Fonctionnaires : les serviteurs sont devenus vos maîtres

Dans notre république, tant que les serviteurs pourront devenir les maîtres, il n’y aura ni autorité, ni justice.

Par Jacques Clouteau.

rené le honzec fonction publiqueEn 1945, au sortir d’une effroyable guerre, un gouvernement présidé par le général de Gaulle, et noyauté par quelques puissants ministres communistes, tout auréolés des combats de la Résistance, a pris certaines décisions apparemment anodines qui ont aujourd’hui des conséquences cataclysmiques pour notre pays.

En-dehors de la création de la Sécurité Sociale monopolistique, destinée à remplacer les mutuelles d’avant-guerre, ils ont choisi de corriger ce qui semblait à leurs yeux une injustice profonde. En effet, avant 1945, un citoyen qui faisait partie de la fonction publique avait un contrat de travail de droit commun, il pouvait être licencié en cas de faute, il ne pouvait ni faire grève, ni adhérer à un syndicat, ni être élu à un poste de responsabilité. Tous ces garde-fous ont été balayés d’un seul décret : on leur a offert une garantie d’emploi à vie, on leur a donné le droit de grève, on les a autorisés à se syndiquer et on leur a permis de se présenter à une élection. Voilà le résultat de cette lâcheté de l’État :

Être licencié : désormais un fonctionnaire jouit d’un emploi à vie. Quelles que soient les bêtises qu’il commet, quelle que soit son attitude vis-à-vis du public, quel que soit son absentéisme, quelle que soit la longueur de sa maladie, il touche son salaire, jusqu’à sa mort. S’il a commis une faute innommable, il risque au mieux d’être muté dans une autre ville ou un autre service.
Quant à être viré…

Faire grève : autant un salarié du secteur privé risque sa place en cas de grève, qui est un bras de fer avec son patron, autant un membre de la fonction publique ne risque absolument rien. Faire grève devient alors un jeu de pouvoir afin d’obtenir de plus en plus d’avantages et de travailler de moins en moins. C’est pour cette raison que les principaux fournisseurs de jours de grève en France demeurent les employés de l’État.

Adhérer à un syndicat : le principal travail des syndicats dans la fonction publique consiste à maintenir les avantages acquis et à réclamer plus de moyens, donc plus de salaires et plus d’embauches, le but étant de faire enfler la masse des affiliés au prétexte de préserver le service public. Succès total : ils sont aujourd’hui 5.500.000 fonctionnaires, 11 fois plus qu’en 1900…

Être élu à un poste de responsabilité : depuis toujours, même au temps de l’Ancien Régime, il était formellement interdit à un fonctionnaire d’occuper une fonction élective. En effet, puisque ses gages sont payés par le budget de l’État, il ne peut être juge et partie, et voter lui-même le montant de ses émoluments et la nature de son travail. Désormais plus de soucis, ils sont devenus majoritaires parmi les élus…

L’élection du fonctionnaire

C’est ce dernier point qui nous intéresse, et parmi ces quatre décisions de 1945, c’est le point le plus nocif pour la France. Depuis ce temps, un fonctionnaire peut être candidat. Ayant obtenu ce droit, et ayant le temps pour changer le monde, il ne s’en est pas privé. Alors, peu à peu, les membres de la fonction publique ont phagocyté la plupart des fonctions électives : maire, président de conseil général, président de conseil régional, député, secrétaire d’État, ministre, et même président…

Mais, me direz-vous, qu’est-ce qui empêchaient des membres de la société civile de prétendre aux mêmes fonctions ? La réponse est vaste : les gens qui ont assez d’expérience pour occuper un poste politique sont souvent des artisans, des chefs d’entreprise, des agriculteurs, des professions libérales, ils ont moins de temps à consacrer à une fonction élective car leur activité et leur entreprise les accaparent totalement.

Il y a donc eu un coupable laisser-aller de la part des Français, voire une certaine lâcheté. Tout comme autrefois on confiait la charge de secrétaire de mairie à l’instituteur, on a laissé la plupart des charges électives à des gens qui avaient le temps de s’en occuper, sans penser une seule seconde qu’ils allaient transformer le poste en laboratoire de leurs idées, forcément progressistes et forcément à gauche.

Alors bien évidemment, régnant sur l’ensemble des postes de pouvoir, ces gens ont profité de ce monopole pour organiser la France à leur image. Et bien évidemment, ils ont cru qu’en transformant le pays en gigantesque fonction publique, tout allait aller mieux. On voit le résultat aujourd’hui…

Et ce n’est pas fini : pour assurer leur sécurité financière, nos amis fonctionnaires ont mis au point des règles leur permettant de concourir à toutes les élections sans prendre aucun risque pour leur carrière. En effet, à l’issue d’un mandat électif perdu, ou même après une escapade dans le secteur privé, notre malheureux candidat va retrouver sa place au chaud, son salaire et son ancienneté. Le fait d’être parti plusieurs années et d’avoir laissé son administration se débrouiller ne lui pose aucun problème de conscience. Revenir dans son corps d’origine et exiger son salaire ne lui en pose pas non plus… Quand on passe toute sa vie à ne prendre aucun risque, on ne peut concevoir que d’autres puissent en prendre…

Servir, pas se servir

Si on se réfère aux fondamentaux d’une nation, les agents des services publics sont des serviteurs de l’État. Ils entrent au service de l’État contre une rémunération. Quand on est au service de l’État, on doit obéir au gouvernement démocratiquement élu, tout comme un salarié doit exécuter les ordres du chef d’entreprise. Si cette obéissance va contre sa conscience ou son choix de vie, alors on doit démissionner et retrouver sa liberté.

Mais si, par une étrange perversion des lois, on en arrive à diriger l’État duquel on était le serviteur, il se crée forcément une confusion des genres et un conflit d’intérêt.

Car le chef et ses collaborateurs font désormais partie de la même fratrie, ils sont tous venus dans cette voie pour les mêmes raisons : sécurité, salaire garanti, avancement automatique, protection sociale, retraite confortable. Ils se comprennent et vont donc tout faire, plus ou moins consciemment, pour faire prospérer cette fratrie. Ce qui va engendrer des dérives terribles.

Il n’y a qu’à lire les scandales qui illustrent périodiquement la vie de telle ou telle administration : employés fantômes à la mairie de Montpellier, horaires auto-appliqués pour les éboueurs de Marseille, absentéisme scandaleux et non réprimé dans de nombreux secteurs, faux contrats de travail dans des para-administrations comme la MNEF pour y placer les copains, notes de frais délirantes de certains hauts fonctionnaires, vacances et RTT hors de toutes proportions, gaspillages éhontés, fausses factures destinées à financer des formations politiques amies, etc…

Aucune entreprise privée ne pourrait tolérer de tels abus. Ceux-ci seraient sanctionnés par le licenciement du coupable et une remise au pas du service.

Dans l’administration, rien de tout cela. Le sous-chef sait très bien ce qui se passe sous ses ordres, mais il profite lui-même du système et n’a aucun intérêt à faire des vagues. Le chef fait de même et ainsi de suite jusqu’au ministère. Ces gens-là se contrôlent entre eux (pas trop…) et profitent du gâteau. Et si, en plus de cette auto-protection, les élus aux différents niveaux sont issus du même corps, toutes les conditions sont réunies pour une sclérose totale du système, qui ne vit plus alors que pour l’intérêt de ses membres, oubliant totalement le but pour lequel il avait été conçu. Écoutons parler les syndicats à la moindre tentative de réorganisation d’un service public : leur première parole est toujours pour la préservation de l’emploi…

Quant aux sanctions prises en cas d’abus avéré, elles laissent rêveur le contribuable que je suis… Pour avoir dépensé 40.000 € de frais de taxi, alors même qu’elle avait une voiture de fonction, une partie de cette somme ayant été utilisée par son fils pour son usagepersonnel, madame Agnès Saal a été gentiment mutée dans un autre ministère, où elle est devenue, tenez-vous bien, « chargée de mission sur des questions de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (…) ». Voilà un travail qu’il est utile à la nation… Pour faire bonne mesure, devant la levée de boucliers, elle a été exclue de la fonction publique pour deux ans, dont six mois avec sursis… Imaginons un cadre se comportant de la même manière dans une entreprise… Il aurait été à l’évidence licencié sans indemnités pour faute professionnelle lourde, et vis-à-vis de ses collègues honnêtes, ce n’aurait été que justice. On peut aussi s’interroger sur la complicité ou l’incompétence du service comptable qui n’a rien vu pendant dix mois…

Un chef d’entreprise, qui sait les risques de toute aventure industrielle, et les précautions à prendre pour ne pas faire chuter sa société par des investissements hasardeux, accumule une expérience. S’il obtient un mandat électif, il gérera sa commune, ou son département, comme il gérait auparavant son entreprise, avec sagesse et prudence, sachant à tout moment qu’il joue avec l’argent des citoyens.

Méconnaissance de la société civile

Un fonctionnaire élu ne sait rien de tout ça. Il n’a jamais géré d’entreprise ni risqué ses économies. Il se retrouve brusquement à la tête d’un budget et de nombreuses équipes. Alors il joue au chef d’entreprise qu’il ne sera jamais, il embauche, il investit, il dépense, il existe, enfin…

Pour ceux qui doutent de ces affirmations, vous pourrez lire sur le site du gouvernement français la biographie de nos ministres. Notons de suite que si on se reportait aux gouvernements de droite précédents, on trouverait aussi une jolie brouette de fonctionnaires. Cette perversion de la démocratie n’est ni de droite ni de gauche, elle est inhérente au système lui-même mis en place en 1945.

Quand vous aurez parcouru toute la liste, vous vous apercevrez avec effroi qu’aucun membre du gouvernement, ni M. Hollande, ni M. Valls ni aucun de ses ministres ou secrétaires d’État n’a jamais travaillé dans le privé de toute sa vie. Ils sont tous passés directement des bancs de l’ENA ou de l’Institut d’études politiques, au mieux après avoir pantouflé quelques années à la MNEF, dans les salons dorés d’un cabinet ministériel ou d’une région rosée, non sans avoir longuement réfléchi entre camarades sur le devenir de la nation dans les commissions du Parti Socialiste.

Voici au hasard une de ces biographies. Elles sont toutes de la même mouture :

Études : ENA, École normale supérieure, Institut d’études politiques, DEA de géographie, Licence d’histoire
Activités : conseiller du tribunal administratif de Paris, membre du Conseil de la politique monétaire de la Banque de France, premier vice-président de l’Association des régions de France, président d’Avenir-Rail
Politique : secrétaire national à l’économie et à la fiscalité au Parti socialiste, député, maire, conseiller général, président de Conseil régional, etc…
Résumé : a passé des années aux frais de ses voisins à faire des études qui ne lui ont servi absolument à rien, puis est entré avec bonheur dans le nid douillet des emplois aux horaires élastiques permettant de concourir au doux frisson de l’élection sans avoir jamais exercé aucune fonction permettant d’afficher une expérience du monde et du travail.

Alors dites-vous bien que vous n’avez rien à attendre de ces gens-là. La politique est pour eux un jeu de pouvoir, un ascenseur de carrière, un laboratoire d’idées farfelues, en aucun cas la mise au service de la nation de son expérience humaine et professionnelle.

Alors que faire ? Hé bien la première mesure de bon sens pour remettre la maison en état de marche serait de revenir à la situation normale de relation entre l’État et ses serviteurs, telle que l’avaient conçue les créateurs de notre démocratie, c’est-à-dire interdire à un fonctionnaire d’État, des collectivités territoriales ou de la fonction hospitalière de postuler à une quelconque élection. Si un fonctionnaire souhaite s’impliquer dans la politique, alors il doit démissionner de son poste et de son statut. J’emploie vraiment le terme « démissionner », et non pas prendre un congé sans solde qui lui permettrait en cas d’échec de retrouver le doux cocon de la sécurité et tous ses avantages. Seuls quelques très rares hommes politiques, autrefois fonctionnaires, ont eu ce courage et cette honnêteté, tel Bruno Le Maire.

La seconde mesure consisterait à supprimer l’ENA, l’école nationale d’administration, qui est depuis 70 ans la plus formidable machine à fabriquer des jean-foutre incompétents. Ce n’est pas sur les bancs d’un amphithéâtre qu’on apprend à diriger un pays, c’est à l’école des réalités de la vie…

Dans notre république, tant que les serviteurs pourront devenir les maîtres, il n’y aura ni autorité, ni justice, l’ordre ne règnera pas dans la maison, et le pays n’aura point de Constitution… Hélas ne croyez pas qu’ils vont lâcher le morceau sans se battre… La soupe est trop bonne pour perdre la cuillère au fond de la marmite.