Libérons les fonctionnaires

Il faut aider les fonctionnaires à se libérer. Ils sont en première ligne, les premières victimes de la gestion kafkaïenne de la fonction publique.

Par Archibald Buttle.

On ne comprend rien à la bureaucratie tant qu’on n’a pas compris que pour un bureaucrate, la procédure est tout et le résultat n’est rien. Thomas Sowell

Les fonctionnaires ne sont pas heureux. Il est difficile d’obtenir une analyse statistique précise, cependant des faisceaux d’indices convergent pour dresser le portrait d’une fonction publique démoralisée, désabusée, épuisée nerveusement, en proie à une grande souffrance au travail. Presque tous les secteurs sont touchés : police, enseignement, justice, armée, santé, personnel pénitentiaire, administration générale…

22 policiers se sont donné la mort depuis le début de l’année. Au total 36 policiers se sont suicidés en 2018, il y en a eu 51 en 2017. 

Les effectifs de la police nationale s’élèvent à environ 100 000 personnes.

Il y a une dizaine d’années, une vague de suicides a frappé France Télécom. Dans cette entreprise d’environ 100 000 salariés, il y aurait eu 35 suicides en 2 ans, le parquet en a retenu 19. Cette histoire avait fait grand bruit à l’époque. Tout le monde y a vu l’effet des méthodes inhumaines de management d’une société qui venait d’être privatisée. Son Président a démissionné, il y a eu un procès pour harcèlement moral institutionnel.

Le moins que l’on puisse dire c’est que les suicides dans la police nationale, qui à première vue ne paraissent pas moins nombreux que chez France Telecom, ne produisent pas la même indignation. Aucun battage médiatique, aucune démission, aucun procès. Personne ne semble avoir la volonté et/ou la capacité d’interroger la façon dont les policiers sont managés.

Toujours dans la police nationale, la crise des Gilets jaunes a fait surgir quelques articles sur les heures supplémentaires non payées aux policiers. 21,8 millions à fin 2017 selon un rapport parlementaire, probablement 25 millions aujourd’hui. Ici encore, le contraste est saisissant entre le public et le privé. Ne pas payer les heures supplémentaires est un scandale qui ferait l’objet de sanctions pénales dans le privé, c’est business as usual dans le public.

Deux poids, deux mesures

Il y a quelques mois le hashtag #PasDeVagues a fait éclater au grand jour le désarroi de nombreux enseignants. On les savait mal payés et mal considérés, il apparaît qu’ils sont également abandonnés par leur hiérarchie essentiellement soucieuse d’éviter les ennuis. Plus généralement, on découvre une profession de plus en plus ballottée par les événements, soumise à une politisation oppressante, des syndicats tentaculaires, une accumulation infinie de règles et de normes, un sévère manque de moyens, une violence et une indiscipline croissantes ; une profession qui peut de moins en moins accomplir sa vocation : faire grandir les élèves.

La justice n’est pas en reste. Dans Justice, une faillite française ? la journaliste et blogueuse Olivia Dufour  décrit une justice à bout de souffle, minée par le manque de moyens et la désorganisation. Le système carcéral français est épouvantable, que ce soit pour les prisonniers ou les surveillants. Ici aussi, il y a trop de suicides.

L’armée est la grande muette et on trouve peu de critiques publiques articulées. Mais sur les réseaux sociaux, les familles des militaires révèlent que le matériel réglementaire est tellement pathétique que nos soldats s’approvisionnent à leurs frais pour être correctement équipés quand ils sont déployés sur des théâtres extérieurs. On manque dramatiquement de moyens pour accomplir les missions mais on dépense sans compter dès qu’il s’agit de faire de la comm. L’opération Sentinelle coûte une fortune et démoralise nos troupes (connaissez-vous un seul soldat qui s’est engagé pour faire de la présence dans le métro parisien ?) mais permet à nos dirigeants de faire semblant de protéger les Français.

Pendant ce temps, nos hôpitaux tombent en ruine et ne tournent plus que grâce à l’exploitation (le terme est à peine exagéré) des internes et la conscience professionnelle exceptionnelle d’une partie du personnel. Ici encore, le manque de moyens est criant, ce qui n’empêche pas de continuer à rembourser l’homéopathie parce que… YOLO.

Rien de tout cela ne devrait nous surprendre. L’inefficacité de l’État est probablement le seul constat sur lequel tous les libéraux s’accordent. Pourquoi cette inefficacité ne s’étendrait-elle pas à la gestion du personnel ?

Et de fait, quand on parle avec des fonctionnaires ou qu’on lit des articles sur leurs conditions de travail, on retrouve les tares habituelles du secteur public. Absence d’objectifs clairs, règles absurdes, délires procéduriers, processus de décision ubuesque, perte de temps, gaspillage criminel, arbitraire politique, mépris des efforts, déshumanisation.

Et surtout, surtout, surtout, absence totale d’efficacité. Le niveau des élèves baisse catastrophiquement, la criminalité progresse, le délai d’instruction des affaires augmente, la culture française s’étiole, on manque toujours de logements, les transports sont vétustes, Pôle Emploi ne sert (presque) à rien… Les fonctionnaires consciencieux (et il y en a beaucoup) souffrent terriblement de voir leurs efforts gaspillés, leur vocation trahie.

Faire preuve de compréhension et d’ouverture

Je pense que nous libéraux avons commis une énorme erreur morale et politique en considérant les fonctionnaires comme des privilégiés qu’il faut combattre. Un privilégié qu’on n’envie pas n’est pas un privilégié et je n’envie pas les fonctionnaires. Leur emploi à vie est bien souvent une prison. Il les pousse à accepter l’inacceptable d’une hiérarchie irresponsable. Il les dissuade de chercher ailleurs l’épanouissement professionnel et personnel.

Pire, quelques années passées dans une organisation inefficace les amènent à douter de leur compétence et de leur employabilité. « Vais-je démissionner de la fonction publique, renoncer à une garantie de l’emploi jusqu’à ma retraite pour prendre ce job dans une boîte privée qui va peut-être me virer dans 3 mois à l’issue de la période d’essai ? » Auriez-vous la force, chacun de vous qui me lisez, auriez-vous le courage de prendre un tel risque, de faire un tel saut dans l’inconnu ?

C’est un peu plus facile pour les enseignants. On peut faire exactement le même métier dans le privé. Et d’ailleurs 1 enseignant sur 4 veut franchir le pas. Ce chiffre peut sembler faible mais il est extrêmement encourageant. En effet, du berceau à la tombe, les Français subissent un prêchi-prêcha ininterrompu sur les bienfaits de l’État (sans lequel on n’aurait ni routes, ni santé, ni éducation…) et les dangers du privé (qui, je force à peine le trait, vit pour empoisonner les clients et exploiter les salariés). Et quitter l’Éducation nationale représente pour un professeur l’abandon d’une rente à vie. Malgré tout cela, déjà 1 prof sur 4 veut quitter la sinécure de l’enseignement public.

Sortir de l’aliénation de la fonction publique

Il faut aider les fonctionnaires à se libérer. Ils sont en première ligne, les premières victimes de la gestion kafkaïenne de la fonction publique. Nous avons des alliés objectifs parmi eux, ces personnes compétentes et consciencieuses qui ont un but en commun avec nous : que les services publics fonctionnent mieux. Face à leurs demandes de moyens supplémentaires, notre discours se résume trop souvent à les traiter de privilégiés et/ou de fainéants et à vouloir les mettre au chômage. Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas la meilleure façon de se faire des alliés.

Entendons-nous bien sur ce que je ne dis pas.

Je ne dis pas que l’entreprise privée est un paradis. Il y a de l’absurdité et de la souffrance partout. Cela étant (i) sauf cas assez rare de quasi-monopole, une entreprise lourdement dysfonctionnelle finit par se heurter au mur de la réalité, perdre  ses clients et faire faillite et (ii) il est plus facile de fuir une entreprise qu’une administration.

Je ne dis pas que tous les fonctionnaires sont compétents et consciencieux. Je dis que certains le sont, que beaucoup le sont. Je dis que notre intérêt politique et notre devoir moral et de leur tendre la main. Je pense aussi qu’un employé démoralisé devient plus compétent et consciencieux si on le plonge dans une organisation saine.

Je ne dis pas qu’il faut tout privatiser ou que tous les fonctionnaires vont vouloir quitter la fonction publique. Je dis que le tribut que paient les fonctionnaires, la souffrance qu’ils endurent aujourd’hui sont tels que beaucoup sont prêts à considérer des changements majeurs inenvisageables il y a 20 ou 30 ans.

Positiver le discours libéral envers les fonctionnaires

Il me semble que les libéraux pourraient construire un discours de transformation de l’État qui soit à la fois radical et consensuel à partir de 3 idées fortes, partagées par beaucoup de fonctionnaires :

  • Le gaspillage de compétence et d’énergie dans la fonction publique est massif, cela représente une source de moyens considérable ;
  • Il est plus satisfaisant de travailler dans une organisation efficace ;
  • On ne vous déteste pas, on ne vous méprise pas, on ne veut pas vous faire la peau mais travailler avec vous, vous aider à quitter la Matrice et vous accueillir dans la vraie vie. 

Il y a là un beau chantier, le plus difficile est peut-être l’effort de bienveillance qu’il nécessite.