Cinéma français : l’exception culturelle peine à s’exporter

L'Odéon by Alexandre Chassignon(CC BY-SA 2.0) — Alexandre Chassignon,

2018, une « très belle année » pour le cinéma français selon la langue de bois du CNC. Mais cela s’explique avant tout par les aides énormes dont bénéficient les films français.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Les résultats du cinéma français à l’étranger tout comme les chiffres de fréquentation des salles obscures en France en 2018 ont été commentés par la presse. Comme à l’ordinaire, les congratulations et les formules creuses du CNC ont été reprises sans beaucoup de recul critique. Qu’en est-il exactement ?

Des résultats médiocres

En 2018, les films « en langue française » et « les productions majoritairement françaises » se sont deux fois moins vendus à l’étranger qu’en 2017. 40 millions de spectateurs pour les films français selon les chiffres d’UniFrance alors que 200 millions d’entrées étaient dans le même temps comptabilisées en France (chiffres du CNC).

Des chiffres médiocres donc, là aussi, pour le marché intérieur mais que l’on s’empresse d’expliquer par d’excellentes raisons. C’est la faute à la Coupe du Monde, à la canicule (que ferait-on sans canicule !), aux grèves de la SNCF pour tous ceux qui prennent le train pour aller au cinéma et bien sûr, la faute à pas de chance et aux Gilets jaunes.

En 2017, un seul film avait permis d’obtenir de meilleurs résultats à l’exportation : Valérian de Luc Besson. Or ce film « français » avait été tourné en anglais avec des acteurs américains.

La grosse comédie sauve le cinéma français

Pour 2018, les deux gros succès exportés ont pour nom Taxi 5, qui s’est le mieux vendu en nombre de billets, et Le Sens de la fête de Nakache et Toledano, qui a généré le plus de recettes. Voilà donc ce qui fait rayonner le cinéma français. Pour le reste Dany Boon (La Ch’tite famille), Belle et Sébastien 3 et Croc Blanc sont les autres fleurons du cinéma que le monde entier nous envie. Enfin, le monde entier…La comédie française s’exporte traditionnellement dans les autres pays francophones (Belgique, Suisse, Québec) et en Espagne ou en Allemagne où l’humour français est apprécié depuis longtemps.

Luc Besson, à lui seul, comme réalisateur ou producteur, assure depuis plusieurs années l’illusion d’un rayonnement international du cinéma français très relatif.

Par exemple, Le Jeune Karl Marx est le seul film, avec Taxi 5, ayant connu un très relatif succès en Chine : il a intéressé 2,5 fois plus de spectateurs chinois que de spectateurs français ! Pour le reste les Asiatiques apprécient les films français, à condition que ce soit des films d’action en anglais !

Ce qui n’empêche nullement l’ineffable Serge Toubiana d’affirmer que « la demande pour le cinéma français est toujours aussi forte ». N’a-t-on pas vendu 665 films à l’étranger ? Et qu’importe qu’ils n’aient rassemblé qu’un public très confidentiel.

La bonne santé trompeuse du marché français

Il est bon de se targuer de l’importance du marché français en Europe. Les Français ne fréquentent-ils pas davantage les salles obscures que les Britanniques, les Allemands ou les Italiens ?

Les Français seraient donc d’ardents cinéphiles nous assure-t-on. Le cinéma serait l’activité culturelle préférée des Français. Mais il est vrai que la France dispose du premier parc cinématographique d’Europe, un parc en croissance. En dehors du Royaume-Uni, la situation des salles n’est guère reluisante dans le reste de l’Europe. Il est vrai que les subventions n’y trouvent pas un sol aussi fertile que dans l’Hexagone.

Les films français représentent, bon an mal an, 40 % du total des entrées en France. Il est de bon ton de pousser des cocoricos devant l’effondrement très relatif des films hollywoodiens qui ont rassemblé seulement 45 % des entrées en 2018.

Mais, en réalité, ce prétendu effondrement est dû, en partie, à la classification des Animaux fantastiques – Les crimes de Grinwald et du dernier Spielberg, Ready Player one comme « britanniques». On est prié de ne pas rire. Et pour une autre partie, à l’absence de grosses productions hollywoodiennes pouvant susciter l’enthousiasme du public : les Avengers et autres Indestructibles n’ont pas suffi.

On nous annonce pour 2019 les retours de bon vieux chevaux de retour qui sont désormais la marque de fabrique hollywoodienne : les Men in Black, Toy Story, Star Wars et Top Gun.

Les Français de leur côté ne sont pas moins enthousiastes à reproduire à l’infini les mêmes recettes : après les Tuche 3 voilà Tanguy le retour.

L’exception culturelle se justifie-t-elle ?

Mais au fond quel bilan tirer de tout cela ? Notons la tendance générale depuis plusieurs années. Les films français qui marchent sont le plus souvent de grosses comédies pas très subtiles, les films familiaux (Belle et Sébastien) et des productions en langue anglaise avec des acteurs anglo-saxons, type les films de Besson ou, en 2018, les Frères Sisters, le western de Jacques Audiard.

Les seuls films qui pourraient vraiment justifier « l’exception culturelle » sont les films d’animation, un des rares points forts du cinéma français.

Ainsi cette « très belle année » pour le cinéma français selon la langue de bois du CNC s’explique avant tout par les aides énormes dont bénéficient les films français.

Sous prétexte de défendre des projets artistiques et maintenir artificiellement un chiffre élevé de productions de films « français », plus de 300, le CNC arrose généreusement les grosses productions avec têtes d’affiche.

Est-il indécent de poser la question de l’intérêt d’un système de soutien financé par le contribuable pour assurer le train de vie confortable de « stars » au charisme incertain ou la sortie de « films d’auteur » qui n’intéressent guère d’autres spectateurs que les amis et membres de la famille de l’équipe de réalisation ?

La Cour de justice européenne avait jugé illégal le système de financement du cinéma français en octobre 2018. Mais qui s’en préoccupe ?