Homéopathie remboursée : à quoi joue donc Agnès Buzyn ?

Homéopathie By Boiron Groupe-Photo Yann Geoffray (CC BY-NC-ND 2.0)

Comment Agnès Buzyn peut-elle se déclarer, dans une même phrase, convaincue que l’homéopathie est un placebo et favorable au maintien d’un remboursement normalement réservé aux produits actifs ?

Richard  Guédon.

Comment Mme Buzyn peut-elle se déclarer, dans une même phrase, convaincue que l’homéopathie est un placebo et favorable au maintien d’un remboursement normalement réservé aux produits actifs ?  Par calcul politique à courte vue. Elle détruit ainsi le capital de confiance fondé sur sa légitimité scientifique.

L’été dernier on pouvait lire dans la presse :

La sécurité sociale annonce qu’elle met fin au remboursement de l’homéopathie : il y a quelques jours, la Sécurité sociale présentait un rapport soulignant que les bénéfices de l’homéopathie n’étaient pas prouvés et recommandait aux médecins de ne plus en prescrire.

Le directeur général de la Sécurité sociale, pour justifier la décision de l’institution, a décrit l’homéopathie comme au mieux un placebo, et un mésusage des fonds limités de la sécurité sociale, qui pourraient être mieux employés sur des traitements qui fonctionnent.

L’homéopathie déremboursée… chez les Britanniques !

Enfin, penseront les esprits libres, le bon sens, bafoué depuis des décennies, s’impose dans notre pays !

Hélas, hélas les fins connaisseurs de la langue de Shakespeare auront flairé les anglicismes dans ce texte, il  s’agit d’un collage fait par mes soins et vous devez y remplacer « Sécurité Sociale » par « National  Health Service » pour retrouver la déclaration originale. En juillet 2017 c’est bien le NHS, le système de santé britannique qui annonçait le déremboursement des médicaments homéopathiques à ses adhérents.

En France, je vous rassure, les médicaments homéopathiques sont toujours remboursés à 30 % sur fonds publics, et à 70 % par les mutuelles, Et chez nous les fabricants de produits homéopathiques sont dispensés d’avoir à fournir la moindre preuve d’efficacité selon les méthodes actuelles d’évaluation.

Ils sont en effet classés dans une catégorie à part, les « médicaments homéopathiques et préparations magistrales homéopathiques (PMH) » qui leur garantit ce privilège exorbitant. Et hélas toutes ces absurdités devraient durer encore un moment.

Agnès Buzyn, un allié de poids pour l’homéopathie

Dans son combat acharné pour continuer à vendre à la population ses faux médicaments,  l’homéopathie vient en effet de trouver un défenseur inattendu, et non des moindres, puisqu’il s’agit d’un grand médecin, éminente professeure de médecine, hématologue (spécialiste des maladies du sang), scientifique irréprochable, ancienne présidente de la Haute Autorité de Santé, institution qui dit  la science dans le domaine de la santé, il s’agit, excusez du peu, de Mme Agnès Buzyn, actuelle ministre de la Santé.

Le 12 avril dernier, elle s’est en effet déclarée favorable au maintien du remboursement de l’homéopathie même si, a-t-elle reconnu, cette médecine a « probablement un effet placebo », mais « si cela peut éviter des médicaments toxiques, je pense que nous y gagnons collectivement, ça ne fait pas de mal », a-t-elle ajouté.

Placebo remboursé : un bel oxymoron !

Ce qui est nouveau dans cette déclaration ce n’est pas qu’un ministre de la République se déclare en faveur du remboursement de l’homéopathie, puisque tous les prédécesseurs de Mme Buzyn ont, à leur tour, maintenu ce remboursement ; non, ce qui est nouveau, et stupéfiant, c’est que Mme Buzyn se déclare, dans la même phrase, convaincue que l’homéopathie est un placebo et favorable au maintien d’un  remboursement réservé aux produits actifs, ce qui est un parfait oxymoron.

Quant à l’argument de la non toxicité de l’homéopathie, utilisé par la ministre pour justifier le remboursement, c’est tout bonnement un élément de langage du Laboratoire Boiron, leader de la fabrication des médicaments homéopathiques.

Les éléments de langage du laboratoire

Boiron met en avant, à défaut d’une efficacité improuvable par définition, « l’efficience » de l’homéopathie, autrement dit : nos produits ne sont pas plus actifs qu’un placebo, mais ils ont quand même une certaine efficacité puisqu’un placebo est actif.

Or  un placebo ne  peut être  nocif, puisqu’il ne contient pas de produit actif, donc nos produits sont légèrement actifs, comme le placebo mais non nocifs, ils sont donc supérieurs aux produits véritablement actifs, qui payent leur efficacité par des effets secondaires.

Au total le Laboratoire Boiron et la ministre tiennent aux médecins le raisonnement suivant : pour être sûrs de ne pas nuire à vos patients prescrivez des substances inactives. Nous touchons là le fond de l’absurdité du principe de précaution anti scientifique qui sévit un peu partout aujourd’hui.

Une attitude populiste

En mettant sa légitimité scientifique, indéniable, au service d’une  pantalonnade communicationnelle, Mme Buzyn se comporte comme le premier politique venu et prend un risque disproportionné par rapport au faible bénéfice qu’elle va engranger. Quel est donc ce bénéfice ?

On le sait, la majorité des Français a une bonne image de l’homéopathie, une personne sur deux l’utilise, les fabricants sont français, gros employeurs en région Rhône Alpes, région de Mr Collomb, poids lourd du gouvernement Philippe. Pourquoi aller chercher des ennuis « pour quelques dizaines de million d’euros » comme dit elle-même la Ministre, habituée à compter avec beaucoup plus de zéros avant la virgule les dépenses de santé ?

Mais une telle attitude n’est qu’une illusion populiste ; soutenir les entreprises françaises aux dépens de la santé publique et de la sécurité sociale est un calcul…d’apothicaire qui a de fortes chances de manquer son objectif économique : la vraie compétition, en santé, se livre dans la génomique, les nanotechnologies, la robotisation chirurgicale, l’imagerie médicale etc.

Une scientifique irrationnelle ?

Mais il y a plus grave : nos sociétés modernes ont la chance d’avoir à leur disposition un outil, la science, appuyé sur la  rationalité, qui permet de connaître la nature, d’en partager la connaissances avec tous, et de créer des technologies pour le plus grand bien de l’humanité. La médecine scientifique a apporté depuis un siècle aux gens des pays développés des bénéfices inimaginables par leurs ancêtres livrés à tous les maux. Beaucoup de régions du monde, en plein développement, commencent à en éprouver, elles aussi, les bienfaits.

Or ces progrès sont menacés par des campagnes antirationnelles, qui surfent sur les peurs irrationnelles, dont la plus inquiétante, par ses conséquences possibles, est la campagne contre les vaccins.

Comment Mme Buzyn peut-elle avoir la moindre légitimité pour promouvoir des vaccins au nom de la science alors qu’elle contribue à organiser des soins fondés sur des pratiques magiques ?

Dans un récent rapport sur l’homéopathie, l’EASAC (Conseil scientifique des académies des sciences européennes) enfonce le clou :

En outre, l’homéopathie peut avoir un effet nocif en retardant la consultation d’un médecin ou en dissuadant le patient de rechercher les soins médicaux appropriés, qui seront basés sur des preuves scientifiques, et en fragilisant finalement la confiance des patients et du public envers la démarche scientifique fondée sur les preuves. Ce phénomène a des conséquences importantes en termes de politiques publiques, de santé publique et de réglementation.

Relire Knock de Jules Romains

Mme Buzyn pense sans doute que ses petits calculs politiques sont des péchés véniels mais, même si elle n’a pas beaucoup de temps, elle devrait relire la pièce Knock ou le triomphe de la médecine  de Jules Romains qui, commencée en comédie (« ça vous gratouille ou ça vous chatouille ? » inoubliable Louis Jouvet) se termine en film d’horreur  puisque les mensonges du Dr Knock lui permettent d’établir un pouvoir totalitaire sur son village.

Si l’on suit jusqu’au bout la logique promue par Mme Buzyn et le laboratoire Boiron, on devrait rembourser les actes des chirurgiens aux mains nues, qui prétendent opérer les gens par l’intermédiaire de fluides à travers la peau, on devrait rembourser des rebouteux et guérisseurs en tous  genres qui vivent de la  crédulité publique, on devrait financer même les charlatans de tous poils qui prétendent guérir les cancéreux angoissés par leur mal puisqu’après tout « même s’ils ne font pas de bien, ils ne font pas de mal ».

Quand on considère les immenses défis à relever dans le secteur de la santé, on est confondus par une telle légèreté : ne prenons qu’un seul exemple, la descente aux enfers de l’hospitalisation publique, en commençant par son plus gros Titanic, l’Assistance Publique- Hôpitaux de Paris, maison d’origine de Mme Buzyn. À quand son démantèlement ? A quand une vraie autonomie pour ses Hôpitaux ? À quand la privatisation, puisque, tout le monde le sait, il n’y a que ça qui marche. Assez de politique à la papa dans la santé, de l’action, du pragmatisme, du management !