris le filon : il est bien plus simple et bien plus vendeur de chercher à mettre en lumière les contradictions des uns et des autres, bien plus facile d’exhiber les petites phrases polémiques que d’organiser un vrai débat d’idées ou d’informer sur la réalité des faits. Pris en tenaille entre des électeurs et des médias qui ne cherchent pas à les écouter, mais uniquement à porter des jugements moraux, les hommes politiques ont eux aussi réalisé qu’il devenait impossible et improductif d’essayer d’aborder un sujet sérieusement. Il est bien plus rentable de participer au jeu de massacre collectif.

Aux quarante ans de désacralisation de la parole publique se sont superposés quarante ans de scandales divers et variés, quarante ans d’immobilisme, quarante ans de promesses non tenues, quarante ans de résultats économiques pitoyables, de chamailleries, de postures… Quarante ans durant lesquels les Présidents successifs se sont totalement ridiculisés par leurs secrets conjugaux, leurs accessoires ostentatoires, leurs habitudes alimentaires ou leurs moyens de transports.

Coluche se régalerait du spectacle qu’est devenue la République française, sauf qu’il n’aurait plus la liberté de le dire, tout du moins comme il le disait il y a quarante ans. Coluche n’a bien évidemment aucune responsabilité dans ce virage qu’a pris la démocratie : ce n’est malheureusement pas la première fois que la chose publique disparaît pour devenir un triste spectacle public.

Panem et Circenses

Incapable de faire régner le calme, l’empereur Commode chercha à s’attirer les bonnes grâces de la plèbe en organisant des jeux du cirque. Lorsque les distractions sanglantes et les distributions de pain ne suffirent plus à cacher les dysfonctionnements de l’État, il prit lui-même les armes et se jeta dans l’arène, défiant le danger au prix de son propre sang devant la populace enragée.

Téléréalité et talk-shows sont les arènes de nos jours. Les spectateurs y nourrissent le même voyeurisme et le même goût pour le spectacle sordide où la fiction est remplacée par une réalité truquée. Les allocations, primes d’activité et de conversion sont nos charrettes de grain.

L’armure de Marlène Schiappa n’est ni le casque, ni le grand bouclier du mirmillon, mais le #metoo et le titre ronflant de secrétaire d’État chargé de l’égalité entre les hommes et les femmes derrière lesquels elle pourra compter pour s’abriter et dévier tout argument trop incisif. Tout iconoclaste qui aurait la triste idée d’émettre la plus petite opinion sur le sens de sa présence sur C8 avec Cyril Hanouna dans le Balance ton poste ! spécial grand débat de ce vendredi, tout énergumène qui questionnera l’efficacité de bavarder avec la numéro 24 du gouvernement dans une des émissions préférée des ados, tout opposant qui aurait l’outrecuidance d’oser émettre une remarque dérangeante et donc forcément sexiste et réac encourra le risque de se voir immédiatement disqualifier d’un mortel « balance ton porc ! ».

Démocratie et subsidiarité

La démocratie a été inventée par l’aristocratie athénienne pour contrôler les classes moyennes de l’époque qui croulaient sous les impôts et les méfaits économiques de l’esclavage. Isoler les meneurs, les propulser à des postes inutiles, honorifiques et grassement payés est un moyen imparable pour étouffer dans l’œuf toute contestation. Les débats sur la place publique sont le parfait exutoire pour que le peuple puisse vider sa colère et sa frustration sans faire de dégâts ni remettre en question le système qui les opprime.

Les romantiques des XVIIIe et XIXe siècles qui ont posé les bases de la République française ont mélangé démocratie et subsidiarité. Ils ont commis la même erreur qu’ont faite les sénateurs romains au premier siècle avant notre ère. Ils ont confondu un système qui consiste à canaliser les réactions des citoyens à travers des institutions : élections, représentants, lois, calendriers… avec le principe qui avait été à l’origine de l’expansion et de la puissance de la cité romaine. « Quod omnes tangit ab omnibus approbari debet » : ce qui intéresse chacun doit être débattu et approuvé par chacun.

Débattu et approuvé, absolument pas offert en spectacle et expédié en quelques heures de joutes verbales, de concours d’ego et d’élégance douteuse. Absolument pas imposé par des soi-disant vérités scientifiques, comptables ou éthiques. Absolument pas expurgé de tous les sujets jugés trop techniques, trop compliqués, trop sensibles, trop fâcheux. Absolument pas trié et légiféré par un quelconque système politique oligarchique qui se réserve le monopole de la moindre petite décision… Absolument pas transformé en histoire d’un mec (ou d’une nana) qui raconte sa life avec d’autres mecs et d’autres nanas.

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