L’enseignement privé est-il devenu la béquille d’un système éducatif soviétisé ?

Soviet Union Emblem By: Earls37a - CC BY 2.0

De même qu’une privatisation de l’agriculture était exclue pour les dirigeants soviétiques, une réforme libérale de notre système éducatif est impensable. Elle remettrait en cause le mythe fondateur de l’école publique « gratuite ».

Par Bruno Sentenac.

À quel moment le pragmatisme amène-t-il les responsables d’un pays, devant l’échec patent d’une politique, à rejeter les vieux dogmes et à faire l’inverse de ce que prône leur idéologie ? Pourquoi, le plus souvent, préfèrent-ils mettre en place des rustines qui, quoique ne réglant pas le problème de fond, permettent à la voiture de rouler encore un certain temps avant de percuter le mur ?

Cette question s’est posée à l’Union soviétique avec la gestion de son agriculture ; elle se pose aujourd’hui à la France avec son système éducatif.

L’agriculture, grande faiblesse de l’URSS

On sait que le désastre de son agriculture fut l’une des causes de l’effondrement de l’Union soviétique. Les gaspillages le disputant à l’incurie des gestionnaires et au je-m’en-foutisme des travailleurs des kolkhozes et sovkhozes (« L’État fait semblant de nous payer, nous faisons semblant de travailler »), l’URSS fut toujours incapable de bien nourrir sa population, malgré les immenses ressources que l’État lui consacra.

Mais on a oublié qu’une bonne partie de l’approvisionnement des villes en produits agricoles provenait des lopins de terre que chaque ouvrier d’une ferme collective était autorisé à cultiver pour les besoins de sa famille et dont il avait le droit de vendre le surplus. Les ouvriers, s’étant bien reposés dans la journée, redevenaient paysans le soir et se mettaient au travail dans leur lopin de terre (souvent avec des outils et matériaux volés à leur employeur…).

Voyant cela, pourquoi les dirigeants soviétiques n’ont-ils pas, par réalisme, généralisé la politique des lopins de terre, en démantelant parallèlement l’agriculture collective ou au moins en réduisant son périmètre ?

L’un d’entre eux y pensa mais il n’eut pas le temps de le faire : c’était Lavrenty Beria, le chef de la police secrète — le « Himmler soviétique » selon l’expression de Staline.

À la mort du dictateur, en mars 1953, Beria — qui ne croyait que dans l’efficacité, aussi bien pour liquider les opposants au régime que pour construire la première bombe atomique soviétique – aurait eu la tentation de rejeter une bonne partie de l’héritage lénino-stalinien et de libéraliser l’économie soviétique. Son idée était simple : pour être une grande puissance à l’égal des États-Unis, l’URSS devait appliquer leurs méthodes de gestion économique. Cette (contre)révolution aurait conduit, entre autres, à démanteler l’agriculture collective et à redonner la propriété de la terre aux paysans.

Réforme radicale pour sauver l’agriculture

Beria fut liquidé par Khrouchtchev et ses petits camarades du Politburo avant d’avoir pu lancer ce programme. [Celui qui mit en œuvre une telle réforme fut Deng Xiao Ping, qui, au nom du « Peu importe que le chat soit blanc ou noir pourvu qu’il attrape des souris », donna aux paysans chinois la possibilité de cultiver la terre pour leur propre compte et de commercialiser leur production ; l’agriculture chinoise fit de ce fait un bond prodigieux.]

En revanche, principalement pour conserver le pouvoir, Khrouchtchev et ses successeurs reculèrent devant une réforme aussi radicale et l’agriculture soviétique resta incapable de nourrir correctement la population. Deux expédients furent utilisés par le régime pour rendre la situation à peu près supportable :

  • Les lopins de terre laissés aux paysans ;
  • L’achat de blé et d’autres produits agricoles à des pays capitalistes (États-Unis, France, Canada, etc…).

L’alternative qui s’offre à des décideurs publics lorsqu’ils font le constat qu’une politique publique donnée a échoué est donc :

  • Soit de tout revoir de fond en comble, mais cette révolution peut impliquer un revirement idéologique complet, la rupture avec les valeurs qui irriguent la société et légitiment l’État ;
  • Soit de se contenter de palliatifs reposant sur des logiques « hérétiques » mais qui – précisément pour cette raison – ont une efficacité qui contribue à rendre la situation globale à peu près supportable pour la grande masse de la population.

Est-ce que l’école privée, en France, n’est pas devenue « les lopins de terre de l’Éducation nationale » ?

Il y a 50 ans, l’enseignement privé (disons, catholique) représentait une vision différente de l’éducation. On mettait ses enfants dans un établissement privé pour les valeurs religieuses que celui-ci était censé transmettre, et à l’inverse, on ne le faisait pas si on était attaché aux valeurs laïques. De toute façon, l’enseignement public fonctionnait de façon globalement satisfaisante, on ne le fuyait pas.

Aujourd’hui, même lorsqu’on est athée, on met son enfant dans un établissement privé parce que l’enseignement y est de meilleure qualité, que les élèves y entrent sur dossier, que la discipline y est respectée (les éléments perturbateurs en sont rapidement expulsés), que les enseignants et les parents y sont souvent plus impliqués que dans les établissements publics. L’élément religieux est devenu marginal et ne détermine plus guère le choix des parents, qui est purement « rationnel ».

Le succès de l’enseignement privé est donc le révélateur qu’un nombre croissant de parents soucieux de l’éducation de leurs enfants ne trouvent pas leur compte dans l’enseignement public. Si tous les gouvernements l’acceptent, c’est qu’il contribue, avec les établissements publics qui arrivent « quand même » à bien assurer leur mission1, à délivrer une formation de qualité à un nombre suffisant de nos jeunes. Sans lui, beaucoup de familles se révolteraient si on ne leur laissait plus aucune possibilité d’un enseignement de qualité pour leurs enfants.

L’alternative radicale

Alors, pourquoi ne pas aller jusqu’à la concurrence totale entre établissements publics et privés ? Chaque parent serait libre de décider où scolariser son enfant, et il recevrait pour cela de l’État un chèque-éducation dont le montant serait versé à l’établissement de son choix. Les établissements les plus performants, donc les plus demandés, se développeraient, investiraient, recruteraient les meilleurs enseignants, qu’ils paieraient bien mieux que ne le sont actuellement ceux de l’Éducation nationale ; les autres dépériraient…

Mais de même qu’une privatisation de l’agriculture était exclue pour les dirigeants soviétiques, une telle réforme de notre système éducatif est impensable pour les responsables politiques français. Elle remettrait en cause l’un de nos mythes fondateurs, cette idée que l’école publique « gratuite » représente la seule chance de réussir pour les enfants des milieux populaires, tout autre système leur étant forcément défavorable. Bien sûr, cette conviction chaque jour démentie par la réalité est aussi illusoire que l’était la croyance des maîtres du Kremlin qu’une agriculture gérée par des gestionnaires publics compétents et soucieux du bien commun nourrit mieux la population que si on la confiait à des paysans égoïstes et incultes. Mais elle est inscrite dans notre ADN collectif…

« Tant que le consommateur soviétique arrive à manger à sa faim et si on agrandit un peu les lopins de terre des paysans afin d’améliorer l’approvisionnement des villes, pas besoin de tout changer. L’URSS fêtera fièrement en 2017 l’anniversaire de la Révolution… » (Journal fictif d’un dignitaire soviétique en 1980).

  1. Fort heureusement, il y a encore beaucoup d’établissements publics qui font du très bon travail grâce à des enseignants remarquables – dont ceux de l’école primaire où j’ai mis mes enfants et où mon plus jeune fils est encore aujourd’hui scolarisé…