La France, une mentalité de perdant ?

Azul by Juan Pablo Gonzalez(CC BY-NC 2.0) — Juan Pablo Gonzalez,

« Ce n’est pas moi ! Ce n’est pas mon problème ! Ce n’est pas de ma faute ! » Voilà un peu le leitmotiv officieux du Français d’aujourd’hui.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

La France a été un grand pays. Le cinéma français était respecté. On parlait de ses écrivains et musiciens jusqu’en Californie. L’industrie hexagonale se hissait dans les meilleures. Vous imaginez ? La définition même du succès !

Je suis né à la fin des années 80, ce qui fait donc de moi un Millennial. Cette période dorée, c’est celle de mes parents plus que la mienne. Une époque où on pouvait demander un rendez-vous au patron de l’Olympia, en étant pourtant un complet inconnu, et l’obtenir ! Où se loger avec 700 francs par mois s’avérait réaliste. D’ailleurs, on connait tous au moins deux succès musicaux, cinématographiques ou littéraires français datant de cette période et pourtant connus sur la planète entière.

Seulement, le monde n’est plus le même. La France a changé plutôt. Le monde va mieux, lui. La Chine s’est transformée, passant d’un pays sclérosé par la corruption et la famine à une puissance mondiale. L’Inde fait moins bien, mais de peu. Singapour est si exemplaire dans la notion de « succès » qu’il y aura forcément un gars, quelque part dans votre entourage, pour vous en dire du bien.

Ayant vécu à Hong-Kong, avec une misère en poche et National Anthem de Lana Del Rey comme accompagnement musical, j’ai désormais souvent tendance à relativiser le chauvinisme déplacé des Français. Notre culture n’existe quasiment plus. Nos apports artistiques et intellectuels sont anecdotiques.

Le cinéma français est une plaisanterie, que plus personne ne regarde en dehors de France. La musique française ne s’exporte pas. Notre littérature est si insignifiante que les principaux succès nous viennent désormais de l’extérieur. Tout le monde connait J. K. Rowling, mais peut-onciter un équivalent récent venu de France ?

Alors pourquoi ? Que s’est-il passé pour que l’une des plus glorieuses cultures du monde occidental s’efface ? À mon avis, il s’agit d’une question de mentalité.

L’hospitalité à la française

Aujourd’hui, lorsque vous voulez contacter quelqu’un pour lui proposer quelque chose, même s’il appartient à une entreprise avec de la réputation, vous n’avez qu’une chance sur cent qu’on vous réponde. Alors, évidemment, il y aura des tas de gens pour dire que toutes ces organisations sont surchargées de demandes. Ils ne peuvent pas tout traiter voyons, mon bon monsieur, soyez sérieux !

Mais puisque j’ai vécu quelques années dans un pays de 1 500 millions d’habitants, où l’administration locale est pourtant capable de gérer des centaines de milliers de requêtes par semaines, j’ai tendance à me dire que ça ressemble surtout à une excuse.

Vous voulez rencontrer quelqu’un ? Peut-être avez-vous une excellente idée à proposer, qui va changer l’Histoire sait-on jamais (Le MS-DOS est né comme ça, après tout). Hé bien, ne rêvez pas. Cassez-vous, avec vos idées sans intérêt ! Les « gens qui savent » préfèrent écouter ceux qui pensent comme eux.

Peut-être vous sentez-vous généreux. Vous avez décidé d’aider la communauté en proposant du travail à qui en aura besoin. On ne veut pas de votre aide, fichez le camp !

Vous voulez être musicien ? Ne rêvez pas, vous n’avez aucune chance ! Il y a Musique et musique, malheureux ! Et vous, vous ne ferez jamais de la vraie musique.

Besoin d’un investisseur ? Soyez sérieux ! Besoin d’un partenaire commercial ? Allez vous faire voir ! Et ainsi de suite.

Nous sommes passés d’un pays où l’entrepreneur un peu débrouillard pouvait obtenir un gros contrat chez Carrefour, à une nation où le seul moyen d’être considéré autrement que comme un vulgaire insecte, c’est d’avoir fait Science Po ou l’ENA. Une tyrannie des étudiants de grandes écoles, avec leurs manières prétentieuses et leur esprit étriqué, jamais en retard quand il s’agit de proposer une idiotie.

Vous voyez d’où vient le chômage des jeunes ? Vous commencez à comprendre pourquoi notre culture est mourante ? Pourquoi le reste du monde ne tient plus compte de ce qui se fait en France ? Comment peut-on obtenir le moindre succès, si toutes les portes restent fermées et qu’on méprise tous ceux qui essayent d’entrer, par défaut ? À quoi d’autre s’attendre, sérieusement quand on croit qu’il suffit d’interdire à quiconque n’ayant pas la « bonne extraction » d’agir, en bloquant littéralement toutes les opportunités, pour qu’un vent d’innovation souffle par magie sur la culture et la science ? La France a la ruine qu’elle mérite.

L’inaptitude certifiée conforme

Pourtant, le secret le moins bien gardé en France, c’est que ses écoles sont incapables d’instruire un élève. La majorité d’entre eux sortent du lycée en ne sachant même pas écrire correctement. Ils sont pourtant assurés d’obtenir le baccalauréat. Bien que ce diplôme ne certifie plus grand-chose et qu’on le sache tous, la plupart des entreprises françaises continuent de le réclamer, obligatoirement. Elles ignorent sciemment les profils plus atypiques.

Un autodidacte n’a presque aucune chance d’être embauché. Il verra le poste lui passer sous le nez au bénéfice de quelqu’un sortant de l’école Normale supérieure, mais qui pourrait ne pas comprendre une note de service. On lui préfèrera l’étudiant qui n’a pour connaissance de l’économie que Marx et Keynes. On mettra en avant l’ingénieur diplômé qui ne sait pas faire une règle de trois. En conséquence, le personnel embauché est souvent inapte et nos entreprises tombent des nues. Un élève qui n’a rien appris d’utile ne saurait rien faire ? Quel choc ! Pourquoi donc ?

Ce petit monde de spécialistes s’est concerté et en est arrivé à cette conclusion : « Il faut faire des formations professionnelles ! Voilà la solution ! » Ils oublient toutefois que former quelqu’un à un métier, sans jamais lui avoir enseigné la moindre méthode de travail ne donnera pas de résultats. Oui, l’employé ainsi instruit saura répéter ce qu’on lui a enseigné. Vous aurez donc obtenu une machine-outil toute neuve. Seulement, quelqu’un qui ne sait penser que mécaniquement est inutile face à l’imprévu. Les employés français ont tout à craindre de l’automatisation, puisqu’ils ne savent rien faire de mieux qu’un robot.

Que le comptable soit sanctifié !

La France c’est le pays de la Loi, comme plaisantent les Chinois (Fàguó). On adore les administrations, les circulaires, les législations, les formulaires, les déclarations, etc. Tout doit être bien carré, bien rempli et bien classé. La réalité, par contre, est chaotique et changeante. Elle mute en permanence. Les physiciens se savent incapables de faire une prédiction fiable de ce à quoi ressemblera l’univers dans le futur, mais les salariés français croient dur comme fer que leur métier sera indispensable pour l’éternité.

Le monde se transforme chaque jour et les hurlements face à son injustice n’y changeront rien. Les législations qui essayent de l’obliger à rester figé sont d’une arrogance suicidaire. Elles se placent au même niveau que le technicien qui attache une locomotive lancée à pleine puissance au quai d’une gare, avec une cordelette en lin.

La réalité est au-delà de nos prétentions, qu’on le veuille ou non. Pourtant, la France se distingue du monde industrialisé par sa croyance qu’elle peut prédire l’avenir. On fait des prévisionnels sur trois ans. On pense à 2022, voir 2035. On construit tout au rabais pour faire « des économies » parce que les imprévus sont « impossibles ». La prévoyance à la française consiste à croire qu’on est si doués qu’il n’est même plus nécessaire de se préparer à l’inconnu. Tout se passera comme c’est écrit dans le bilan prévisionnel et ceux qui disent le contraire sont des crétins.

Les administrations françaises (publiques comme privées) se croient capables d’asservir la réalité à leurs divagations. Seulement voilà, si leurs prédictions ne se réalisent pas, cela occasionne des catastrophes. C’est d’ailleurs exactement ce qu’on observe tous les jours. Dès lors que quelque chose sort un peu de l’ordinaire, tout s’écroule !

Il est possible de compenser cette tendance mégalomane, mais uniquement si le personnel qui applique les directives est suffisamment compétent et indépendant d’esprit, pour y apporter des corrections. Dès que ce n’est plus le cas, le mieux consiste pour nous à apprendre les premiers secours. Ce sera salvateur lorsque nos infrastructures s’effondreront parce que leur architecte manquait de jugement.

Je veux !

Aujourd’hui, tout le monde veut. Les exigences sont partout. La moindre petite chose est due dans l’instant. C’est un défaut du monde moderne. La France est malheureusement très mal préparée pour ça. Notre pays s’est construit sur l’esprit de revendication. Pour le Français, le « camp d’en face » est automatiquement diabolique et celui qui « réclame » sera toujours un opprimé.

Les chefs d’entreprise voient dans les syndicats une force maléfique, dont le but est de détruire toute initiative privée. Les chefs syndicaux disent des patrons que ce sont des salauds de capitalistes, qu’il faut empêcher de nuire à tout prix. Les jeunes travailleurs hurlent à l’exploitation parce qu’ils ne sont pas assez bien payés par rapport au coût de la vie. Les nouveaux employeurs peinent à trouver du personnel, parce qu’ils n’ont pas les moyens de financer en même temps les « exigences » des candidats et le coût d’une Sécurité sociale conçue par des rêveurs.

Tout le monde hurle, puis boude dans son coin. Les rares qui essayent sincèrement de comprendre l’autre partie sont reçus par des fanatiques, qui refusent toute tolérance par paresse idéologique. C’est ainsi qu’à force de tout vouloir en accusant l’autre aveuglément, plus personne n’aura rien. Pourtant, que ceux qui crient à l’oppression à chaque discussion se rassurent, ils seront bientôt exaucés. Le pouvoir dévore ses propres enfants.

Il y aura toujours des gens pour dire que le gouvernement est responsable de tout, mais pas eux. La droite a fait… et la gauche a fait… Seulement, ils oublient qu’en théorie, la France est censée être une démocratie (en théorie seulement, cela dit). Le gouvernement est donc à l’image du Peuple, ne serait-ce que dans ses défauts. Le personnel des entreprises est à l’image de sa direction, puisque celle-ci l’a embauché.

On ne peut pas maudire le changement, combattre le succès et encourager ce qui est archaïque, pour ensuite venir se plaindre que tout est dépassé. On ne peut pas maudire Uber parce qu’il est trop bon marché, pour ensuite hurler au scandale des taxis trop chers. On ne peut pas se plaindre du coût de la vie trop élevé, en réclamant du gouvernement qu’il écrase d’impôts les industries et les gens qui nous déplaisent ! Si la France est devenue un pays que la majorité de ses propres citoyens rêvent de fuir, c’est parce qu’ils en ont fait un désastre.

Notre nation est en déclin. Cette affirmation aurait été combattue il y a quelques années, mais aujourd’hui seuls les naïfs ne l’admettent pas encore. On s’y est résigné : la société française n’a plus rien du phare d’innovation technique et artistique qu’elle était jadis. Les autres pays ne regardent plus vers nous avec respect, au contraire.

Les responsabilités sont multiples, mais se résument assez bien. Le coupable c’est nous, le Peuple français. C’est notre arrogance qui nous a conduits à la catastrophe. Ce sont nos entreprises qui ont échoué. Nos étudiants, qui s’imaginent intellectuels mais ne savent pas écrire sans faire de fautes. Nos commerces, qui ont refusé toute évolution et combattu le moindre changement. Nos manufactures, qui ont décidé d’agir comme si le monde était immuable, pour ensuite faire peser le poids de leur idiotie sur les contribuables. Nous sommes les responsables de nos échecs. Il serait donc sérieusement temps de se retrousser les manches pour reprendre notre situation en main, avant que la France termine sa légende comme sujet d’étude pour archéologues.